Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Dix ans après les événements post-électoraux de 2016, la mémoire de cette période reste marquée par des morts, des arrestations et des blessures encore présentes dans les esprits. Parmi les figures associées à ces événements, Anicet Retendet Ndiaye, ancien membre de la sécurité de Jean Ping, occupe une place particulière. Décédé le 17 août 2026, il laisse derrière lui le souvenir d’un homme arrêté alors qu’il tentait de conduire des blessés vers un hôpital après l’attaque du quartier général de Jean Ping. Dans cet hommage, Michel Ongoundou Loundah revient sur son parcours et sur une page douloureuse de l’histoire récente du Gabon.
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Cette semaine consacrée au dixième anniversaire des événements post-électoraux de 2016 ne pouvait s’achever sans que je revienne sur la disparition d’Anicet Retendet Ndiaye, décédé le 17 août 2026, jour anniversaire de l’indépendance du Gabon.
Pour un patriote, cette date résonne d’une manière particulière.
Comme si, au terme du chemin, son histoire personnelle avait choisi de rejoindre une dernière fois celle de son pays.
Lorsque j’ai appris son décès, j’ai immédiatement pensé qu’il fallait écrire quelques lignes sur lui.
Puis j’ai hésité.
Par respect pour sa famille, d’abord, frappée de plein fouet par cette disparition. Dans ces moments-là, on se demande toujours si les mots sont nécessaires, s’ils ne risquent pas d’arriver trop tôt, trop près d’une douleur qui appartient d’abord aux siens.
Mais le silence m’a finalement paru plus injuste encore.
Anicet n’était pas un intime, certes, mais je l’avais croisé à plusieurs reprises dans l’entourage de Jean Ping, dont il assurait la protection. Nous avions aussi eu, à différentes occasions, de longues conversations, au gré des événements et des moments passés autour de cette équipe.
J’avais d’ailleurs une relation assez comparable avec son cousin, Alain Djally, lui aussi engagé dans la sécurité de Jean Ping.
J’avais donc suffisamment connu Anicet, échangé avec lui et observé son engagement pour que son nom me revienne naturellement au moment d’évoquer 2016, ses blessures et ceux que ces événements ont durablement marqués.
Il conduisait des blessés à l’hôpital
Dans la nuit du 31 août au 1er septembre 2016, le quartier général de Jean Ping est attaqué.
Il y a des morts.
Il y a aussi de nombreux blessés.
Dans la confusion et la peur, Anicet fait un choix simple : secourir.
Il prend des blessés avec lui et tente de les conduire à l’hôpital.
C’est à ce moment-là qu’il est arrêté.
Cette image suffit presque à raconter l’homme.
Il ne fuyait pas. Il ne cherchait pas à se mettre à l’abri. Il conduisait des blessés vers un lieu où ils pourraient être soignés.
Et c’est en voulant porter secours à d’autres qu’il fut lui-même happé par la répression.
Il paiera cher cet engagement.
Arrestation. Détention. Silence sur son sort. Angoisse de ses proches.
Anicet fait partie de ceux que les événements de cette nuit-là ont directement frappés.
On peut multiplier les discours sur le patriotisme. Certains actes parlent d’eux-mêmes.
Conduire des blessés à l’hôpital dans un contexte de forte répression militaire en est un.
Septembre 2016 : les proches cherchent
Quelques jours plus tard, les réseaux sociaux deviennent l’un des rares endroits où les familles tentent d’obtenir des nouvelles.
Le 3 septembre 2016, Agondjo Herve Yannis Junior lance un appel pour retrouver son « grand frère Anicet Retendet Ndiaye ».
Le même jour, Rj Eliwé écrit que la famille est sans nouvelles de son oncle depuis trois jours et rappelle qu’Anicet se trouvait au quartier général de Jean Ping lorsque celui-ci avait été attaqué.
Ces quelques lignes disent l’essentiel.
Un homme a disparu.
Les proches cherchent, appellent, demandent, attendent.
Ils ne savent pas où il est.
Puis les jours passent. Les semaines aussi.
Anicet reste détenu.
