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Docteur Bouassa Mayombo Thyernaud : « Une association n’a pas vocation à être un instrument politique »


Docteur Bouassa Mayombo Thyernaud : « Une association n’a pas vocation à être un instrument politique »

Dr Bouassa Mayombo Thyernaud, président su CNAG Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Créé en octobre 2023 dans le contexte de la transition politique ouverte après le 30 août de la même année, le Conseil national des associations du Gabon (CNAG) entend s’imposer comme une plateforme fédératrice de la société civile. Reconnu juridiquement par l’État en juillet 2026, le Conseil revendique aujourd’hui un rôle d’interlocuteur privilégié entre les associations et les pouvoirs publics. Professionnalisation du mouvement associatif, financement, représentativité territoriale, indépendance vis-à-vis du politique, création d’un incubateur et d’un Fonds d’initiative associative : dans cet entretien accordé au Radar, son président, Dr Bouassa Mayombo Thyernaud, revient sur la genèse du CNAG, son bilan après trois années d’existence et ses ambitions pour la société civile gabonaise.

Face au Radar — Dr Bouassa Mayombo Thyernaud

Président du Conseil national des associations du Gabon

 

Genèse du CNAG

 

LeRadar : Le CNAG a été créé en octobre 2023 dans un contexte où vous dénonciez notamment la marginalisation et l’instrumentalisation des associations. Quel constat de départ a réellement motivé sa création ?

Dr Bouassa Mayombo Thyernaud  : Tout part de l’élection présidentielle d’août 2023. À cette époque, la présidence de la République avait mis en place une structure fédératrice et de coordination appelée Unité de gestion des associations (UGA), dont la mission était notamment de professionnaliser les associations à travers le financement de leurs projets.

J’étais alors président de l’association Impact pour la restauration et le développement du Gabon (IRDG). Plusieurs structures associatives avaient soumis des projets dans l’espoir de bénéficier de ces financements, mais ceux-ci n’ont finalement pas abouti.

Cette situation a suscité de profondes frustrations dans le monde associatif. Beaucoup avaient le sentiment que les associations étaient essentiellement considérées comme un réservoir électoral mobilisable à certaines périodes.

Ce malaise a notamment contribué, selon moi, au vote sanction d’une partie du monde associatif contre le candidat de la majorité présidentielle, Ali Bongo Ondimba.

C’est dans ce contexte qu’est née l’idée de créer le Conseil national des associations du Gabon, afin de fédérer, porter et défendre la vie associative du pays. J’ai présenté le projet à plusieurs présidents d’associations, qui ont adhéré à l’initiative. C’est ainsi que le CNAG est progressivement devenu une plateforme associative.

 

Trois ans après : quelles avancées ?

 

LeRadar : Depuis sa création, quelles avancées concrètes le CNAG peut-il aujourd’hui présenter aux associations gabonaises ?

Dr Bouassa Mayombo Thyernaud  : Les avancées sont de deux ordres.

Sur le plan interne, la première étape importante est la reconnaissance juridique du CNAG par l’État, avec l’obtention du récépissé définitif et sa publication au Journal officiel. C’est une avancée considérable qui vient consacrer le travail réalisé par notre organisation durant la transition, notamment à travers la fédération des associations et l’organisation de séminaires de renforcement des capacités.

Nous avons également initié la Journée nationale des associations du Gabon, qui constitue un espace permettant aux organisations de la société civile d’échanger, de présenter leurs initiatives et de mieux se faire connaître. À ce jour, cette initiative ne bénéficie toutefois pas encore d’une adhésion totale du gouvernement.

Nous saluons par ailleurs la création d’un département ministériel consacré à la vie associative, avec lequel nous souhaitons ouvrir rapidement des discussions dans l’intérêt des associations.

Enfin, nous saluons la mise en place de la Commission nationale de la démocratie et de la participation citoyenne, que nous considérons comme un cadre susceptible de renforcer la participation de la société civile au débat national.

D’autres avancées sont en cours et feront l’objet de communications au moment opportun.

 

La reconnaissance de l’État

 

LeRadar  : Le CNAG a obtenu la reconnaissance du gouvernement le 2 juillet 2026. Qu’est-ce que cette reconnaissance change concrètement dans votre capacité d’action ?

 

Dr Bouassa Mayombo Thyernaud  : Cette reconnaissance change trois choses.

