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Paul-Marie Yembit : l’homme que le Gabon a effacé deux fois


Paul-Marie Yembit : l’homme que le Gabon a effacé deux fois

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Elle n’avait pas dix ans. Pourtant, près de soixante ans plus tard, elle se souvient encore de ces images : Paul-Marie Yembit, ancien vice-président du gouvernement, humilié devant les caméras de la télévision nationale. Son témoignage m’a profondément bouleversé. Parce qu’au-delà du destin d’un homme, il raconte aussi quelque chose de notre histoire : la facilité avec laquelle nous avons parfois laissé humilier, puis effacer, ceux qui avaient pourtant contribué à construire notre République.

Paul-Marie Yembit : l’homme que le Gabon a effacé deux fois

Vice-président du gouvernement gabonais, compagnon des premières années de l’indépendance, personnalité majeure de la vie politique nationale aux côtés de Léon Mba, Paul-Marie Yembit occupa pendant plusieurs années une place que notre mémoire collective semble aujourd’hui avoir presque entièrement effacée.

Cet oubli n’est pas seulement injuste. Il interroge notre manière de raconter l’histoire du Gabon.

Un homme au sommet de l’État

Paul-Marie Yembit ne fut ni un figurant ni un dignitaire secondaire de la Première République. Il fut vice-président du gouvernement, à une époque où cette fonction le plaçait immédiatement derrière le président Léon Mba dans l’architecture politique du pays.

Il participa directement à la construction du jeune État gabonais après l’indépendance.

Puis vint la maladie de Léon Mba.

À mesure que la question de sa succession devenait inévitable, l’architecture institutionnelle fut profondément remaniée. Le poste de vice-président du gouvernement occupé par Paul-Marie Yembit disparut. Une vice-présidence de la République fut créée, avec une disposition essentielle : son titulaire devait succéder au chef de l’État en cas de vacance du pouvoir.

Albert-Bernard Bongo occupa cette fonction.

À la mort de Léon Mba, en novembre 1967, il accéda à la présidence de la République. Une fois installé au pouvoir, il supprima à son tour la vice-présidence de la République.

Cet enchaînement institutionnel mérite d’être rappelé. Il éclaire l’une des transitions politiques les plus déterminantes de notre histoire.

Dans cette recomposition, Paul-Marie Yembit disparut progressivement du premier plan.

De l’effacement politique à l’humiliation ?

Un témoignage reçu après la publication de mes précédents textes m’a particulièrement bouleversé.

Il émane d’une femme qui était enfant à l’époque et dont le père occupait alors des responsabilités ministérielles de tout premier plan. Elle garde le souvenir d’images diffusées par la télévision nationale après la mise à l’écart de Paul-Marie Yembit.

« Bonjour Michel et merci pour l’article sur M. Yembit, j’ai toujours en tête la façon dont on l’a humilié en direct à la télé en l’exhibant comme un grand sorcier dans sa villa de fonction du 9 Etages aujourd’hui propriété du beau-frère de Bongo. C’était horrible, je n’avais pas dix ans mais je me suis toujours demandée si on ne pouvait pas l’écarter du système autrement.
Si notre RTG n’a plus ces images dégradantes, l’INA les a sûrement. »

La force de ce récit tient à une chose : près de soixante ans plus tard, une enfant devenue adulte se souvient encore de l’humiliation infligée à un homme que le pouvoir voulait manifestement discréditer.

On peut écarter un responsable politique. On peut mettre fin à ses fonctions.

Mais pourquoi faudrait-il détruire l’homme ?

Notre mémoire est devenue bassement mercantile

Le cas de Paul-Marie Yembit pose plus largement la question de notre rapport à l’histoire.

Nous honorons volontiers ceux dont le souvenir sert les pouvoirs successifs. Nous rebaptisons des rues, des bâtiments et des institutions. Nous élevons des monuments. Nous organisons des commémorations.

Pendant ce temps, certains acteurs essentiels de notre histoire disparaissent silencieusement du récit national.

Paul-Marie Yembit fut vice-président du gouvernement du Gabon.

Cette seule phrase devrait suffire à lui garantir une place dans les livres d’histoire, les archives publiques, les documentaires de la télévision nationale et la mémoire de la République.

Elle ne lui a même pas garanti cela.

Après l’avoir écarté du pouvoir, nous avons laissé le temps l’effacer. C’est peut-être la deuxième injustice qui lui a été faite.

La première fut politique. La seconde est mémorielle.

Réhabiliter Paul-Marie Yembit ne signifie ni le sanctifier ni réécrire l’histoire à son avantage. Cela signifie simplement lui rendre sa place.

Toute sa place. Rien que sa place.

Parce qu’un pays qui choisit ses morts et sélectionne ses héros finit toujours par fabriquer une histoire incomplète.

Et un peuple qui ne connaît pas son histoire devient terriblement facile à manipuler.

Les Ambama le disent à leur manière : celui qui ne connaît pas son histoire ressemble à un homme qui se retrouve à acheter les noix de palme provenant d’un palmier que son propre père avait planté, simplement parce qu’il ignorait l’existence de cet héritage.

Michel Ongoundou Loundah

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