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Gabon / Fang de l’Estuaire, Vice-président à Franceville : jusqu’où ira le ridicule ?


Gabon /  Fang de l’Estuaire, Vice-président à Franceville : jusqu’où ira le ridicule ?

Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Au Gabon, certains s’inventent des clientèles ethniques pendant que l’État semble oublier les égards dus à ses propres institutions. D’un côté, l’apparition d’un mouvement se réclamant des « Fang de l’Estuaire ». De l’autre, un Vice-président de la République représentant officiellement le chef de l’État à Franceville, voyageant sur des vols commerciaux et circulant dans la voiture personnelle du maire. Deux épisodes révélateurs des dérives de notre vie publique. Dans cette tribune mordante, Michel Ongoundou Loundah épingle les calculs communautaires et les incohérences de l’administration, avec une ironie qui n’épargne personne.

Fang de l’Estuaire, Vice-président à Franceville : jusqu’où ira le ridicule ?

 

Il est des moments où le spectacle de la vie publique gabonaise dépasse les limites du raisonnable. Certains de nos compatriotes mettent leur imagination au service du ridicule, tandis que d’autres semblent dépouiller les institutions de la République de leurs attributs les plus élémentaires.

 

Deux faits récents, apparemment éloignés, donnent une triste idée de ce que devient notre pays.

 

Des actes de naissance aux appartenances de circonstance

 

Pendant des décennies, nos actes d’état civil ont conservé une survivance de l’administration coloniale : la mention « coutume », suivie de l’appartenance ethnique du citoyen. Fang, Obamba, Téké, Nzebi et tant d’autres. Il aura fallu attendre 2022 pour que les autorités entreprennent de corriger cette anomalie.

 

Le nom, la filiation, le lieu et la date de naissance auraient pourtant dû suffire. Les mariages et les brassages familiaux ont depuis longtemps multiplié les appartenances. Dans combien de familles gabonaises retrouve-t-on aujourd’hui des origines fang, obamba, nzebi, myènè ou téké mêlées sur plusieurs générations ? La République n’a aucune raison de demander à ses citoyens de choisir une branche de leur arbre généalogique pour leur reconnaître une identité.

 

C’est dans ce contexte que je découvre, dans la presse, l’apparition d’un groupe se réclamant des « Fang de l’Estuaire ».

 

Les Fang de l’Estuaire ! Et demain, les Fang du Québec ? À ce rythme, nous aurons bientôt les Fang de Biliba, les Obamba de l’Ogooué-Ivindo, les Nzebi de Libreville et les Téké de chaque arrondissement.

 

Notre compatriote Dieudonné Ella Oyono vient d’être élu député au Québec, où il réside depuis vingt-cinq ans. Voilà une occasion magnifique d’exporter cette trouvaille gabonaise ! Ses enfants pourront, s’ils le souhaitent, inaugurer la section des « Fang du Québec ». Pourquoi ne pas créer une fédération internationale des Fang, avec des représentations sur les cinq continents et un ministère chargé de répartir les strapontins ?

 

Une grande rencontre des « Fang de l’Estuaire » avait été annoncée pour le samedi 17 octobre, à Ondogo, dans le sixième arrondissement de Libreville. Puis, soudain, plus rien. La rencontre a été annulée.

 

Je me refuse naturellement à croire que le dernier remaniement ministériel ait refroidi une si ardente volonté de fraternité communautaire. Les mauvaises langues y verront une coïncidence troublante. Pour ma part, je préfère croire que certains élans fraternels connaissent des interruptions saisonnières. Chez nous, la solidarité communautaire semble parfois particulièrement sensible au calendrier gouvernemental.

 

La méthode est connue. On rassemble quelques personnes autour d’une appartenance commune, on évoque des frustrations à faire valoir, puis on se découvre une vocation de porte-parole auprès du pouvoir. Quelques ambitions individuelles prennent ainsi les dimensions artificielles d’une revendication collective.

 

Il faut reconnaître à ces entrepreneurs de l’identité un certain sens des affaires. Avec un peu de géographie, quelques patronymes et beaucoup d’audace, ils espèrent faire de l’appartenance communautaire une monnaie d’échange.

 

Que ceux qui veulent des strapontins les négocient en leur nom, avec leurs compétences, leurs réseaux, leurs fidélités politiques et leurs ambitions. Qu’ils laissent les communautés tranquilles ! Les Fang de l’Estuaire n’appartiennent à personne et n’ont confié à aucun cercle de circonstance le soin de négocier leur place dans la République.

 

Camélia, quelle classe !

 

Puisqu’il est question des personnalités originaires de l’Estuaire qui n’ont pas été reconduites au gouvernement, je voudrais m’arrêter sur Camélia Ntoutoume-Leclercq.

