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FRANCEVILLE : ÉLU PAR LES URNES, BIENTÔT RÉVOQUÉ PAR LE PRINCE ?


FRANCEVILLE : ÉLU PAR LES URNES, BIENTÔT RÉVOQUÉ PAR LE PRINCE ?

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

À Franceville, la chute du maire central, Fernand Paul Joumas dit Salamba, lors d’une visite présidentielle à l’USTM, a aussitôt alimenté les spéculations sur son remplacement. Au-delà de l’épisode, presque burlesque s’il n’était politiquement si sérieux, se pose une question essentielle : que vaut encore l’élection lorsque le sort d’un élu semble pouvoir se décider ailleurs que dans les urnes et les institutions ? C’est tout le sens de cette tribune, qui interroge moins le cas d’un homme que notre conception du mandat local, de la responsabilité politique et, au fond, de la démocratie.

FRANCEVILLE : ÉLU PAR LES URNES, BIENTÔT RÉVOQUÉ PAR LE PRINCE ?

À Franceville, un maire chute et, presque aussitôt, son remplacement est évoqué.

Ce n’est ni une fable ni une légende urbaine.

Lors d’une visite présidentielle à l’Université des sciences et techniques de Masuku (USTM), le maire central, Fernand Paul Joumas dit Salamba, a été victime d’un malaise ou d’une chute nécessitant une prise en charge. Selon plusieurs témoignages concordants, le chef de l’État a alors estimé qu’il n’était plus physiquement en mesure d’exercer pleinement ses fonctions et qu’il fallait envisager son remplacement.

Dans la foulée, un autre élu a été pressenti. Puis une réunion s’est tenue à Ngouoni, ville natale du président de la République. Plusieurs noms y ont été évoqués, sur fond de savants dosages politiques, familiaux et communautaires.

Mais le nom du successeur éventuel importe finalement moins que la mécanique qui se révèle.

Un incident physique suffit-il à remettre en cause le mandat d’un élu ?

Choisi hier, encombrant aujourd’hui ?

La question est d’autant plus troublante que Fernand Paul Joumas n’est pas arrivé à la mairie de Franceville par accident.

Comme les maires des grandes villes, il a été choisi, coopté, validé.

Son profil a été examiné. Son parcours a été regardé. Les équilibres locaux ont été pesés.

C’est du moins ce que l’on est en droit d’attendre d’un parti qui sélectionne ceux qu’il destine à diriger les principales communes du pays.

Le choix a ensuite été validé par l’UDB et assumé au plus haut niveau.

Le 15 décembre 2025, un autre épisode, sans lien direct avec l’affaire actuelle, avait déjà donné à voir une certaine conception du pouvoir. Dans un article publié par Ça Presse, il était question de la volonté du chef de l’État de revoir tout ou partie du bureau municipal de Franceville, au motif qu’une certaines communauté n’y étaient pas représentées. Le président avait alors tenu à préciser que Fernand Paul Joumas dit Salamba était, lui, son choix personnel.

Les deux séquences sont distinctes. Mais elles renvoient à une même question : jusqu’où peut aller l’intervention politique dans la vie d’une institution municipale pourtant issue de l’élection ?

Et l’ironie n’est pas mince : quelques mois après avoir publiquement revendiqué le choix de Salamba, c’est aujourd’hui ce même maire qui se retrouve menacé.

La question devient alors difficile à esquiver : qu’est-ce qui a changé entre-temps ?

Le profil du maire, son âge, son parcours et ses éventuelles fragilités étaient connus lorsqu’il a été choisi. Si ce choix était pleinement assumé hier, comment une chute suffit-elle aujourd’hui à le rendre soudainement contestable ?

Il faut aller au bout du raisonnement.

Soit les critères de sélection étaient sérieux, et il faut expliquer pourquoi le choix devient si rapidement contestable.

Soit ces critères ont emprunté des chemins plus tortueux, encombrés de calculs, de réseaux, de compromis ou de fidélités de circonstance.

Dans ce cas, le désordre actuel n’est pas un accident.

C’est le retour de facture.

Une chute, et voilà le mandat qui vacille

La fonction municipale exige de la disponibilité, de l’autorité, du jugement et de la capacité de décision.

Elle ne se mesure pas au chronomètre.

Un maire est élu pour administrer une ville, arbitrer, organiser les services municipaux, suivre les dossiers et rendre compte à la population.

Il n’est pas élu pour courir, pousser une brouette ou curer lui-même les caniveaux.

Une chute ponctuelle ne vaut pas incapacité permanente.

Et surtout, l’inaptitude physique d’un homme ne se décrète pas au détour d’une visite officielle. Elle se constate médicalement. Seul un médecin est habilité à établir qu’un état de santé rend une personne physiquement inapte à exercer normalement ses fonctions.

Ensuite seulement peuvent se poser, dans le respect des textes, les éventuelles conséquences institutionnelles d’une telle constatation.

Une bonne condition physique n’a jamais constitué un certificat de compétence politique.

Le sujet n’est donc pas l’état de santé supposé d’un homme.

Le sujet est le mandat.

Un élu n’est ni un employé ni un domestique

Fernand Paul Joumas a été élu maire de Franceville à l’unanimité des 60 suffrages exprimés.

Ce fait est essentiel.

Un parti peut investir un candidat. Un chef politique peut le soutenir. Un président de parti peut souhaiter son élection.

Mais une fois élu par un conseil municipal, le maire devient titulaire d’un mandat.

