Gabon–Guinée équatoriale : l’électricité traverse la frontière, l’Histoire aussi
Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Deuxième volet de sa série en quatre tribunes « Mbanié et au-delà », Michel Ongoundou Loundah poursuit sa réflexion sur la souveraineté gabonaise. Cette fois, il part d’une réalité très concrète : l’électricité venue de Guinée équatoriale qui alimente désormais le nord du Gabon, révélatrice des interdépendances que la géographie impose aux deux pays.
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Il y a quelque chose de profondément intéressant, presque paradoxal, dans l’interconnexion électrique entre le Gabon et la Guinée équatoriale. L’électricité produite chez notre voisin traverse désormais la frontière pour contribuer à alimenter le nord du Gabon. Bitam reçoit déjà de l’énergie depuis Ebebiyin. L’interconnexion doit également relier Mongomo à Oyem, via Medzeng, avant de s’étendre à d’autres localités du Woleu-Ntem.
En soi, c’est une bonne nouvelle. Pourquoi deux pays voisins devraient-ils systématiquement dupliquer des infrastructures coûteuses lorsque l’un dispose de capacités que l’autre peut utiliser ? Partout dans le monde, les États interconnectent leurs réseaux, échangent de l’énergie et mutualisent leurs capacités de production. C’est aussi l’une des raisons d’être de l’intégration sous-régionale.
Mais puisque nous sommes entre nous, permettez-moi de faire un peu de mauvais esprit.
Ebebiyin, Mongomo… justement
Ces deux noms ne sont pas tout à fait anodins au moment où le Gabon et la Guinée équatoriale doivent tirer les conséquences de l’arrêt rendu le 19 mai 2025 par la Cour internationale de Justice dans leur différend territorial.
D’un côté, nous parlons de frontières, de souveraineté, de cartes, de titres juridiques et de territoires. De l’autre, des câbles électriques franchissent tranquillement cette même frontière pour venir alimenter nos populations. Et la géopolitique, qui a parfois le sens de l’humour, fait que Bitam regarde désormais vers Ebebiyin pour une partie de son électricité, tandis qu’Oyem doit être reliée à Mongomo.
Avouez que le télescopage mérite au moins qu’on s’y arrête. Non parce que cette coopération serait mauvaise. Bien au contraire. Mais parce qu’une infrastructure économique, surtout lorsqu’elle concerne l’énergie, n’existe jamais totalement en dehors de la géopolitique.
Une frontière ne sépare pas tout
Il faut cependant regarder cette frontière autrement que depuis les bureaux de Libreville, de Malabo ou les salles d’audience de La Haye.
Je le constate moi-même lorsque je me rends dans cette région, notamment du côté d’Ebebiyin ou de Mongomo. Il m’est arrivé d’y observer une scène apparemment banale, mais qui raconte peut-être mieux cette frontière que bien des discours.
En fin de journée, des femmes reviennent de leurs plantations. Elles franchissent la frontière pour rentrer chez elles… en Guinée équatoriale. Leurs plantations, elles, se trouvent au Gabon. Très probablement parce que ces terres sont familiales, ancestrales, et que les familles étaient là bien avant que la colonisation ne trace une ligne administrative au milieu de leur espace de vie.
Les policiers, les douaniers et les gendarmes connaissent cette réalité. Ils voient ces femmes passer. Elles vont travailler leurs terres, puis retraversent la frontière le soir.
Et la vie continue.
Voilà aussi ce que les cartes ne racontent pas toujours. Les États ont leurs territoires. Les peuples, eux, ont leur histoire, leurs familles, leurs terres et leur mémoire.
On ne peut donc comprendre pleinement les relations entre le Gabon et la Guinée équatoriale en les observant uniquement depuis Libreville, Malabo ou La Haye. Il faut aussi aller à Bitam, Oyem, Ebebiyin, Mongomo, dans les villages, dans les plantations, et regarder comment cette frontière est vécue au quotidien.
Le Gabon et la Guinée équatoriale resteront voisins, quelles que soient les décisions des juridictions internationales. Aucune décision de justice ne déplacera Ebebiyin, Mongomo, Bitam ou Oyem. Elle ne fera pas davantage disparaître les familles qui vivent de part et d’autre de la frontière.
Certes, la souveraineté exige de la fermeté, mais le voisinage, lui, impose de l’intelligence et du bon sens.
