Lionel Giovani Boulingui Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Porte-parole d’Ensemble pour le Gabon et figure de NYN Éveil, Lionel Giovani Boulingui revient sur les revendications du collectif, les réalités observées sur le terrain et sa vision du développement de la Nyanga. Emploi, infrastructures, ressources naturelles, formation des jeunes, contrôle citoyen et justice territoriale : il livre au Radar une lecture sans détour des défis de sa province et de son engagement.
FACE AU RADAR — Lionel Giovani Boulingui : « La Nyanga n’a pas seulement besoin de discours »
LeRadar : Le collectif NYN Éveil semble occuper une place de plus en plus visible dans le débat local. Qu’est-ce qui a motivé sa création et quelles sont aujourd’hui ses principales revendications pour la Nyanga ?
Lionel Giovani Boulingui : NYN Éveil est né d’un constat : celui d’une marginalisation que nous considérons comme durable et organisée de la province de la Nyanga et de ses populations, sur les plans économique, infrastructurel, administratif, académique et politique.
Depuis plusieurs décennies, la Nyanga contribue pourtant de manière significative à la richesse nationale, notamment à travers ses ressources naturelles : le pétrole et le gaz, le bois, mais également un potentiel halieutique considérable. La question que nous posons est donc simple : quel retour, en termes d’investissements, d’emplois, d’infrastructures et de développement, cette contribution génère-t-elle réellement pour les populations qui vivent sur ces territoires ?
Un déficit d’infrastructures et d’opportunités
Nous avons également un paradoxe sur le plan intellectuel. La Nyanga a produit des universitaires et des intellectuels de très haut niveau, mais elle ne dispose toujours pas d’une véritable offre universitaire et de formation supérieure à la hauteur de son potentiel humain. Nous constatons également l’absence d’un véritable tissu industriel permettant aux jeunes de travailler et de construire leur avenir dans leur propre province.
C’est à partir de ces constats que nous avons décidé, au sein de NYN Éveil, de passer de la simple indignation à l’action citoyenne.
Nos revendications sont notamment fondées sur les textes qui existent déjà dans notre pays. Il ne s’agit donc pas simplement de demander des faveurs à l’État ou aux entreprises. Nous demandons l’application effective des dispositions relatives au contenu local, à la formation, à l’emploi, au développement des communautés et à la responsabilité sociale des entreprises.
Notre revendication centrale est claire : les richesses produites sur un territoire doivent contribuer beaucoup plus directement au développement de ce territoire et de ses populations.
Nous demandons notamment que les entreprises qui exploitent depuis des décennies les ressources pétrolières et gazières au large de la Nyanga puissent avoir une véritable présence économique et administrative dans la province. Cela doit passer par la relocalisation d’emplois, la formation des jeunes, la sous-traitance locale, le financement des PME, mais aussi par des investissements structurants dans l’éducation, la santé, le logement, le sport, les infrastructures et l’économie locale.
NYN Éveil n’est donc pas une organisation qui se contente de dénoncer. Nous voulons contribuer à faire émerger une nouvelle conscience citoyenne dans la Nyanga.
Une immersion qui confirme les inquiétudes
LeRadar : Vous avez récemment passé plusieurs semaines dans la province de la Nyanga. Qu’avez-vous constaté sur le terrain ? Cette immersion a-t-elle conforté ou remis en question votre perception des réalités vécues par les populations ?
Lionel Giovani Boulingui : Mon immersion dans la Nyanga a davantage confirmé qu’elle n’a remis en question mes inquiétudes.
Avant cette immersion, nous faisions beaucoup de constats à distance. Nous dénoncions certaines situations, nous nous indignions, mais nous ne mesurions pas toujours l’ampleur des difficultés vécues quotidiennement par les populations.
Après plusieurs semaines sur le terrain, le constat est beaucoup plus concret.
La Nyanga souffre d’un déficit d’infrastructures structurantes : routes, énergie, établissements sanitaires réellement opérationnels, structures de formation professionnelle, enseignement supérieur, infrastructures sportives et espaces destinés à la jeunesse. À cela s’ajoute une activité économique locale insuffisante, qui favorise l’exode rural et pousse une partie importante de la jeunesse à partir vers d’autres provinces.
