Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Ce lundi 5 octobre, la justice gabonaise fera sa rentrée en grande pompe. Alain-Claude Bilie-By-Nzé, lui, entamera son 172e jour derrière les barreaux de Sans-Famille. D’un côté, les robes, les honneurs et les discours sur l’État de droit. De l’autre, les murs d’une cellule et le temps qui s’écoule sans jugement. Dans une institution dont les propres magistrats dénoncent les dysfonctionnements, cette rentrée judiciaire prend des allures de cruelle ironie. Michel Ongoundou Loundah signe une tribune au vitriol sur cette République qui célèbre solennellement la justice pendant qu’un ancien Premier ministre continue d’en attendre les actes.
Les Lundis pour Alain-Claude Bilie-By-Nzé
Pour la quatrième semaine consécutive, nous consacrons ce lundi 5 octobre 2026 à Alain-Claude Bilie-By-Nzé. Un rendez-vous que nous entendons maintenir aussi longtemps que sa situation judiciaire l’exigera.
Justice : la rentrée des robes et des contradictions
Ce lundi 5 octobre 2026 est aussi celui de la rentrée judiciaire au Gabon.
172e jour, le temps confisqué !
Aujourd’hui, Alain-Claude Bilie-By-Nzé vit son 172e jour de détention à la prison centrale de Libreville. Cent soixante-douze jours derrière les murs de Sans-Famille, dans une affaire portant sur cinq millions de FCFA et remontant à dix-huit ans.
Les robes seront de sortie, les discours solennels et les préconisations aussi. On parlera d’État de droit, d’indépendance de la magistrature, de protection des libertés et, naturellement, de confiance du citoyen dans ses institutions.
Pendant que les uns célébreront les vertus de la justice rendue « au nom du peuple gabonais », un ancien Premier ministre, privé de liberté depuis près de six mois, attendra derrière une porte de prison que ces belles professions de foi trouvent enfin une traduction dans sa propre existence.
Quand les magistrats dénoncent leur propre institution
Seulement voilà. Quelques jours avant cette grand-messe judiciaire, les magistrats eux-mêmes ont tiré la sonnette d’alarme sur le fonctionnement de l’instance chargée de gérer leur carrière.
Nominations contestées, promotions jugées irrégulières, affectations litigieuses, interrogations sur le respect des dispositions constitutionnelles : le Syndicat national des magistrats du Gabon (SYNAMAG) a dressé un inventaire particulièrement embarrassant des décisions issues du Conseil supérieur de la magistrature du 16 septembre, tenu à Port-Gentil.
Un erratum a même été publié le 30 septembre pour modifier plusieurs décisions initiales. Une correction qui, à elle seule, ne suffit pas à répondre aux objections de fond soulevées par le syndicat.
Le 1er octobre, le président de la République, également président du Conseil supérieur de la magistrature, a reçu les responsables judiciaires et les représentants du SYNAMAG. Les comptes rendus officiels ont évoqué l’écoute, le dialogue, la rigueur et l’exigence de résultats.
Fort bien. Reste cette situation pour le moins singulière : à quelques jours d’une rentrée judiciaire censée célébrer les vertus de l’institution, ceux-là mêmes qui sont chargés de rendre la justice ont jugé nécessaire d’interpeller publiquement le sommet de l’État sur la régularité de certaines décisions concernant leur propre corps.
Voilà qui promet une rentrée judiciaire particulièrement édifiante.
La présomption d’innocence à l’épreuve du pouvoir
Cette crise dépasse les seules questions de carrière. Elle engage la crédibilité de l’institution judiciaire tout entière et donne au sort d’Alain-Claude Bilie-By-Nzé une résonance particulièrement préoccupante.
Car derrière le nom de cet ancien Premier ministre, il y a un homme auquel on retire, depuis bientôt six mois, ce que personne ne pourra jamais lui restituer : le temps. Des journées de vie, des nuits, des moments auprès des siens. Et cette attente qui recommence chaque matin, avec son cortège d’incertitudes.
On peut tout reprocher à Alain-Claude Bilie-By-Nzé. Mais rien, absolument rien, ne saurait justifier que sa détention se prolonge sans que la nécessité de cette privation de liberté soit rigoureusement établie et contrôlée.
La présomption d’innocence n’est pas une faveur accordée aux citoyens selon leur proximité avec le pouvoir. Elle constitue une garantie fondamentale qui doit également protéger ceux qui comptent parmi ses adversaires les plus résolus.
À mesure que cette détention se prolonge, la procédure risque de prendre, aux yeux de l’opinion, les allures d’une prise d’otage politique. Une perception suffisamment grave pour que les autorités judiciaires aient tout intérêt à y mettre un terme.
Si les charges réunies contre Alain-Claude Bilie-By-Nzé justifient son renvoi devant une juridiction, qu’un procès public, équitable et contradictoire soit organisé sans délai. Que la matérialité des faits soit établie, que les preuves soient produites et que la défense puisse pleinement exercer ses droits.
À défaut, qu’il retrouve immédiatement sa liberté.
Libérez Alain-Claude Bilie-By-Nzé ou jugez-le sans délai !
La détention provisoire ne saurait tenir lieu de condamnation. La lenteur d’une procédure, quelles qu’en soient les raisons, ne devrait jamais devenir une peine que personne n’a prononcée.
Chaque jour supplémentaire passé derrière les murs de Sans-Famille ajoute au malaise qui entoure cette affaire et fragilise davantage la confiance que les Gabonais devraient pouvoir placer dans leur justice.
Ce lundi, les plus hautes autorités judiciaires auront devant elles des magistrats en robe, des invités de marque et les caméras de la télévision nationale. Elles prononceront sans doute de beaux discours sur l’indépendance de la justice et le respect des libertés fondamentales.
Il leur restera à convaincre que ces principes conservent toute leur valeur lorsqu’ils doivent s’appliquer à un opposant politique.
Car, pendant que la République célébrera solennellement sa justice, Alain-Claude Bilie-By-Nzé continuera, lui, de compter les jours qu’elle lui prend.
Michel Ongoundou Loundah
