Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
À force de croiser la détresse, on finit parfois par ne plus la voir. Dans nos rues, des vies fragiles se déroulent désormais sous nos yeux, entre précarité, solitude et indifférence. À partir d’un témoignage personnel, cette tribune nous invite à regarder autrement ceux que la société laisse au bord du chemin et surtout à ne jamais nous habituer à l’inacceptable.
Lire aussi
Dans nos rues : ne surtout pas s’habituer à l’inacceptable
Pour ouvrir cette réflexion, je voudrais me permettre un témoignage personnel.
Il y a quelques mois, à l’occasion de l’une de mes marches matinales, aux environs de 6 h 30, au carrefour IAI à Libreville, mon regard s’est arrêté, près de l’échangeur, une femme allongée à même le sol. Tout laissait penser qu’elle vivait dans la rue. Du sang coulait de son oreille.
N’étant ni médecin ni secouriste, je ne pouvais pas me permettre d’intervenir directement. Deux jeunes policiers chargés de la circulation se trouvaient heureusement à proximité. Je suis allé vers eux, leur ai signalé la situation et leur ai demandé deux choses : sécuriser cette dame et appeler les sapeurs-pompiers. Je leur ai laissé mon numéro de téléphone afin qu’ils me tiennent informé et que, si nécessaire, je puisse tenter de prendre le relais.
Quelques heures plus tard, l’un des policiers m’a effectivement rappelé. Les pompiers, m’a-t-il indiqué, n’étaient pas disponibles. J’ai alors pris sur moi de joindre la direction de l’hôpital militaire de Mélen. Je veux croire qu’à partir de là, une prise en charge a pu être organisée.
Cet épisode qui relevait simplement du devoir humain, je le raconte parce que cette femme, allongée un matin au bord d’un échangeur, disait silencieusement quelque chose de notre société. Elle disait la vulnérabilité humaine. Elle disait la solitude. Mais elle disait surtout quelque chose de plus inquiétant encore : notre capacité à nous habituer à l’inacceptable.
Quand la souffrance entre dans le décor
Quiconque vit à Libreville ou circule régulièrement dans certaines de nos villes connaît ces scènes. Des hommes et des femmes dorment dehors. D’autres fouillent les poubelles pour trouver de quoi manger. Certains errent pendant des journées entières, désorientés, livrés à eux-mêmes. Nous les croisons. Nous les regardons parfois. Puis nous continuons notre chemin. Et c’est là, que commence le véritable danger : l’habitude. Le jour où la souffrance d’un autre finit par faire partie du paysage, quelque chose s’abîme en nous collectivement.
Nous qualifions parfois un peu vite ces personnes de « malades mentaux », comme si cette expression suffisait à expliquer leur présence dans la rue et, surtout, à nous dispenser de nous interroger.
Toutes ne souffrent pas nécessairement de troubles psychiatriques.
Il y a aussi les naufragés de la précarité, ceux qu’une rupture familiale a précipités dehors, ceux qu’une addiction a détruits, ceux qui ont perdu leur emploi, leur logement ou leurs repères. Ceux qui, peut-être, ont simplement cessé un jour d’avoir quelqu’un à appeler.
Non loin de l’Institut africain d’informatique, une jeune femme d’une trentaine d’années environ vit ainsi dehors, avec ses quelques affaires. Elle dort à la belle étoile. Ceux qui passent régulièrement dans le secteur peuvent le constater. Elle aussi est quelqu’un. Elle a une histoire. Peut-être une famille. Certainement des rêves qu’un accident de la vie a interrompus. Et parce qu’elle est là chaque jour, le risque est précisément que nous finissions par ne plus la voir.
L’humanité commence peut-être par un regard
Nous mesurons volontiers le développement d’un pays à ses routes, à ses infrastructures, à ses édifices, à son produit intérieur brut, à ses ressources naturelles. Mais ils ne disent pas tout. Il existe une autre mesure, moins spectaculaire et infiniment plus exigeante : la manière dont une société traite celui qui n’a plus rien, qui ne possède même plus la force de réclamer son droit à une existence digne.
Nous aimons dire ou entendre que le Gabon est un pays riche. Certains vont jusqu’à parler d’un pays « béni des dieux ». Je veux bien l’entendre moi aussi. Mais alors, allons jusqu’au bout de cette affirmation. À ce moment de la réflexion, me revient à l’esprit une interrogation de l’ancien ministre des Finances Jérôme, adressée à notre élite : « À quoi peut bien servir un îlot de prospérité dans un océan de misère ? ». La formule était peut-être rude, mais elle touchait juste. À quoi servent les bénédictions du sous-sol si elles ne permettent pas d’offrir quelques mètres carrés de toit à celui qui dort dehors ? Que signifie la prospérité si certains de nos compatriotes cherchent leur nourriture dans nos déchets ? Que vaut la modernité d’une ville lorsqu’un être humain peut y dormir pendant des semaines ou des mois sans que personne ne sache véritablement qui il est, d’où il vient et de quelle aide il a besoin ?
Il ne s’agit pas ici de dresser un réquisitoire contre quiconque. Ce sont, tout simplement, des questions de conscience.
