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MBANIÉ ET AU-DELÀ — ¼ - Une série pour regarder Mbanié autrement


MBANIÉ ET AU-DELÀ — ¼  - Une série pour regarder Mbanié autrement

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Michel Ongoundou Loundah, ancien sénateur, propose une réflexion en quatre volets pour regarder Mbanié au-delà du seul contentieux territorial. Car derrière la question de la souveraineté sur ces îlots se dessine un enjeu plus vaste : quelle place le Gabon veut-il occuper dans la géopolitique du XXIᵉ siècle, à partir de sa position géographique, de sa façade maritime et de ses ressources ?
Mbanié devient ainsi le point de départ d’une réflexion sur notre conception de la souveraineté et notre capacité à transformer nos atouts géographiques en véritable stratégie nationale.
La question n’est donc plus seulement : « À qui appartient Mbanié ? », mais aussi : « Que voulons-nous faire de ce que Mbanié nous oblige à comprendre ? »

Le Gabon face à la géopolitique du XXIᵉ siècle

Mbanié n’est peut-être que la partie émergée d’une question beaucoup plus vaste. Car au-delà de quelques îlots du golfe de Guinée se dessinent des enjeux qui touchent à la souveraineté et aux frontières maritimes, mais aussi aux ressources, à la sécurité, à l’énergie et aux grandes circulations. En somme, à la maîtrise de ces flux qui, au XXIᵉ siècle, sont devenus l’un des attributs essentiels de la puissance des États.

C’est dans cet esprit que j’ouvre, ce samedi 8 août 2026, une série de réflexions consacrées à « Mbanié et au-delà ».

Il ne s’agira ni de refaire le procès devant la Cour internationale de Justice, ni d’entretenir une querelle avec la Guinée équatoriale, notre voisine, avec laquelle nous partageons bien davantage qu’une frontière : une histoire, des familles, des communautés, des échanges et une proximité humaine que les tracés politiques n’effaceront jamais. Dans cette démarche, mon ambition est simple : essayer de comprendre.

Comprendre ce que signifie désormais la souveraineté dans un monde où la puissance ne se mesure plus seulement en kilomètres carrés, mais aussi à la capacité de contrôler, de sécuriser et d’organiser les flux. Comprendre ensuite ce que la CIJ a réellement décidé le 19 mai 2025. Comprendre la stratégie juridique choisie par le Gabon, notamment la place déterminante accordée à la Convention de Bata de 1974. Comprendre enfin cette frontière elle-même : non seulement celle des cartes et des juges, mais aussi celle des hommes et des femmes qui la traversent chaque jour, des familles installées de part et d’autre, des terres ancestrales, des échanges et, désormais, de cette électricité produite en Guinée équatoriale qui franchit la frontière pour alimenter des villes gabonaises.

Mais la question de Mbanié en révèle certainement une autre, plus vaste encore : quelle place le Gabon veut-il occuper demain dans cet espace stratégique qu’est le golfe de Guinée ?

 

Quand les flux redessinent la puissance

Pendant des siècles, les États ont pensé leur puissance à travers l’étendue de leur territoire, l’abondance de leurs ressources naturelles et la force de leurs armées. Le XXIᵉ siècle est en train de bouleverser cette équation. Désormais, la puissance appartient aussi à ceux qui maîtrisent les grandes circulations du monde.

Les tensions autour du détroit d’Ormuz ou les conséquences de la guerre en Ukraine sur les chaînes d’approvisionnement mondiales ont rappelé une évidence : la puissance ne dépend plus seulement de ce que possède un État. Elle tient aussi à sa capacité à organiser, sécuriser et maîtriser la circulation des hommes, des marchandises, de l’énergie, des capitaux, des données et des technologies.

Le XXIᵉ siècle est celui des flux. Et derrière ces flux se trouvent des infrastructures devenues stratégiques : ports, chemins de fer, corridors logistiques, oléoducs, gazoducs, réseaux électriques, câbles sous-marins, centres de données. Autrefois considérées comme de simples équipements économiques, elles sont désormais de véritables instruments de souveraineté.

