Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Après trois ans d’annonces, de nominations, d’entre-soi et de communication triomphante, les pannes s’accumulent, les finances se tendent et l’État donne le sentiment de se gripper secteur après secteur. Le problème n’est donc plus seulement de savoir ce qui ne marche pas. Il est désormais de savoir comment le pays est gouverné, pour qui et avec qui.
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Après l’euphorie de la libération, il y eut la fascination des premiers mois. Les annonces en rafale, les promesses, les chantiers lancés à grand renfort de communication, les décisions spectaculaires. Tout allait vite. Tout semblait possible. Le pays voulait y croire.
Les nouveaux dirigeants eux-mêmes multipliaient les sorties publiques pour expliquer que le Gabon ne manquait pas d’argent, mais que celui-ci avait jusque-là été mal utilisé. Le ton était à l’assurance, presque à l’exaltation. Les milliards semblaient disponibles, les projets à portée de main, les obstacles surmontables.
Dans la foulée, et parfois dans la confusion générale, on acheva même quelques éléphants blancs laissés par Ali Bongo, avant de les présenter comme des trophées du nouveau pouvoir.
Et lorsqu’une difficulté surgissait, le fautif était connu d’avance : l’ancien régime.
Pendant un temps, cette explication pouvait s’entendre.
Mais à force de regarder dans le rétroviseur, on finit par devoir répondre de la route que l’on emprunte soi-même.
Depuis quelque temps, les citoyens sortent progressivement de leur torpeur.
L’eau, l’électricité, le carburant, les routes, les chantiers, les hôpitaux, l’école, le permis de conduire digitalisé, les finances publiques, les démolitions, les services administratifs… Il n’y a pratiquement plus un secteur pour rattraper l’autre.
Même le FMI attend encore
Et voilà que le FMI s’en mêle. Sa dernière mission à Libreville, du 14 au 25 septembre, s’est achevée sans accord. Pire : après des mois d’échanges, le Fonds explique que les discussions techniques doivent encore se poursuivre pour « préparer le terrain » à de futures négociations sur un programme.
Pendant ce temps, le projet de budget 2027 prévoit 2 931,4 milliards de FCFA de ressources de trésorerie et de financement, dont 1 144,1 milliards à lever sur le marché financier international, 600 milliards sur les marchés sous-régional ou intérieur et 300 milliards de dette bancaire.
Quelques années plus tôt, on nous expliquait que le pays avait de l’argent.
Aujourd’hui, il faut surtout trouver ceux qui accepteront de lui en prêter.
La diplomatie se crispe à son tour
Le malaise dépasse désormais les frontières du pays.
Le 3 mai 2025, l’investiture de Brice Clotaire Oligui Nguema avait attiré à Libreville de nombreux chefs d’État africains. L’image était celle d’un Gabon revenu au centre du jeu diplomatique.
Quelques mois plus tard, lors des célébrations du 17 août, aucun des présidents des trois pays voisins de la CEMAC n’était présent : ni Denis Sassou Nguesso, ni Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, ni Paul Biya.
En diplomatie, ce genre d’absence n’est jamais totalement anodin.
D’autant que d’autres épisodes sont venus nourrir le malaise : le contentieux avec la Guinée équatoriale sur les îles Mbanié, Cocotiers et Conga, puis les crispations avec le Congo-Brazzaville autour du dossier des biens mal acquis.
On peut toujours considérer chaque épisode comme un incident isolé. Leur accumulation commence, elle, à dessiner un problème diplomatique.
Les libertés dans le même mouvement
Le tableau des libertés civiles et politiques n’est guère plus reluisant.
Arrestations, longues détentions avant jugement, personnalités politiques ou publiques privées de liberté pendant des mois, suspension des réseaux sociaux depuis février : l’accumulation finit par dessiner une tendance.
Les préoccupations ne viennent d’ailleurs plus seulement des opposants ou de la société civile. Des experts des Nations unies ont eux-mêmes interrogé récemment les autorités gabonaises sur des allégations de privations arbitraires de liberté, de mauvais traitements et de détention au secret.
Là encore, le signal est désastreux.
Décidément, rien ne marche
Tout cela, bien sûr, est désormais connu. Inutile donc de refaire ici, secteur après secteur, l’inventaire des pannes.
Et maintenant que le sortilège est passé, la question peut être posée sans détour : qu’est-ce qui marche encore dans ce pays ?
La réponse est malheureusement brutale : rien. Ou presque.
Mais ce réveil ne devrait surprendre personne.
C’était prévisible.
Car après avoir conquis le pouvoir, encore fallait-il comprendre qu’on ne gouverne pas un État avec les mêmes hommes, les mêmes réflexes et les mêmes pratiques que ceux qui ont permis de le conquérir. D’autant qu’au Gabon, cette conquête s’est faite par un coup d’État militaire.
Conquérir est une chose, gouverner en est une autre
Il en va parfois du pouvoir comme de l’amour.