Et c’est là que se trouve, selon nous, une contradiction majeure : comment expliquer qu’un territoire qui contribue à produire autant de richesses nationales puisse rester aussi peu industrialisé et aussi peu équipé ?
Le contrôle citoyen au cœur de la démarche
Nous avons également décidé de nous intéresser à la réalisation des différents chantiers engagés dans la province, notamment ceux associés à la période de transition. Le contrôle citoyen ne signifie pas que nous sommes opposés à ces réalisations. Au contraire, nous voulons simplement savoir ce qui est fait, avec quels moyens, dans quels délais, pour quels bénéficiaires et avec quelle traçabilité.
Nous voulons également comprendre les conditions dans lesquelles certains projets sont réalisés et, surtout, savoir qui en bénéficiera durablement.
C’est cela, pour moi, le véritable sens du contrôle citoyen : ne pas être contre pour être contre, mais demander des comptes sur l’utilisation de l’argent public et sur l’impact réel des politiques publiques.
Cette immersion m’a donc conforté dans une conviction : la Nyanga n’a pas seulement besoin de discours. Elle a besoin d’une stratégie de développement et d’une mobilisation permanente de ses citoyens.
Après 2023, les attentes restent fortes
LeRadar : Depuis la transition politique de 2023, de nombreuses attentes ont été exprimées par les populations. Dans la Nyanga, quelles sont aujourd’hui les principales préoccupations des citoyens et estimez-vous que les réponses apportées par les pouvoirs publics sont à la hauteur ?
Lionel Giovani Boulingui : Le changement politique intervenu en août 2023 avait suscité énormément d’espoir. Beaucoup de Gabonais avaient pensé qu’un changement de régime entraînerait mécaniquement une transformation profonde de leurs conditions de vie.
Mais un changement de dirigeants ne peut pas être considéré comme une finalité en soi.
Si nous avons rejeté un système pendant des décennies, ce n’était pas simplement pour voir certains hommes partir. C’était parce que nous voulions une autre manière de gouverner, une autre répartition des richesses et davantage de justice territoriale.
Aujourd’hui, dans la Nyanga, les préoccupations restent très concrètes : l’emploi, les routes, l’électricité, l’accès aux soins, l’éducation, la formation professionnelle, l’enseignement supérieur, le logement, les infrastructures sportives et surtout la possibilité pour les jeunes de construire leur avenir chez eux.
Il y a aussi la question de l’activité économique.
Nous ne pouvons pas continuer à avoir des territoires qui produisent des matières premières et dont les populations restent en marge des principales retombées économiques de leur exploitation.
« La communication politique ne doit pas remplacer l’évaluation »
La question que nous posons au pouvoir actuel est donc la suivante : qu’est-ce qui a fondamentalement changé dans le modèle de redistribution territoriale ?
Nous ne voulons pas simplement applaudir lorsqu’un bâtiment est construit. Nous voulons savoir quel est son statut, qui le finance, qui en est juridiquement propriétaire, qui va l’administrer, combien il coûtera à la collectivité pour fonctionner et surtout quel sera son impact réel sur la population.
Je ne suis pas dans une logique consistant à dire que rien n’a été fait. Des réalisations existent et doivent être reconnues lorsqu’elles répondent effectivement aux besoins des populations.
Mais nous refusons que la communication politique remplace l’évaluation objective des politiques publiques.
La Nyanga a besoin de résultats durables. Elle ne doit pas seulement être une terre où l’on vient inaugurer des infrastructures ; elle doit devenir une terre où l’on produit, où l’on forme, où l’on soigne, où l’on crée des entreprises et où notre jeunesse peut rester.
Une procédure judiciaire qui se poursuit en appel
LeRadar : Vous avez récemment été au cœur d’une procédure judiciaire pour diffamation. Où en est cette affaire aujourd’hui ? Au-delà de l’aspect judiciaire, considérez-vous que vos prises de position et celles du collectif NYN Éveil dérangent certains intérêts ?
Lionel Giovani Boulingui : Oui, nos positions dérangent certaines personnes. Mais je ne veux pas transformer cette question en procès d’intention.
J’ai effectivement été condamné en première instance dans une procédure pour diffamation engagée à la suite de mes prises de position concernant les pratiques d’une entreprise. De mon côté, j’ai toujours considéré que mes interrogations étaient fondées sur des éléments que j’avais produits au cours de la procédure et que le débat devait porter sur les faits et sur les questions soulevées.