D’abord, sur le plan juridique, nous disposons désormais d’un cadre légal nous permettant de mener nos activités sur l’ensemble du territoire national. Nous pouvons donc poursuivre notre déploiement territorial. Le CNAG est déjà représenté dans plusieurs provinces, notamment le Woleu-Ntem, le Moyen-Ogooué, la Ngounié et la Nyanga, en dehors de l’Estuaire.

Cette reconnaissance implique également une responsabilité accrue : celle de fédérer davantage les structures associatives et de porter leur voix.

Deuxièmement, elle nous permet de renforcer notre capacité de plaidoyer auprès des organisations qui accompagnent la société civile, notamment la Banque mondiale, l’Union européenne ou encore la FAO. Nous pouvons désormais engager des démarches plus structurées pour rechercher des accompagnements au bénéfice des associations affiliées et, plus largement, des populations.

Troisièmement, nous devenons un interlocuteur institutionnel identifiable pour les ministères concernés par la vie associative, notamment le ministère de l’Intérieur, celui chargé de la Vie associative et celui chargé des Institutions.

Nous saluons d’ailleurs l’initiative du ministère de l’Intérieur concernant la cartographie des associations civiles. Nous souhaitons désormais ouvrir des discussions avec le ministère en charge de la Vie associative, que nous considérons comme un partenaire privilégié, ainsi qu’avec la mairie de Libreville.

Cette reconnaissance nous positionne donc dans une démarche de responsabilité. Il nous appartient désormais de démontrer, par nos actions, que nous pouvons contribuer à améliorer concrètement le quotidien des Gabonais.

 

Indépendance et instrumentalisation

 

 LeRadar : Vous dénoncez l’instrumentalisation politique des associations. Comment le CNAG entend-il garantir sa propre indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques ?

 

Dr Bouassa Mayombo Thyernaud : Il faut d’abord distinguer l’instrumentalisation des associations de leur relation avec le monde politique.

Pour nous, l’instrumentalisation consiste à utiliser une association à des fins contraires à l’intérêt général : déstabiliser les institutions, fragiliser la cohésion nationale ou défendre des intérêts strictement personnels.

Nous rejetons fermement cette conception.

Concernant l’indépendance vis-à-vis du politique, la frontière est effectivement étroite. La nouvelle Constitution consacre désormais la société civile comme l’une des composantes de l’expression de la démocratie pluraliste et participative, notamment à travers son article 7.

En tant qu’acteur de la société civile, le CNAG doit donc pouvoir dialoguer avec les pouvoirs publics tout en conservant sa capacité d’analyse, de proposition et, lorsque cela est nécessaire, d’interpellation.

La création de la Commission nationale de la démocratie et de la participation citoyenne constitue, à nos yeux, un cadre permettant cette collaboration entre les acteurs politiques et la société civile.

Pour préserver notre indépendance, nous misons notamment sur trois leviers : la sensibilisation, le renforcement des capacités et la formation.

Notre objectif est de démontrer qu’une association n’a pas vocation à être un instrument politique, mais peut constituer un véritable levier de développement économique, social, culturel et environnemental.

 

Quelle représentativité ?

 

LeRadar : Le CNAG ambitionne de fédérer les associations, ONG et coopératives. Comment comptez-vous assurer une représentation équitable des organisations, notamment celles implantées en dehors de Libreville ?

Dr Bouassa Mayombo Thyernaud  : Le CNAG dispose d’une organisation structurée autour d’un Bureau national, qui assure la gestion permanente, et d’une Conférence des présidents, qui constitue l’organe décisionnel.

Nous nous appuyons également sur des coordinations provinciales couvrant les neuf provinces du pays. Cinq sont actuellement opérationnelles : l’Estuaire, le Moyen-Ogooué, la Ngounié, la Nyanga et le Woleu-Ntem. Le déploiement dans les autres provinces est en cours.

Les associations qui souhaitent rejoindre le CNAG s’enregistrent d’abord au niveau provincial avant que leur affiliation soit validée au niveau national.

Notre ambition est d’aller au-delà des capitales provinciales. Après les provinces, nous voulons progressivement étendre notre maillage aux départements, aux communes et jusqu’aux villages.

Le CNAG n’a donc pas vocation à rester une organisation centralisée à Libreville. Les associations sont au contact quotidien des réalités sociales. Il est donc de notre responsabilité d’aller vers elles.