Mais revenons à mon mauvais esprit
Au moment où le Gabon et la Guinée équatoriale doivent encore discuter des conséquences concrètes de l’arrêt de la CIJ et de la matérialisation de leur frontière, dans quelle position stratégique voulons-nous nous placer ?
Je précise les choses : je ne prête aucune mauvaise intention à la Guinée équatoriale. Je n’ai, pour le moment, aucune raison de penser que Malabo pourrait demain fermer un quelconque « robinet électrique » pour exercer une pression sur Libreville.
Ce n’est pas mon propos.
La question que je soulève porte sur la manière dont notre pays pense ses propres vulnérabilités. Un État doit savoir mesurer les dépendances qu’il accepte de créer dans les domaines essentiels à son fonctionnement. L’énergie, l’eau et les télécommunications en font partie, tout comme la sécurité alimentaire et la défense.
Et lorsqu’une dépendance concerne un pays avec lequel subsiste un dossier territorial aussi sensible, le béotien que je suis se permet simplement de s’interroger.
Et puisque je fais du mauvais esprit…
Poussons-le encore un peu plus loin.
Notre voisinage avec la Guinée équatoriale ne concerne pas seulement Mbanié, les frontières terrestres ou, désormais, l’électricité. Il concerne aussi quelque chose de beaucoup plus difficile à négocier : la géographie elle-même.
Le Komo, fleuve essentiel pour le Gabon et particulièrement important pour la région de l’Estuaire, prend sa source en Guinée équatoriale avant de poursuivre son cours en territoire gabonais.
Alors, puisque j’ai décidé de faire du mauvais esprit, imaginons un instant une hypothèse extrême : que se passerait-il si, demain, pour une raison quelconque, le cours du Komo était fortement modifié en amont, détourné ou affecté par des aménagements réalisés en territoire équato-guinéen ?
Je ne dis évidemment pas que la Guinée équatoriale envisage de le faire. Rien ne permet de lui prêter une telle intention. Il serait absurde de transformer une réflexion géopolitique en procès d’intention contre un pays frère.
Mais l’exercice mérite d’être fait.
Il nous rappelle une évidence : la géographie crée parfois entre les États des dépendances que ni les discours sur la souveraineté ni les décisions de justice ne peuvent effacer.
Nous pouvons discuter pendant des années de quelques kilomètres de frontière. Nous pouvons nous opposer sur une île. Nous pouvons défendre, avec raison, chaque parcelle de notre territoire. Mais nous ne changerons pas la géographie.
La Guinée équatoriale restera notre voisine. Le Komo continuera de venir de chez elle. Des familles continueront de vivre de part et d’autre de la frontière. Et désormais, une partie de l’électricité consommée dans le nord du Gabon vient de chez elle.
Voilà pourquoi cette relation exige beaucoup plus que des proclamations de fraternité ou, à l’inverse, des accès de fermeté diplomatique. Elle exige une vigilance stratégique permanente.
Être voisins ne signifie pas se méfier de tout.
Être frères ne signifie pas non plus fermer les yeux sur tout.
Regarder au-delà de Mbanié
C’est tout le sens de « Mbanié et au-delà ».
Car lorsqu’on regarde au-delà de Mbanié, on découvre que la relation entre le Gabon et la Guinée équatoriale ne se résume ni à quelques îlots, ni à une frontière, ni à un arrêt de la Cour internationale de Justice. Elle engage l’énergie, l’eau, les infrastructures, les échanges, la circulation des populations, les liens familiaux, la sécurité et, plus largement, la place que les deux pays entendent occuper demain dans cet espace stratégique du golfe de Guinée.
Mbanié est donc beaucoup plus qu’un contentieux territorial. C’est aussi un révélateur.
Un révélateur de notre manière de penser la souveraineté.
Un révélateur de notre rapport à nos voisins. À tous nos voisins.
Un révélateur, enfin, de notre capacité à anticiper les rapports de force et les dépendances de demain.
Voilà peut-être le véritable enjeu : défendre pleinement notre souveraineté, sans jamais perdre de vue tout ce que la géographie nous impose ou, mieux encore, nous invite à construire ensemble.
- À suivre — 3/4 : « Mbanié : ce que la Cour internationale de Justice a vraiment dit »
Michel Ongoundou Loundah