Aller vers ceux qui ne peuvent plus venir vers nous
Nous pouvons pourtant commencer par quelque chose de simple, de réaliste et d’immédiatement possible.
Organisons des maraudes sociales régulières.
Que les pouvoirs publics réunissent autour d’une même démarche les collectivités locales, les travailleurs sociaux, les professionnels de santé, les organisations de la société civile et, lorsque cela est nécessaire, les services de sécurité. Il ne s’agit pas d’attendre derrière un guichet que les plus vulnérables viennent demander de l’aide. Certains n’en ont simplement plus la force. Il faut aller vers eux. Les identifier. Les écouter. Évaluer leur état de santé. Retrouver leurs familles lorsque cela est possible. Les mettre à l’abri.
Cette exigence est particulièrement urgente pour les femmes. Nous savons tous, sans qu’il soit nécessaire d’en dresser l’inventaire sordide, ce que peut signifier pour une femme seule une nuit passée dehors, sans protection et sans recours. La sécurité des personnes n’est pas une faveur que l’État leur accorderait. Elle appartient au cœur même de sa responsabilité.
Mettre à l’abri, puis rendre une place
Les maraudes ne suffiront évidemment pas. Il faudra ensuite penser des structures d’accueil dignes, à taille humaine, permettant non seulement l’hébergement d’urgence, mais aussi un véritable accompagnement. Et surtout, ne nous trompons pas de philosophie. Il ne s’agit pas de retirer de la rue ceux que nous ne voulons plus voir.
Le but n’est pas de cacher la pauvreté, mais de relever ceux qu’elle a jetés à terre.
Un centre d’accueil digne doit permettre de dormir en sécurité, de se laver, de manger, d’être examiné et écouté. Il doit permettre, selon les situations, de reconstituer des papiers, d’accéder aux soins, de renouer avec une famille, de retrouver progressivement une activité et une autonomie.
Il ne s’agit donc pas seulement de donner un lit. Il s’agit de rendre une place. Une place parmi nous.
L’honneur d’un pays se joue aussi là
Je sais les difficultés financières de l’État. Je sais les urgences nombreuses. Je sais que tout ne peut pas être réglé en un jour. Mais il existe des domaines dans lesquels une société doit refuser de s’habituer. Celui-ci en est un. Que l’État prenne l’initiative. Que les communes soient associées. Que les travailleurs sociaux et les professionnels de santé soient entendus. Que les associations soient mobilisées. Que les entreprises qui souhaitent participer puissent apporter leur contribution. La solidarité individuelle est admirable. Elle restera toujours nécessaire. Mais lorsqu’une détresse devient durable et visible, la réponse ne peut plus reposer uniquement sur la bonne volonté de quelques citoyens.
Une souffrance devenue structurelle appelle une réponse elle-même structurelle.
Recueillir une femme qui dort dehors. Soigner un malade abandonné. Permettre à quelqu’un de retrouver des papiers, des vêtements propres, un toit et, avec eux, une part de sa dignité. Cela ne sera peut-être jamais le plus spectaculaire de nos grands projets. Il n’y aura probablement pas beaucoup de rubans à couper. Mais quelques hommes et quelques femmes cesseront de dormir dehors. Quelques familles retrouveront peut-être l’un des leurs. Quelques vies pourront être sauvées. Et cela suffirait déjà à donner un sens magnifique au mot République. Car un pays ne se grandit pas seulement par ce qu’il construit. Il se grandit aussi par ceux qu’il refuse d’abandonner.
Ne jamais nous habituer
Au fond, cette tribune est d’abord un appel. Un appel à ne pas nous habituer. Ne pas nous habituer à une femme dormant avec ses affaires sur un trottoir. Ne pas nous habituer à un homme fouillant une poubelle pour manger. Ne pas nous habituer à un être humain abandonné à sa souffrance au milieu de la ville. Le véritable contraire de la solidarité n’est d’ailleurs pas toujours l’égoïsme. C’est parfois l’indifférence. Cette indifférence ne crie pas. Elle n’insulte personne. Elle ne frappe personne. Elle passe simplement son chemin.
Un matin, au carrefour IAI, une femme était étendue au sol et saignait de l’oreille. Je ne connais pas son nom. Je ne connais pas son histoire. Je ne sais même pas ce qu’elle est devenue. Mais depuis ce matin-là, une conviction demeure. Dans une République digne de ce nom, personne ne devrait devenir si invisible que sa souffrance finisse par se confondre avec le décor.
Alors, lorsque nous croiserons demain un homme fouillant une poubelle, une femme dormant sous un échangeur ou un être humain allongé sous un morceau de carton, posons-nous une question très simple : si cette personne était l’un des nôtres, accepterions-nous qu’elle passe encore une nuit dehors ? Et peut-être faudrait-il enfin comprendre que la question contient déjà sa réponse.
Elle est l’une des nôtres. Parce qu’en définitive, lorsqu’un être humain est abandonné à la rue au milieu de notre indifférence, ce n’est pas seulement sa dignité qui est atteinte.
C’est une part de la nôtre qui s’éteint avec elle.
Michel Ongoundou Loundah