 

Professionnaliser le mouvement associatif

 

LeRadar  : Le manque de structuration demeure un défi pour de nombreuses organisations. Quelles actions le CNAG entend-il mettre en place pour professionnaliser et renforcer leurs capacités ?

Dr Bouassa Mayombo Thyernaud : Notre premier grand projet est la mise en place d’un incubateur de la vie associative.

Nous voulons en faire un espace de formation, de renforcement des capacités, d’éducation et de sensibilisation, mais également un lieu de rencontre entre les associations et les bailleurs de fonds.

Sans formation ni structuration, il est difficile pour une association de fonctionner efficacement et de présenter des projets suffisamment solides pour accéder aux financements.

Cet incubateur doit donc devenir un outil de référence pour accompagner les associations, redynamiser le tissu associatif et renforcer les compétences.

Nous avons déjà présenté ce projet aux plus hautes autorités. Nous souhaitons également mobiliser les partenaires au développement afin de contribuer à sa mise en œuvre.

 

Quel accompagnement concret pour les membres ?

 

LeRadar : Au-delà de la représentation auprès des institutions, quels services ou mécanismes d’accompagnement le CNAG compte-t-il proposer concrètement à ses membres ?

Dr Bouassa Mayombo Thyernaud : Le CNAG ne dispose pas actuellement de fonds propres lui permettant de financer directement les associations.

En revanche, nous apportons un accompagnement en matière de plaidoyer et de montage de projets. Nos techniciens peuvent aider les associations à constituer des dossiers solides à destination d’organismes tels que la FAO, la Banque mondiale ou l’Union européenne.

Nous avons également sollicité les plus hautes autorités pour la création d’un Fonds d’initiative associative. Nous sommes toujours dans l’attente d’un retour.

Depuis la fin du programme Procréane, les associations rencontrent des difficultés pour accéder aux financements nationaux. Il existe des opportunités auprès de certains partenaires internationaux, mais l’accès à des mécanismes nationaux dotés de critères adaptés demeure limité.

Nous travaillons également sur l’accompagnement professionnel. Plusieurs membres d’associations ont déjà été orientés vers des stages au sein de structures partenaires.

Notre capacité d’intervention reste toutefois limitée. Le cadre juridique qui nous permet de mener pleinement nos actions ne date que de juillet 2026. Nous entendons donc progressivement élargir nos domaines d’intervention.

 

Le CNAG veut-il devenir un interlocuteur incontournable ?

 

LeRadar : Quelle place souhaitez-vous que le CNAG occupe dans le dialogue entre les associations et les institutions publiques ?

Dr Bouassa Mayombo Thyernaud  : Nous souhaitons être un interlocuteur incontournable dans le dialogue entre les associations et les pouvoirs publics.

Depuis le début de la transition, le CNAG s’est investi dans le processus de retour à l’ordre constitutionnel. Nous avons notamment organisé des séminaires de renforcement des capacités, lancé l’appel de N’Tchoréré et mené des actions de mobilisation sur le territoire national.

Nous sommes aujourd’hui entrés dans la Ve République, un changement que nous avons accompagné et que nous avons souhaité.

Dans ce nouveau cadre institutionnel, nous demandons aux ministères concernés de nous écouter régulièrement lorsque nous formulons des propositions. Nous souhaitons surtout la mise en place d’un véritable cadre permanent de dialogue.

Nous avons également sollicité le chef de l’État afin de pouvoir lui présenter officiellement le Conseil national des associations du Gabon.

Notre ambition n’est pas de représenter quelques individus ou quelques structures isolées, mais de porter la voix d’un collectif d’associations.

Nous voulons contribuer aux réflexions sur l’avenir de la vie associative, l’économie sociale et le développement socio-économique des populations.

 

Financement et transparence

 

LeRadar : Le financement constitue souvent une difficulté majeure pour les associations. Comment le CNAG entend-il contribuer à faciliter leur accès aux ressources tout en garantissant transparence et indépendance ?

Dr Bouassa Mayombo Thyernaud  : Le CNAG ne dispose pas actuellement d’un budget permettant de subventionner directement les associations. Notre propre fonctionnement repose essentiellement sur les cotisations des membres affiliés, fixées à 5 000 francs CFA par association.

Toutefois, toutes les associations ne sont pas à jour de leurs cotisations. Cette situation pèse nécessairement sur le fonctionnement de notre organisation.

C’est précisément pourquoi nous avons lancé l’idée d’un Fonds d’initiative associative. Nous appelons les pouvoirs publics et les partenaires au développement à accompagner cette démarche.