Mon avocat a contesté la décision et nous avons engagé la procédure d’appel. Pour moi, cette affaire n’est donc pas terminée.
Je respecte l’institution judiciaire et je continuerai à utiliser les voies de droit prévues par la République.
Entre critique citoyenne et responsabilité
Mais au-delà de mon cas personnel, cette affaire pose une question plus large : comment permettre à un citoyen, à un salarié ou à un lanceur d’alerte de questionner des pratiques qu’il estime contraires à l’intérêt collectif sans que le simple fait de poser des questions ne devienne immédiatement une menace ?
Nous devons être capables de distinguer la diffamation de la critique citoyenne, l’accusation gratuite de l’interrogation documentée.
Concernant NYN Éveil, nous savons évidemment que nos positions peuvent déranger des intérêts établis. Nous remettons en question certaines habitudes, certaines pratiques et certains rapports de force qui existent depuis longtemps.
Mais nous ne sommes pas dans une logique de confrontation personnelle.
Nous voulons simplement que ceux qui disposent de responsabilités publiques ou économiques acceptent davantage de transparence et rendent des comptes aux populations.
Et je tiens à être très clair : notre combat n’est pas un combat contre les investisseurs. Nous voulons au contraire un environnement économique sain, dans lequel l’investisseur respecte la loi, les travailleurs, les populations et les intérêts du territoire qui l’accueille.
Transformer les ressources en développement local
LeRadar : Vos interventions publiques et vos actions sur le terrain suscitent des réactions, notamment auprès d’une partie de la jeunesse. Au-delà de la dénonciation des problèmes, quelle alternative ou quelle vision souhaitez-vous défendre pour la Nyanga et, plus largement, pour le Gabon ?
Lionel Giovani Boulingui : Notre projet pour la Nyanga repose sur une idée très simple : faire de la richesse produite sur notre territoire un véritable moteur de développement territorial.
Nous ne voulons pas que la Nyanga soit simplement un lieu d’extraction de matières premières.
Nous voulons qu’elle devienne également un lieu de transformation, de formation, de production et d’investissement.
Notre première priorité est donc la sédentarisation des activités économiques liées notamment au pétrole et au gaz exploités au large de Mayumba. Cela signifie que les entreprises qui tirent leurs revenus de ces ressources doivent avoir une présence beaucoup plus importante dans la province.
Cette présence doit produire des emplois, des formations, des marchés pour les entreprises locales et de la sous-traitance.
Nous voulons également utiliser cette dynamique pour développer d’autres secteurs : la pêche, l’agriculture, le tourisme, les services, la transformation locale, les PME et l’artisanat.
Former les jeunes aux métiers de demain
La question de la formation est fondamentale. Nous devons préparer les jeunes Nynois aux métiers qui existent déjà et à ceux qui vont émerger demain.
Nous voulons donc que les entreprises extractives participent davantage à la formation des jeunes, y compris à travers des formations spécialisées à l’étranger lorsque les compétences recherchées ne sont pas disponibles localement.
Nous voulons également que les mécanismes prévus par les textes concernant le développement des communautés, la responsabilité sociale des entreprises et le contenu local soient appliqués avec transparence.
Notre vision est finalement celle d’une équité territoriale.
Nous ne demandons pas que la Nyanga soit privilégiée au détriment des autres provinces. Nous demandons que chaque territoire puisse bénéficier d’une part cohérente de la richesse qu’il contribue à produire.
C’est valable pour la Nyanga, mais également pour la Ngounié, l’Ogooué-Maritime, l’Ivindo, le Haut-Ogooué et toutes les autres provinces.
Le Gabon ne pourra pas durablement se développer avec une concentration excessive des investissements et des opportunités dans quelques espaces seulement.
NYN Éveil et Ensemble pour le Gabon : deux cadres d’action
LeRadar : Vous êtes également porte-parole d’Ensemble pour le Gabon. Comment articulez-vous votre engagement au sein de ce parti avec votre rôle au sein de NYN Éveil ? S’agit-il de deux engagements complémentaires ou de deux cadres d’action distincts ?
Lionel Giovani Boulingui : Pour moi, il existe une véritable complémentarité entre ces deux engagements.