Les arguments, les attentions, les stratégies et même les complices qui permettent de conquérir une femme ne sont pas nécessairement ceux qui permettent, une fois le mariage célébré, de construire durablement un foyer.
La politique obéit à une règle assez semblable.
Conquérir le pouvoir et exercer le pouvoir sont deux métiers différents.
Pour conquérir le pouvoir, il n’existe d’ailleurs pas une seule voie. Il y a les méthodes dites démocratiques, qui reposent sur les militants, les campagnes, les débats, les alliances et la mobilisation électorale. Mais l’histoire montre aussi des conquêtes du pouvoir issues d’un soulèvement populaire ou d’un putsch militaire.
Au Burkina Faso, en octobre 2014, un soulèvement populaire chassa Blaise Compaoré du pouvoir après vingt-sept années de règne. Après une brève séquence militaire, cette insurrection déboucha sur une transition civile conduite par Michel Kafando, désigné président de la Transition en novembre 2014.
Au Gabon, en août 2023, la conquête du pouvoir s’est faite par un putsch militaire.
Ces voies ne reposent ni sur les mêmes acteurs ni sur les mêmes logiques. Mais elles conduisent toutes à la même exigence : une fois le pouvoir conquis, il faut savoir gouverner.
Pour conquérir par les méthodes démocratiques, il faut des militants, des communicants, des stratèges, des mobilisateurs, des hommes et des femmes capables de prendre des coups, de tenir une salle, d’organiser une campagne, de construire des alliances, de convaincre et parfois de manœuvrer.
Pour gouverner, il faut autre chose.
Il faut administrer, prévoir, arbitrer, négocier, maîtriser les finances publiques, comprendre l’économie, connaître les institutions, anticiper les crises, conduire des politiques publiques et transformer une volonté politique en résultats.
Le compagnon de combat n’est donc pas automatiquement un homme d’État. La fidélité n’est pas une compétence. Et l’affection n’a jamais constitué une politique de recrutement.
L’État n’est pas une association d’anciens combattants
Tout pouvoir éprouve naturellement le besoin de remercier ceux qui l’ont aidé à arriver là où il est. C’est humain. C’est même politiquement compréhensible.
Mais gouverner commence lorsque s’arrête la distribution des médailles.
Un État ne peut pas être administré comme une association d’anciens combattants dans laquelle chacun viendrait réclamer sa décoration au titre des services rendus pendant la bataille.
Il arrive un moment où la question ne peut plus être : « Qu’a-t-il fait pour nous ? »
Elle doit devenir : « Que peut-il faire pour le pays ? »
C’est là que se joue une partie du problème actuel.
Le pouvoir semble avoir changé de statut sans avoir complètement changé de logiciel.
Les mécanismes utiles pour constituer un camp continuent trop souvent de servir à administrer l’État : équilibrer les clans, ménager les susceptibilités, récompenser les fidélités, conserver les amis, neutraliser les mécontents, distribuer les positions et communiquer suffisamment pour entretenir l’impression du mouvement.
Mais un pays ne se gouverne pas par impression.
Il se gouverne par résultats.
La fidélité comme système de gouvernement
Le problème n’est donc pas seulement de savoir si tel ministre est compétent, si tel directeur général mérite son poste ou si tel conseiller aurait dû être nommé ailleurs.
Ce serait presque trop simple.
Le problème est celui du système qui préside aux choix.
Un homme compétent placé dans une organisation qui privilégie l’allégeance, redoute la contradiction, dilue les responsabilités et protège les fidélités finit lui-même par devenir impuissant.
À l’inverse, un pouvoir suffisamment sûr de lui pour recruter au-delà de son cercle, faire travailler des personnalités qui ne lui doivent rien, écouter ceux qui le contredisent et sanctionner ceux qui échouent augmente considérablement ses chances de réussir.
Gouverner suppose même parfois de faire confiance à des gens que l’on n’aime pas.
François Mitterrand en donna une illustration saisissante en mai 1988. À peine réélu président de la République, il confia Matignon à Michel Rocard, son rival de longue date au sein de la famille socialiste, avec lequel les relations étaient notoirement difficiles. Rocard fut nommé Premier ministre le 10 mai 1988. Mitterrand n’avait pas soudainement découvert les vertus de l’amitié politique. Il avait analysé une situation et considéré que Rocard était alors l’homme que celle-ci imposait.
Au Sénégal, Abdoulaye Wade fit lui aussi entrer au gouvernement, en avril 2004, Djibo Leyti Kâ, chef de l’URD et jusque-là figure de l’opposition. Il lui confia le rang de ministre d’État et le portefeuille de l’Économie maritime. L’ancien adversaire politique devenait ainsi membre du gouvernement.
Les circonstances et les rapports politiques étaient évidemment différents. Mais une même idée mérite d’être retenue : l’exercice du pouvoir peut commander de dépasser les fidélités personnelles et les vieilles inimitiés lorsque l’intérêt politique ou celui de l’État l’exige.