 

Elle n’avait pas attendu les autorités issues du 30 août 2023 pour accéder au gouvernement. Ministre sous l’ancien régime, elle avait conservé ses responsabilités après la transition, jusqu’au rang de ministre d’État. Elle dirigeait l’Éducation nationale, dont les contraintes de la rentrée scolaire auraient pu plaider en faveur de son maintien.

 

Pourtant, après sa non-reconduction, elle a publiquement remercié le chef de l’État. Sans amertume affichée, sans procès en discrimination communautaire, sans chercher à transformer son départ en affaire ethnique.

 

La classe ! On peut quitter le gouvernement avec la même dignité que celle avec laquelle on y est entré. On reconnaît là quelque chose de l’héritage de son père, Lubin Martial Ntoutoume Obame : une certaine idée de la tenue, du courage et de la responsabilité publique.

 

À ceux qui imaginent que chaque départ du gouvernement doit ouvrir une querelle communautaire, Camélia Ntoutoume-Leclercq vient d’administrer une leçon autrement plus éloquente que tous leurs communiqués.

 

Quand le talent n’avait pas besoin d’étiquette ethnique

 

Les Fang de l’Estuaire n’ont attendu aucune organisation de circonstance pour contribuer au rayonnement du Gabon.

 

Ango Pelé, Jean-Gaston Angoué, Ayong Johnny, Hilarion Nguema, Pierre-Marie Dong, Obame Joseph Alain, Essame Christian, Chris Ondo Michel et tant d’autres ont marqué le sport, la musique et le cinéma de notre pays. Lorsque Hilarion Nguema consacrait l’une de ses plus belles chansons à Makokou, il célébrait une ville gabonaise bien au-delà de son territoire d’origine.

 

Ces hommes ont fait honneur au Gabon par leur talent, leur travail et leur créativité. Aucun n’avait besoin d’agiter un certificat d’appartenance ethnique pour obtenir la reconnaissance de ses compatriotes.

 

Aujourd’hui, certains voudraient tenir une comptabilité communautaire des fonctions publiques. Chaque nomination serait portée au crédit d’un groupe, chaque départ interprété comme une offense. Les compétences et les responsabilités individuelles disparaîtraient derrière les patronymes.

 

À ce compte-là, le barrage de Kinguélé pourrait devenir un patrimoine réservé aux Fang de l’Estuaire. Les autres Gabonais seraient priés de justifier leur consommation d’électricité. À la CNAMGS, l’arbre généalogique finirait par prendre le pas sur la carte d’assuré.

 

Et puisque le président de la République est originaire de Ngouoni, il suffirait d’un peu de mauvaise foi pour inventer une rivalité entre les Fang de Ngouoni et ceux de l’Estuaire, avant d’y entraîner les Obamba, les Myènè et toutes les autres communautés. Le Gabon deviendrait un conglomérat de petites principautés ethniques, jalouses de leurs représentants autoproclamés et de leur part du butin gouvernemental.

 

Mais les promoteurs de cette revendication se trompent peut-être de responsable. Puisqu’ils accordent tant d’importance aux origines dans la distribution du pouvoir, qu’ils instruisent donc le procès posthume de Léon Mba !

 

Quel abominable tribaliste, ce Léon Mba ! Lui-même Fang de l’Estuaire, il aurait commis, si l’on suit le récit politique consacré, le péché impardonnable de favoriser l’accession au pouvoir d’Albert-Bernard Bongo, un Téké, plutôt que de réserver sa succession à un compatriote de sa propre famille. Jean-Hilaire Aubame, par exemple, son grand adversaire politique, dont personne ne pouvait contester l’envergure.

 

Voilà le coupable ! Léon Mba aurait dû consulter les futurs gardiens de l’identité fang de l’Estuaire avant de songer à sa succession. Quelle imprudence de confier le destin du Gabon à un Gabonais sans vérifier qu’il appartenait à la bonne subdivision ethnique !

 

Cette manière de relire notre histoire en dit long sur la pauvreté de certaines ambitions contemporaines.

 

À Franceville, la République voyage en passager ordinaire


 

J’ai découvert un article signé Hassan Onana, consacré aux conditions dans lesquelles le Vice-président de la République, Hugues Alexandre Barro Chambrier, s’est rendu à Franceville. À sa lecture, je ne pouvais rester sans réagir.

 

Du 7 au 9 octobre 2026, Franceville accueillait la sixième Assemblée générale de l’Association des maires du Gabon, placée sous le haut patronage du président Brice Clotaire Oligui Nguema, représenté par le Vice-président de la République.

