Gabon / Biens mal acquis : la justice française au service d’un parricide politique gabonais ?
Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
L’affaire des biens mal acquis ravive les tensions entre Libreville et Brazzaville. Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah dénonce ce qu’il considère comme l’instrumentalisation d’une procédure judiciaire française au service d’un règlement de comptes politique et d’un véritable parricide mémoriel au Gabon.
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Biens mal acquis : la justice française au service d’un parricide politique gabonais ?
C’est à la lecture d’un article de Jeune Afrique, publié hier sous le titre « Biens mal acquis : 5 questions pour comprendre le coup de froid diplomatique entre le Congo et le Gabon », que j’ai ressenti le besoin de livrer cette analyse personnelle. Le texte met en lumière les tensions diplomatiques ravivées par l’affaire dite des biens mal acquis, laquelle aurait pourtant pu offrir au Gabon l’occasion de récupérer une partie des richesses qui lui ont été soustraites.
Mais le pouvoir actuel a choisi d’aller plus loin. Sous couvert de défendre les intérêts du peuple gabonais, il transforme opportunément une procédure judiciaire française en procès politique visant Omar Bongo Ondimba, sa famille et, à travers eux, toute une période de notre histoire. Ce glissement, de la restitution des biens vers la mise en accusation d’un héritage politique, révèle une grossière instrumentalisation de la justice à des fins de règlement de comptes.
Une partie civile devenue procureur politique
Le Gabon avait parfaitement le droit de se constituer partie civile. Cette décision fut d’ailleurs prise en mars 2023 sous la présidence d’Ali Bongo Ondimba. Elle devait permettre à l’État d’accéder au dossier, de défendre ses intérêts et de réclamer la restitution des avoirs provenant éventuellement de fonds publics gabonais.
Les autorités issues du coup d’État du 30 août 2023 ont cependant changé la portée de cette démarche. Le mémoire de leurs avocats ne réclame plus seulement que la justice établisse les faits. Il affirme déjà que les infractions seraient suffisamment caractérisées et demande le renvoi des personnes mises en examen devant le tribunal correctionnel.
La partie civile ne se contente donc plus de demander réparation. Elle prononce presque la culpabilité avant le jugement.
Plus grave encore, l’État gabonais reprend à son compte l’affirmation selon laquelle Omar Bongo Ondimba aurait constitué une fortune provenant du détournement de la manne pétrolière et des ressources nationales. Ce ne sont plus seulement les mots d’un parquet français. Ce sont désormais les mots du Gabon contre l’un de ses anciens présidents.
Le pouvoir qui prétend restaurer la dignité nationale remet ainsi à la justice d’un ancien pays colonisateur le soin d’écrire notre histoire politique.
Le Congo sacrifié sur l’autel du règlement de comptes
La colère de Brazzaville ne relève pas seulement de la susceptibilité diplomatique. Parmi les personnes visées figurent Antoinette Sassou Nguesso ainsi que des enfants d’Édith Lucie Bongo, née Sassou Nguesso. Le dossier touche donc directement la famille du président congolais.
En soutenant avec autant d’ardeur leur renvoi devant une juridiction française, Libreville savait parfaitement qu’il ne frappait pas seulement les Bongo. Il atteignait aussi les Sassou Nguesso.
Brice Clotaire Oligui Nguema avait pourtant rencontré Denis Sassou Nguesso quelques semaines auparavant, à Libreville, lors du mariage d’Omar Denis Bongo Ondimba. Rien, semble-t-il, ne lui aurait été dit. Le silence diplomatique précédant l’offensive judiciaire ressemble moins à une maladresse qu’à une dissimulation.
On ne peut réclamer la confiance de ses voisins tout en préparant, dans leur dos, un mémoire susceptible d’exposer publiquement leurs familles devant une juridiction étrangère.
Le peuple gabonais utilisé comme caution
Le passage le plus révélateur concerne la demande de restitution des biens « au peuple gabonais ». La formule est belle. Elle est aussi terriblement pratique. Depuis quand le peuple gabonais est-il consulté sur les démarches engagées en son nom ? Qui lui a présenté la liste exacte des biens revendiqués, leur origine, leur valeur et les preuves établissant qu’ils furent financés par le Trésor gabonais ?
La loi française ne prévoit d’ailleurs pas de remettre simplement un chèque au gouvernement gabonais. Les fonds issus des confiscations seraient affectés à des projets menés au bénéfice des populations, notamment par l’intermédiaire d’agences de développement ou d’organisations non gouvernementales. Paris conservera donc un rôle déterminant dans l’utilisation de richesses supposément volées au Gabon.
Après avoir laissé partir l’argent, nous accepterions que la France nous explique comment le récupérer, comment le gérer et à quelles conditions le dépenser.
Voilà l’étrange conception de la souveraineté défendue par ceux qui en parlent le plus fort.
Une justice sélective au service d’un récit officiel
Cette ardeur serait plus crédible si elle s’appliquait avec la même vigueur aux comptes publics actuels, aux marchés conclus depuis le 30 août 2023, aux dépassements budgétaires, à l’endettement, aux exonérations fiscales et aux fortunes nouvelles qui poussent autour du pouvoir comme des champignons après la pluie.
Elle serait également plus convaincante si les rapports de la Cour des comptes étaient rendus publics, facilement accessibles et discutés devant les citoyens. On brandit aujourd’hui des milliards attribués aux anciens responsables sans offrir au public l’ensemble des décisions, des pièces et des responsabilités établies.
La transparence devient donc une arme braquée vers le passé, jamais un projecteur tourné vers le présent.
Le pouvoir actuel ne cherche pas seulement à récupérer des biens. Il construit un récit dans lequel le Gabon aurait été pillé par les seuls Bongo avant d’être miraculeusement délivré en août 2023. Cette falsification est grossière. Ceux qui ont combattu l’ancien système sont connus. Ceux qu’il a fabriqués, promus, protégés et enrichis le sont aussi. Plusieurs des procureurs d’aujourd’hui furent longtemps les serviteurs zélés du régime qu’ils accablent désormais.
Un parricide d’État
Nous assistons à une entreprise de parricide mémoriel. Pour se donner une légitimité morale le nouveau pouvoir a entrepris de salir définitivement le père fondateur du système dont ce même pouvoir est issu.
Omar Bongo Ondimba appartient à l’histoire du Gabon. Son bilan peut être discuté, critiqué et jugé avec rigueur. Mais l’histoire ne se réécrit pas dans le cabinet parisien d’un avocat, au gré des besoins politiques d’un régime en quête d’ennemi héréditaire.
Si des fonds publics gabonais ont été détournés, qu’ils soient restitués. Si des responsabilités pénales sont établies, que la justice tranche. Mais que l’État gabonais cesse de confondre la défense de nos intérêts avec l’organisation méthodique d’une vengeance.
À force de vouloir juger les morts pour mieux régner sur les vivants, le pouvoir issu du coup d’État militaire du 30 août 2023 finira par devoir, un jour, répondre de ses propres actes.
Michel Ongoundou Loundah