Anicet Retendet Ndiaye
Le 5 décembre 2016, Isabelle Garnier, son amie, annonce enfin sa libération.
D’un côté, l’angoisse de ceux qui ne savent pas. De l’autre, plusieurs mois plus tard, le soulagement de le savoir libre.
Entre les deux, une épreuve dont toutes les traces ne sont pas visibles.
Un visage de 2016
C’est pour cela que son nom a toute sa place dans cette semaine de mémoire.
Depuis plusieurs jours, j’ai essayé de faire remonter les faits, les blessures, les silences et les absences de 2016.
Anicet appartient à cette histoire.
Son arrestation alors qu’il conduisait des blessés à l’hôpital, sa détention et l’angoisse de ses proches font désormais partie de cette mémoire collective.
C’est là que mon hésitation a cédé.
Parce qu’à force de traverser certains événements, certains hommes finissent par appartenir aussi à une histoire qui dépasse leur cercle familial.
Je ne parle pas à la place des siens et je ne revendique pas une proximité que je n’avais pas.
Mais il m’aurait semblé injuste de traverser cette semaine consacrée à 2016 sans prononcer son nom.
Il avait payé le prix fort
Dix ans ont passé.
Avec le temps, il est parfois facile d’oublier ce que certains engagements ont réellement coûté à ceux qui les ont vécus.
Anicet avait payé de sa liberté le fait d’avoir voulu secourir d’autres hommes.
Il avait connu l’arrestation, la détention, l’incertitude.
Puis il était sorti.
La vie avait repris.
Mais ce n’était plus tout à fait la même vie.
Parce qu’on ne traverse pas une telle épreuve sans en garder quelque chose. On ne sort pas indemne d’une arrestation dans de telles circonstances, de plusieurs mois de détention, de l’angoisse des siens et, plus largement, du traumatisme de 2016.
Anicet avait pourtant continué son chemin.
Jusqu’à ce 17 août 2026.
Le jour même où le Gabon célébrait son indépendance.
Pour un homme qui avait payé le prix de son engagement et de son attachement à son pays, la coïncidence est saisissante.
Presque cruelle.
Maintenant que tu as rejoint l’éternité…
Anicet, tu es parti le 17 août.
Le jour de l’indépendance.
Maintenant que tu as rejoint l’Éternité, cette dimension mystérieuse où le passé, le présent et l’avenir ne font plus qu’un, tu as retrouvé Maître Fabien Méré, Anaclet Bissielo et tant d’autres qui nous ont précédés.
Tu retrouves aussi cette longue famille de combattants à laquelle tu appartenais, celle de Joseph Rendjambé Issani, Maître Agondjo Okawé et de bien d’autres figures de notre histoire.
Alors, lorsque tu les retrouveras, parle-leur du Gabon que tu viens de quitter.
Dis-leur ce que ce pays est devenu.
Ce que nous avons changé.
Et ce que nous n’avons pas su changer.
Dis-leur que dix ans après 2016, certaines blessures attendent encore la vérité.
Dis-leur aussi que nous sommes toujours quelques-uns à refuser l’oubli.
Dis-leur que malgré les désillusions, malgré les blessures et malgré le temps qui passe, l’espérance n’est pas morte.
Chez nous, les morts ne sont jamais tout à fait absents. Ils continuent d’habiter nos mémoires, nos paroles, nos silences et parfois même nos décisions.
Le tien est désormais de ces noms-là.
Et lorsque les anciens te demanderont peut-être :
« Alors, qu’avez-vous fait du Gabon que nous vous avons laissé ? »
je ne sais pas ce que tu leur répondras.
Mais nous, qui sommes encore là, nous devons continuer à nous poser cette question.
Car elle ne s’adresse pas seulement à ceux qui sont partis.
Elle s’adresse d’abord à nous.
À ceux qui ont vu.
À ceux qui savent.
À ceux qui se souviennent.
Et à ceux qui auront un jour à rendre compte de ce qu’ils auront fait de ce pays.
Repose en paix, Anicet.
Michel Ongoundou Loundah
