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Gabon : la République des annonces, ou quand l’action précède la réflexion


Gabon : la République des annonces, ou quand l’action précède la réflexion

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Interdire les importations avant d’avoir tout organisé sur les plans technique et juridique. Lancer le permis de conduire numérisé avant d’avoir durablement préparé les conditions de sa délivrance. Deux dossiers, une même méthode : l’impréparation. Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah examine cette politique-spectacle qui annonce, met en scène, puis commence à réfléchir lorsque la réalité résiste.

La République des annonces, ou quand l’action précède la réflexion

 

Sous la Ve République, l’annonce tient lieu d’action. Une caméra, un pupitre, un communiqué — et le projet, sans le moindre commencement d’exécution, est aussitôt tenu pour accompli. Les études, les moyens, le droit et les conséquences sont censés suivre. S’ils suivent…

Cette économie du geste sans la préparation qui devrait le précéder trouve une illustration exemplaire dans l’interdiction annoncée des importations de poulet de chair. Fixée au 1er janvier 2027, elle est censée consacrer l’avènement d’une souveraineté alimentaire pour le Gabon. L’objectif, en lui-même, est légitime. Mais un objectif légitime ne dispense ni de connaître les engagements internationaux du pays, ni de s’assurer de la bonne organisation de la production locale, ni de se doter, en amont, des instruments techniques et juridiques capables de défendre la décision le moment venu.

Faute d’avoir anticipé ces conditions, le Gabon s’est retrouvé exposé sur le terrain du droit commercial international, où se règlent toutes les questions de ce type. Informée, l’Amérique de Donald Trump a immédiatement porté l’affaire devant l’Organisation mondiale du commerce, contraignant le Gabon à chercher, dans l’urgence, les exceptions que les accords pourraient offrir pour protéger une mesure annoncée depuis mai 2025 sans avoir été correctement adossée au droit. Au regard, à la fois, de la manière dont nos relations internationales sont conduites, et du rapport de force engagé, le Gabon n’a quasiment aucune chance d’obtenir gain de cause. Sauf si, de manière tout à fait improbable, le président américain, découvrant les nouvelles pratiques souveraines de nos autorités, prenait peur à l’idée de recevoir « un coup de bouteille sur la tête ».

La formule prête à sourire, mais la méthode, beaucoup moins. Car l’autorité de l’État se mesure avant tout à sa capacité à produire des décisions préparées, cohérentes et exécutables.

Décider avant de savoir

L’affaire des permis de conduire numérisés confirme, à sa manière, cette fâcheuse tendance à annoncer avant d’avoir pris le temps d’organiser — tendance devenue caractéristique du pouvoir issu du coup d’État d’août 2023.

Le dispositif de délivrance des permis numérisés a été lancé, célébré et promu à grand renfort de communication tapageuse financée par l’argent public. Les usagers ont été invités à payer et à se conformer aux nouvelles procédures. Six mois plus tard, la délivrance est suspendue afin de permettre, dit-on, à l’administration de « faire un point général » — aveu, en creux, que rien n’avait été évalué avant le lancement.

L’administration interrompt donc le processus pour accomplir, six mois trop tard, l’évaluation qui aurait dû accompagner sa préparation. Près de 6 983 permis déjà produits dorment désormais dans les tiroirs des services du ministère des Transports, quand d’autres usagers attendent toujours le document pour lequel ils ont payé. Le ministère, lui, s’excuse et promet qu’une solution sera trouvée. Mais il n’a pas dit quand. On le saura peut-être quand Monsieur le Ministre d’État aura fini de surveiller les chantiers de sa Nyanga natale.

En attendant, on constate que le communiqué ministériel a oublié l’essentiel. L’opération a coûté de l’argent aux citoyens et généré des recettes pour l’État. Aucun montant n’est communiqué, aucune indication n’est donnée sur l’enregistrement, le versement ou l’affectation de ces sommes. Curieuse asymétrie : l’administration sait compter avec précision les permis abandonnés dans ses tiroirs, mais devient soudain muette dès qu’il s’agit de rendre compte de l’argent encaissé.

La Transition continue dans les esprits

Ces deux dossiers, aussi différents soient-ils dans leur objet, procèdent d’un même défaut de méthode — ce qui laisse deviner un problème plus profond que de simples ratés administratifs. Le Gabon est sorti juridiquement de la Transition, mais une partie de ses gouvernants semble encore en habiter l’imaginaire.

Pendant la Transition, le communiqué numéro xxxx décidait, ordonnait et clôturait la discussion. L’exception du moment donnait au pouvoir l’illusion qu’énoncer une volonté suffisait à transformer le réel. La gestion ordinaire d’un État exige une tout autre culture de gouvernement : celle d’une administration qui instruit les dossiers, anticipe les obstacles, coordonne les acteurs et rend compte de l’argent public.

Le pouvoir UDB-PDG-CTRI conserve les réflexes d’un commandement autoritaire et opaque, quand il devrait s’employer à acquérir ceux de la gestion d’un État. Il confond la précipitation avec l’efficacité, la verticalité avec l’autorité, la mise en scène de la décision avec son exécution.

Le résultat est un gouvernement toujours pressé d’annoncer ce qu’il n’a pas encore pris le temps de construire. Puis, lorsque la réalité le rattrape, il commande un audit ou un bilan, va chercher une exception juridique et sollicite la « bonne compréhension » des usagers — question de différer le règlement de problèmes qui ne disparaîtront pas seuls.

C’est ainsi que la communication finit par occuper la place laissée vide par la préparation et la réflexion.

La politique-spectacle peut différer l’épreuve de vérité, mais elle ne l’abolit jamais. Un pouvoir qui annonce avant de penser finit, tôt ou tard, par être gouverné par ce qu’il n’a pas prévu. Et cela devient pour notre pays un véritable sujet d’inquiétude.

Michel Ongoundou Loundah

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