Concernant la transparence, notre organisation dispose d’un trésorier, d’un compte bancaire officiel et de contrôleurs issus des associations membres. Les mécanismes de contrôle sont donc prévus dans notre fonctionnement.

Nous restons ouverts aux partenariats financiers, à condition qu’ils servent exclusivement au développement de la vie associative nationale.

 

Une gouvernance participative

 

LeRadar : Comment les associations membres participent-elles aux décisions du CNAG et quels mécanismes avez-vous prévus pour garantir une gouvernance transparente ?

Dr Bouassa Mayombo Thyernaud  : La gouvernance du CNAG repose principalement sur deux instances : le Bureau national permanent et la Conférence des présidents.

Le Bureau national permanent assure la gestion des affaires courantes. Il compte actuellement 23 membres, notamment des présidents d’associations ou des personnes désignées par leurs structures.

Il comprend notamment le président, les vice-présidents, le secrétaire général et ses adjoints, le trésorier et son adjoint ainsi que des délégués. Chaque membre dispose d’une fiche de poste.

La Conférence des présidents est, quant à elle, l’instance décisionnelle. Elle fixe les grandes orientations et donne les directives au Bureau permanent.

Elle se réunit au moins une fois par an en session ordinaire et peut être convoquée en session extraordinaire lorsque les circonstances l’exigent.

Les associations membres disposent également d’un mécanisme de recours. Lorsqu’une structure rencontre une difficulté ou souhaite formuler une réclamation, elle peut saisir le Bureau permanent. La question peut ensuite être inscrite à l’ordre du jour ou conduire à la convocation d’une conférence extraordinaire.

Notre volonté est de maintenir une gestion participative et transparente.

 

Quel impact sur la société gabonaise ?

 

LeRadar : Au-delà de la défense des intérêts des associations, quelle contribution le CNAG veut-il apporter aux grands enjeux sociaux et au développement du Gabon ?

Dr Bouassa Mayombo Thyernaud : Nous avons organisé, les 27 juillet 2024 et 27 juillet 2025, la Journée nationale des associations du Gabon.

Les thèmes retenus portaient respectivement sur « L’apport des associations dans le processus de développement socio-économique du Gabon » et « L’impact des organisations de la société civile dans la création d’emplois et de richesses au Gabon ».

Ces initiatives nous ont permis de constater le potentiel considérable des associations et des organisations de la société civile dans le développement de l’économie sociale.

Une association structurée peut contribuer à réduire la pauvreté, notamment dans les zones sous-intégrées.

Prenons l’exemple d’une coopérative agricole spécialisée dans la transformation du manioc. Les revenus générés peuvent permettre aux familles de financer la scolarité des enfants ou certaines dépenses de santé.

D’autres associations travaillent à l’autonomisation économique des femmes, notamment à travers la fabrication et la commercialisation de produits d’hygiène.

Nous accompagnons également des structures engagées dans la réinsertion de jeunes en décrochage scolaire. La formation peut être complétée par des stages afin de favoriser leur insertion professionnelle.

Notre ambition est donc de dépasser la simple défense des intérêts des associations. Nous voulons contribuer à améliorer concrètement les conditions de vie des populations.

 

La question du Radar

 

LeRadar : Si vous deviez convaincre une association qui hésite encore à rejoindre le CNAG, quelle raison concrète lui donneriez-vous de vous faire confiance ?

Dr Bouassa Mayombo Thyernaud  : Je citerais simplement ce proverbe : « Seul, on va plus vite ; ensemble, on va plus loin. »

Aux associations, aux organisations de la société civile et aux coopératives agricoles, je veux dire que nous avons intérêt à nous regrouper.

Les associations sont au cœur de la vie quotidienne des populations. Elles connaissent les difficultés auxquelles sont confrontés leurs membres et leurs communautés.

Il ne s’agit pas pour chaque structure de chercher à être la meilleure ou de fonctionner seule. Il faut appartenir à un réseau capable de faire remonter les problèmes, de dialoguer avec les institutions et de rechercher des solutions durables.

Une démarche individuelle peut apporter une réponse locale. Mais une action collective permet de porter des revendications plus larges et de construire des solutions durables.

C’est cette dynamique collective que nous voulons promouvoir au sein du CNAG.

Seul, on peut aller plus vite. Mais ensemble, nous pouvons aller plus loin.

 

Propos recueillis par RDB

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