Ensemble pour le Gabon est un cadre politique national. NYN Éveil est un cadre citoyen centré sur une problématique territoriale particulière : le développement et la défense des intérêts de la Nyanga.
Je ne vois donc pas de contradiction entre les deux.
Lorsque je défends la justice territoriale pour la Nyanga, je défends en réalité un principe qui concerne tout le Gabon : celui de l’équité dans la répartition des investissements et des opportunités.
Mon engagement auprès des jeunes de l’Ivindo en est d’ailleurs une illustration. Lorsque le projet d’exploitation du fer de Belinga a suscité des revendications concernant la formation et la préparation de la jeunesse locale, nous avons contribué, avec d’autres jeunes, à porter ces préoccupations. Des jeunes avaient notamment obtenu une formation en Australie avant le lancement de certaines activités liées au projet.
Pourquoi ce qui est envisageable ailleurs ne pourrait-il pas l’être dans la Nyanga ?
C’est précisément cette question qui nous interpelle.
Je ne suis pas engagé dans NYN Éveil pour opposer la Nyanga au reste du Gabon. Je veux au contraire démontrer qu’une politique de développement territorial équilibré peut bénéficier à l’ensemble du pays.
Et je considère que mon engagement politique national doit justement permettre de porter cette vision plus large : un Gabon dans lequel aucune province ne doit être condamnée à regarder les autres se développer avec ses propres ressources.
« Je ne suis personne pour dire à la jeunesse ce qu’elle doit faire »
LeRadar : Vous êtes particulièrement suivi par de nombreux jeunes. Que souhaitez-vous leur dire à un moment où une partie de la jeunesse gabonaise réclame davantage de perspectives, de justice sociale et de participation à la vie publique ?
Lionel Giovani Boulingui : Je ne suis personne pour dire à la jeunesse gabonaise ce qu’elle doit faire.
Chaque génération est suffisamment mature pour comprendre les réalités auxquelles elle est confrontée et déterminer la manière dont elle veut y répondre.
Mais je peux parler de mon propre choix.
Pendant longtemps, nous avons beaucoup critiqué, beaucoup dénoncé et beaucoup parlé. Moi-même, je l’ai fait. Mais à un moment, il faut se demander ce que nous faisons concrètement après avoir constaté les problèmes.
J’ai compris que je ne voulais plus être simplement spectateur.
Je ne demande à personne de faire comme moi. Je demande simplement à chaque jeune Gabonais de se poser honnêtement une question : jusqu’à quand allons-nous accepter que notre misère collective, le chômage, le manque de perspectives et les inégalités territoriales deviennent une normalité ?
« Je crois à la mobilisation citoyenne »
Je ne crois ni à la haine, ni à la violence, ni à la vengeance.
Je crois à la mobilisation citoyenne, au droit, à la pression démocratique, au contrôle de l’action publique, à la liberté d’expression et à l’organisation collective.
Nous devons apprendre à demander des comptes sans détruire notre pays.
Nous devons également comprendre que le patriotisme ne consiste pas uniquement à brandir un drapeau ou à chanter l’hymne national. Pour moi, aimer son pays, c’est aussi refuser d’être complice de ce qui compromet son avenir.
Frantz Fanon disait, dans une formule devenue célèbre, que chaque génération doit découvrir sa mission, l’assumer ou la trahir.
Avec mes amis de NYN Éveil et beaucoup d’autres jeunes à travers le Gabon, nous avons choisi de prendre nos responsabilités.
Nous ne prétendons pas détenir toutes les solutions. Nous voulons simplement contribuer à créer les conditions d’un changement profond.
Nous n’avons peut-être pas encore le pouvoir institutionnel de décider de tout. Mais nous avons une capacité qui ne dépend d’aucun mandat : celle de questionner, de contrôler, de documenter, de proposer et de refuser de devenir complices de ce que nous considérons comme injuste.
La terre du Gabon n’appartient à aucune génération politique. Nous en sommes tous les héritiers, et nous avons donc tous le devoir de la transmettre dans de meilleures conditions à ceux qui viendront après nous.
C’est cela, pour moi, le sens de mon engagement : ne plus me taire, ne plus être spectateur et agir, dans le respect de la loi et sans haine de l’autre, pour que la richesse de notre pays devienne enfin une richesse réellement partagée.
Propos recueillis par RDB