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31 août 2016 – 31 août 2026 : la reconnaissance des victimes


31 août 2016 – 31 août 2026 : la reconnaissance des victimes

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Dix ans après, l’histoire offre un singulier face-à-face. Jean Ping, qui dénonçait alors des dizaines de morts, est aujourd’hui dans les bonnes grâces du pouvoir. Alain-Claude Bilie By Nze, qui lui opposait le bilan officiel de trois morts, réclame désormais une commission d’enquête. Entre les deux, les victimes attendent toujours la vérité, la reconnaissance et la réparation.

La reconnaissance des victimes

5/6 — Dix ans après, la mémoire nous oblige

Entre « 3 morts » et « 50 à 100 morts »

Le 6 septembre 2016, quelques jours après les violences postélectorales, France 24 donne successivement la parole à Jean Ping et à Alain-Claude Bilie By Nze, alors porte-parole du gouvernement.

Jean Ping affirme : « Entre 50 et 100 morts. Entre 50 et 100 morts. »

Quelques instants plus tard, Alain-Claude Bilie By Nze maintient le bilan gouvernemental de trois morts, accuse Jean Ping d’« affabulations » et lui reproche de ne pouvoir identifier ni localiser les victimes qu’il évoque.

Deux récits. Deux bilans radicalement opposés.

Dix ans plus tard, la séquence est toujours là. Comme beaucoup d’autres archives de 2016.

Et la République, elle, n’a toujours pas établi un bilan incontestable.

Entre trois morts et cinquante ou cent morts, l’écart porte sur des vies humaines.

Passer des chiffres aux noms

Le troisième volet de cette série a rappelé combien les bilans restent contradictoires. Mais derrière un bilan, même exact, viennent les noms.

Le mémorandum remis le 20 décembre 2019 au Service européen pour l’action extérieure comportait déjà des noms et des photographies de personnes présentées comme victimes. Il demandait la mise en place d’une commission d’enquête internationale et indépendante.

Près de sept ans plus tard, l’Union européenne est de nouveau interpellée. Une vidéo tournée hier, vendredi 28, montre un groupe de victimes et de proches rassemblés pacifiquement devant le bureau de l’ambassadrice, représentante de l’Union européenne au Gabon.

Sur leur banderole : « Près de 10 ans après le massacre du QG de Ping et dans nos rues, les victimes sont abandonnées par les leaders. » Ils réclament « la restauration, la réparation et la dignité des victimes, des parents des martyrs et anciens prisonniers ».

En 2019, un mémorandum était remis aux institutions européennes.

En 2026, les victimes et leurs proches viennent eux-mêmes rappeler qu’ils attendent toujours.

Dix ans après, 2016 n’est donc pas seulement une affaire d’archives.

Les victimes sont encore là.

L’ironie de l’histoire

Dix ans ont passé. Les positions politiques ont changé.

Alain-Claude Bilie By Nze, qui défendait en septembre 2016 la version officielle du gouvernement et parlait d’« affabulations », est aujourd’hui dans l’opposition. Depuis qu’il l’a rejointe, il réclame avec insistance une commission d’enquête chargée d’établir la vérité et les responsabilités.

Jean Ping, figure centrale de la contestation de 2016, est désormais dans les bonnes grâces du pouvoir issu du coup d’État du 30 août 2023.

L’ironie de l’histoire pourrait finalement ouvrir une possibilité.

Celui qui défendait hier la parole du gouvernement demande aujourd’hui que la lumière soit faite. Celui qui incarnait la contestation n’est plus dans une logique d’affrontement avec le pouvoir actuel.

Les conditions paraissent donc plus favorables qu’hier pour établir les faits, identifier les victimes, déterminer les responsabilités et réparer.

Les trajectoires politiques ont changé. Les victimes, elles, attendent toujours.

Écouter les familles

Les familles doivent être au cœur de ce travail. Certaines possèdent encore des certificats médicaux, des actes de décès, des photographies, des plaintes ou des correspondances. D’autres savent quand et où leur proche a été vu pour la dernière fois. Certaines se sont tues pendant dix ans.

La mobilisation d’hier montre qu’elles refusent désormais de disparaître derrière les chiffres.

Leurs récits doivent être recueillis, vérifiés, recoupés. Sans scénario écrit d’avance. Sans récupération politique.

Entendre aussi ceux qui exécutèrent les ordres

Une enquête sérieuse devrait également entendre les militaires engagés dans les opérations de la nuit du 31 août au 1er septembre 2016.

Au QG de Jean Ping, les civils présents n’étaient pas engagés dans un affrontement armé. Les éléments recueillis depuis ne font apparaître aucune riposte armée de leur part. Aucune symétrie ne saurait donc être établie entre assaillants et victimes.

Mais dix ans après, certains exécutants peuvent avoir des choses à dire. Un ordre reçu. Un nom. Un horaire. Une unité. Une consigne.

Autant d’éléments susceptibles d’aider à reconstituer la chaîne des faits et des responsabilités.

Reconnaître et réparer

Après la vérité viendra la reconnaissance.

Aucune indemnisation ne rend une vie. Aucun chèque ne restitue un père, une mère, un enfant. L’État peut cependant reconnaître un préjudice, accompagner les familles, prendre en charge les séquelles médicales et sociales, établir une liste officielle des victimes et ouvrir les archives.

La banderole déployée hier résume leur attente : Restauration. Réparation. Dignité.

Après dix ans, ces trois mots devraient enfin être entendus.

En septembre 2016, pendant que Jean Ping parlait de « 50 à 100 morts » et que le gouvernement répondait « 3 morts », des familles cherchaient déjà les leurs.

Dix ans plus tard, elles attendent encore. Aucune réconciliation durable ne pourra se construire sur des chiffres toujours contestés, des victimes sans reconnaissance et des responsabilités jamais établies.

Des noms doivent être donnés. Les faits doivent être établis. Les responsabilités assumées. Les préjudices réparés autant qu’ils peuvent encore l’être. Et parmi ces victimes, certaines appellent une attention particulière de la République : les enfants auxquels cette violence politique a enlevé un père ou une mère. Ils étaient parfois très jeunes en 2016.

Ils sont aujourd’hui adolescents ou jeunes adultes.

La dernière tribune de cette série leur sera consacrée.

Michel Ongoundou Loundah

À suivre — 6/6 : Les enfants des victimes et ce que la Nation leur doit

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