Il n’est ni l’employé du parti ni, moins encore, son domestique.

Et puisque le mot peut paraître rude, allons jusqu’au bout : même un domestique mérite des égards.

On ne dispose pas d’un homme selon l’humeur du moment, comme si sa dignité et les règles qui encadrent sa fonction étaient accessoires.

Appliquée à un élu, cette manière de faire devient politiquement désastreuse.

Elle rabaisse le maire au rang d’exécutant que l’on installe, déplace ou remplace. Elle infantilise les conseillers municipaux pourtant investis du pouvoir de l’élire. Elle ridiculise le militant auquel on demande de soutenir un candidat présenté comme le bon choix avant de lui expliquer, quelques mois plus tard, qu’il faut en changer.

Et, au bout de la chaîne, elle méprise l’électeur.

Car que doit-il comprendre ?

Qu’il vote, mais que d’autres décident ? Qu’il élit des conseillers, mais que leur choix peut être défait ailleurs ? Qu’on lui demande de croire à l’élection tout en lui montrant qu’elle peut devenir une simple formalité ?

Voilà une étrange manière de réconcilier les citoyens avec la politique.

À force d’infantiliser les élus, on finit par infantiliser ceux qui les élisent. À force de traiter les mandats comme des faveurs accordées d’en haut, on installe dans l’esprit du citoyen une conviction autrement plus dangereuse : son choix ne compte plus vraiment.

Et si tel est le message envoyé, la question posée par Franceville devient plus brutale encore : peut-on encore parler d’élus lorsque ceux-ci donnent le sentiment de pouvoir être installés et congédiés comme de simples préposés politiques ?

Aujourd’hui, il s’agit d’un maire de l’UDB.

Demain, cette logique peut frapper n’importe quel élu local, y compris un maire de l’opposition.

Je ne suis ni membre de l’UDB ni de la majorité présidentielle. Ma position est simple : lorsqu’un mandat électif est fragilisé en dehors des procédures prévues, c’est le principe même de l’élection qu’il faut défendre.

Même le parti unique faisait mieux

Il y a, dans cette affaire, une ironie historique assez cruelle.

À l’époque du parti unique, que j’ai combattu et dont je n’éprouve aucune nostalgie, les désignations venaient largement du parti et de son chef.

Mais lorsque des contradictions surgissaient, elles étaient arbitrées.

Le système était autoritaire, mais il savait au moins gérer ses propres choix.

Aujourd’hui, nous sommes dans le pluralisme.

Le parti au pouvoir dispose d’une majorité écrasante. Il contrôle l’essentiel des exécutifs locaux.

Et pourtant, à peine les élections terminées, apparaissent déjà les contestations, les repositionnements et les batailles de succession.

Il fallait tout de même réussir ce paradoxe.

Davantage de démocratie dans les textes, mais parfois moins de maîtrise dans la pratique.

Davantage de majorité, mais moins de cohérence.

Davantage de pouvoir, mais plus de cafouillage.

1996-2026 : à Franceville, le vieux démon demeure

La scène a quelque chose de familier.

En 1996, j’avais conduit une liste aux élections locales de Franceville et obtenu cinq conseillers municipaux.

Quelques années plus tard, le maire Marcel Sandoungout, qui se trouve d’ailleurs être de la même famille que l’actuel maire, avait été menacé de destitution par sa propre famille politique.

Nos cinq conseillers étaient devenus déterminants.

J’avais alors invité les élus de ma liste à accorder leur confiance à Marcel Sandoungout.

Il avait finalement été maintenu.

Près de trente ans plus tard, les partis ont changé, les hommes aussi, mais la fragilité demeure : on est élu localement tout en restant politiquement dépendant d’un pouvoir situé ailleurs.

Franceville ne fait d’ailleurs que prolonger un malaise déjà perceptible ailleurs, notamment dans les batailles récentes autour des exécutifs municipaux de Libreville.

Le message devient préoccupant : l’élection donne le mandat, mais le rapport de force politique semble parfois vouloir en déterminer la durée réelle.

Élu pour un mandat ou recruté en CDD ?

Voilà, au fond, la seule question qui compte.

À qui appartient le mandat du maire ?

Au conseil municipal qui l’a élu ? Au parti qui l’a investi ? Au président fondateur du parti ? Au président de la République ? Ou à l’institution municipale, tant qu’aucune procédure régulière n’y met fin ?

Le Gabon ne consolidera pas sa démocratie locale en entretenant cette ambiguïté.

Car si un maire peut être politiquement remplacé après une chute, une visite présidentielle ou une appréciation faite sur le moment, il faut appeler les choses par leur nom.

Il n’est plus réellement considéré comme un élu.

Il devient le titulaire d’un CDD politique.

Le problème dépasse donc largement Fernand Paul Joumas dit Salamba.

Il concerne tous les élus du Gabon.

Il concerne surtout la valeur que nous accordons encore à l’élection.

Un parti peut se tromper dans ses choix. Il peut les corriger. Mais il doit les assumer et respecter les règles.

On ne peut pas choisir le matin, valider à midi et désavouer le soir.

À force de traiter les mandats comme des postes que l’on distribue puis que l’on reprend, on ne fragilise pas seulement les maires.

On fragilise la démocratie qui les a élus.

Et pendant ce temps, l’électeur regarde.

Il comprend.

Et, je l’espère, il retient.

Michel Ongoundou Loundah

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