 

Hassan Onana, présent sur place, rapporte que le vice-président est arrivé le 7 octobre à l’aéroport Omar-Bongo de Mvengué à bord d’un vol commercial de Fly Gabon. Le lendemain, il regagnait Libreville avec sa délégation sur un vol régulier d’Africa United.

 

Plus surprenant, le deuxième personnage de l’État a circulé à Franceville dans le véhicule personnel du maire, Paulin Fernand Joumas, dit Salamba, un Toyota VX mis à sa disposition pour la circonstance.

 

Ces faits appellent quelques observations. Qu’un haut responsable emprunte un vol commercial pour ses déplacements privés ne pose aucune difficulté. Mais Hugues Alexandre Barro Chambrier était en mission officielle de représentation du chef de l’État.

 

Au Gabon, les usages protocolaires attachés à une telle fonction sont connus. Le pays dispose d’une flotte aérienne destinée aux déplacements officiels de ses plus hautes autorités et des moyens nécessaires à l’organisation de leurs missions. Pourquoi aucun appareil officiel n’a-t-il été mobilisé ? Pourquoi aucun véhicule de la Présidence n’attendait-il le vice-président ? Comment un maire a-t-il dû mettre sa voiture personnelle à sa disposition ?

 

Les économies budgétaires peuvent justifier une révision des pratiques, à condition qu’elle soit cohérente et assumée. La représentation du président de la République engage une institution, avec ses obligations de sécurité, de protocole et d’organisation.

 

À poursuivre dans cette voie, les maires prêteront leurs voitures aux représentants du chef de l’État, les préfets hébergeront les ministres dans leurs chambres d’amis et les gouverneurs organiseront des collectes pour payer le carburant des délégations officielles.

 

En cas d’accident dans un véhicule privé utilisé pour une mission officielle, quelles dispositions ont été prévues en matière d’assurance, de sécurité et de prise en charge ? L’administration doit pouvoir répondre. L’organisation d’un déplacement officiel ne devrait jamais dépendre de la générosité personnelle d’un élu local.

 

La leçon républicaine d’un gouverneur


 

Cette affaire me rappelle une histoire survenue autrefois dans le Haut-Ogooué. Certains ministres originaires de la province exigeaient que le gouverneur vienne les accueillir à l’aéroport de Franceville, même pour des visites privées. Mamadou Ntsoumou avait refusé de se plier à cette pratique.

 

L’affaire, née notamment d’un différend avec le ministre Yalanzèle, était remontée jusqu’à la présidence de la République. Devant le chef de l’État, Mamadou Ntsoumou avait défendu une conception rigoureuse de ses responsabilités : un ministre venant passer le week-end dans sa province d’origine était un citoyen comme les autres. Le gouverneur n’avait aucune raison de mobiliser les services de l’État pour l’accueillir.

 

En revanche, lorsqu’un ministre effectuait une visite officielle, régulièrement portée à sa connaissance par le ministre de l’Intérieur, son supérieur hiérarchique, il lui appartenait d’en organiser l’accueil et le bon déroulement.

 

Mamadou Ntsoumou savait qu’on pouvait refuser les honneurs à un ministre en visite privée et les devoir à celui qui représentait officiellement l’État. À Franceville, Hugues Alexandre Barro Chambrier représentait le président de la République. Les faits rapportés par Hassan Onana interrogent donc directement l’organisation des services compétents.

 

La République des petits calculs et des grands abandons

 

D’un côté, des individus découvrent dans l’appartenance ethnique une ressource pour se positionner dans la vie politique. De l’autre, l’organisation d’un déplacement officiel du représentant du chef de l’État soulève de sérieuses interrogations.

 

Nous avons passé des décennies à proclamer l’unité nationale et à célébrer le brassage des populations. Voilà que ressurgissent des initiatives qui voudraient répartir les citoyens en compartiments ethniques, avec leurs représentants autoproclamés et leurs intérêts particuliers. Pendant ce temps, l’État donne parfois le sentiment de peiner à remplir ses propres obligations.

 

La République ne saurait devenir une foire où les appartenances communautaires se négocient comme des titres de propriété, tandis que les institutions s’accommodent d’expédients et de services personnels.

 

Nous avons atteint un singulier degré de confusion : certains trouvent encore l’énergie d’inventer de nouvelles clientèles ethniques, alors que l’administration paraît peiner à fournir un véhicule officiel au représentant du chef de l’État.

 

À force de distribuer des étiquettes aux Gabonais et de traiter les institutions avec désinvolture, nous finirons par posséder toutes les apparences d’une République, sauf le respect qui devrait l’accompagner.

 

Michel Ongoundou Loundah

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