C’est cette évolution géostratégique que l’historien français Xavier Carpentier-Tanguy, interrogé la semaine dernière par le quotidien Le Monde, résumait en substance par une démonstration particulièrement éclairante : la puissance ne repose plus seulement sur les territoires, les ressources ou la force militaire. Elle dépend désormais aussi de la capacité à maîtriser les flux. Cette réflexion, qui dépasse largement les seuls cas du détroit d’Ormuz ou du canal de Suez, invite nos dirigeants à regarder autrement le monde qui se construit sous nos yeux. Et surtout à regarder autrement le Gabon.

Notre pays ne manque pas d’atouts : pétrole, manganèse, forêts, biodiversité exceptionnelle et considérables ressources minières. Mais l’abondance des richesses naturelles ne suffit pas, à elle seule, à faire la puissance. La vraie question est désormais de savoir si nous disposons d’une vision suffisamment ambitieuse et cohérente pour transformer ces ressources en puissance économique, industrielle et stratégique. Une richesse qui demeure dans le sous-sol ne crée ni emplois, ni valeur, ni influence. C’est son extraction, son transport, sa transformation et son intégration dans les chaînes de valeur qui lui donnent toute sa portée. Le Transgabonais en offre l’illustration la plus concrète : lorsqu’il s’arrête, ce n’est pas seulement un train qui s’immobilise, c’est une partie de l’économie nationale qui tourne au ralenti.

Belinga nous renvoie à la même réalité. Aussi considérable soit-il, le minerai de fer ne devient une véritable richesse que lorsqu’existent les infrastructures capables de l’extraire, de le transformer et de l’acheminer. Sans chemin de fer, sans port en eau profonde, sans énergie et sans capacité logistique, cette richesse demeure en grande partie théorique. La même analyse vaut pour le pétrole, les ports d’Owendo et de Port-Gentil, les futurs ports spécialisés et les câbles sous-marins qui transportent nos données. Pris séparément, chacun de ces éléments relève d’un secteur particulier. Pensés ensemble, ils peuvent constituer les instruments d’une véritable stratégie de puissance.

 

Mbanié ou la souveraineté réinventée

C’est à cette lumière que Mbanié mérite d’être regardée. Le débat s’est naturellement concentré sur la souveraineté territoriale. Elle est fondamentale. Mais contrôler ou perdre un espace maritime ne se résume pas à quelques kilomètres carrés sur une carte. Cela peut avoir des conséquences sur les zones économiques, l’accès aux ressources, la surveillance maritime, les installations offshore, les routes de navigation, les infrastructures énergétiques et numériques et, plus largement, sur la capacité d’un pays à maîtriser les flux qui passent à proximité de ses côtes.

Voilà pourquoi il faut penser Mbanié au-delà de Mbanié.

Dans le golfe de Guinée se croisent les routes commerciales, les ressources pétrolières et gazières offshore, les enjeux de sécurité maritime, la pêche, les infrastructures stratégiques, les trafics illicites et les perspectives de l’économie bleue. L’enjeu dépasse donc la seule question territoriale : il est celui d’une stratégie nationale.

Sécuriser nos eaux, protéger nos câbles sous-marins, développer nos infrastructures énergétiques et connecter le Gabon aux grands corridors régionaux participent d’une même vision.

Longtemps, le Gabon a pensé son développement à partir de ses ressources. Le temps est peut-être venu de le penser aussi à partir des grandes circulations qui façonnent désormais le monde.

Car les nations qui compteront au XXIᵉ siècle ne seront pas forcément celles qui possèdent le plus. Ce seront aussi celles qui sauront le mieux relier, faire circuler, sécuriser, transformer et créer de la valeur.

C’est peut-être là que commence la véritable souveraineté.

 

  •  À suivre — 2/4 : « Gabon–Guinée équatoriale : l’électricité traverse la frontière, l’Histoire aussi. »

 

Michel Ongoundou Loundah

 

 

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