Voilà peut-être l’une des choses les plus difficiles à accepter lorsqu’on arrive au pouvoir entouré de compagnons de route : ceux qui vous ont aidé à gagner ne sont pas nécessairement ceux qui vous aideront à réussir.
Certains savent conquérir une position. D’autres savent administrer un pays.
Confondre les deux peut coûter très cher.
Et le Gabon semble aujourd’hui payer aussi le choix d’une gouvernance qui se prive d’une partie importante de ses propres ressources humaines.
Une partie de l’élite politique, administrative, économique et intellectuelle du pays reste à distance du pouvoir, quand elle n’est pas regardée avec méfiance simplement parce qu’elle n’appartient pas au bon cercle.
On ne peut pas prétendre reconstruire un pays en se privant d’une partie de ceux qui savent le faire.
Le danger des gens qui disent toujours oui
Il existe une autre menace, plus silencieuse encore : celle des entourages qui finissent par protéger le pouvoir de la réalité.
À mesure que l’on monte dans la hiérarchie, les mauvaises nouvelles ont parfois davantage de mal à parvenir jusqu’au sommet. Elles sont filtrées, maquillées, relativisées. Chacun hésite à contrarier celui qui nomme, promeut, récompense ou écarte.
Et que l’on ne vienne pas confondre ouverture et récupération de quelques transhumants politiques. Il ne suffit pas de faire entrer deux ou trois transfuges dans son camp pour prétendre avoir élargi le spectre ou réussi l’inclusivité.
Car le transhumant n’est pas nécessairement un contradicteur. Celui qui vient de quitter un camp pour rejoindre celui du pouvoir a parfois davantage besoin que les autres de donner des gages. Il veut rassurer sur sa nouvelle fidélité, faire oublier l’ancienne et, surtout, durer.
Certains transfuges finissent ainsi par rivaliser de servilité avec les fidèles de la première heure. Le larbinisme devient une assurance-vie politique et la franchise, un risque professionnel.
Or un pouvoir n’a pas besoin d’une collection plus large de gens qui lui disent oui. Il a besoin de femmes et d’hommes capables de lui dire non lorsque les circonstances l’exigent.
Le chef finit autrement par entendre beaucoup de choses, sauf celles qu’il aurait besoin d’entendre.
Gouverner un pays exige des contradicteurs.
Des gens capables de dire qu’une décision est mauvaise avant qu’elle produise ses dégâts. Des techniciens suffisamment libres pour expliquer qu’une promesse n’est pas finançable. Des responsables capables d’annoncer qu’un chantier ne sera pas livré dans les délais plutôt que d’organiser une cérémonie autour d’une échéance fictive. Des collaborateurs qui préfèrent risquer leur poste plutôt que laisser leur chef foncer dans le mur.
Un président entouré uniquement de gens qui lui donnent raison finit presque toujours par avoir tort tout seul.
Le temps des excuses s’épuise
Au commencement, le nouveau pouvoir pouvait invoquer l’héritage.
Il pouvait expliquer qu’il fallait remettre de l’ordre, reconstruire des institutions, reprendre des dossiers, assainir les finances, restaurer l’autorité publique.
Mais le temps transforme progressivement les héritages en responsabilités.
Plus les mois passent, moins il devient possible d’expliquer les difficultés présentes uniquement par les fautes du passé.
À un moment, les nominations sont les vôtres. Les choix sont les vôtres. Les budgets sont les vôtres. Les priorités sont les vôtres. Les échecs commencent donc, eux aussi, à devenir les vôtres.
Et lorsqu’il n’y a pratiquement plus un secteur pour rattraper l’autre, on ne peut éternellement accuser l’héritage, les circonstances ou la malchance.
Il faut désormais interroger la manière de gouverner.
Un septennat, c’est long. Très long même lorsque les résultats tardent et que les difficultés s’accumulent. Il faut pouvoir tenir. Et pour tenir sept ans, la fidélité des hommes ne suffit pas. La qualité de la gouvernance devient capitale.
Peut-être est-il encore temps de comprendre qu’un pouvoir ne se consolide pas seulement en plaçant ses hommes partout.
Il se consolide lorsque l’État fonctionne.
C’est finalement cela, gouverner.
La conquête du pouvoir réclame des fidélités, qu’elle passe par les urnes, par un soulèvement populaire ou par un putsch militaire. L’exercice du pouvoir réclame des résultats.
En politique, la reconnaissance est un sentiment. L’État, lui, ne peut pas être sentimental.
Et puisque certains dirigeants aiment rappeler, à chaque inauguration, toutes les avancées ce qui auraient été accomplies en trois ans, prenons-les au mot.
Regardons.
Regardons les finances publiques, l’eau et l’électricité, les routes, les écoles, les hôpitaux, les libertés, la justice, la diplomatie.
Regardons l’État. Regardons surtout à quoi ressemblent les Gabonais aujourd’hui.
Et après avoir regardé tout cela, une autre formule me vient à l’esprit :
Regardez le champ de ruines que vous avez déjà réussi à construire en trois ans.
Michel Ongoundou Loundah

