Gabon / Pénurie de carburant : enfin un gouvernement qui sait mettre les citoyens au pas !
Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Le Gabon produit du pétrole, mais ses automobilistes cherchent désespérément du carburant. Et si nous avions tout simplement mal compris le génie du gouvernement ? Dans une tribune pleine de gratitude et de mauvaise foi assumée, Michel Ongoundou Loundah célèbre les vertus insoupçonnées de la pénurie : écologie, gymnastique gratuite et repos forcé. Une révolution à découvrir à pied, naturellement.
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Je ne comprends décidément pas les Gabonais. Voilà qu’ils se plaignent de manquer de carburant, font la queue devant les stations-service, s’énervent, insultent les autorités et crient à l’incompétence.
Quelle ingratitude !
Nous sommes pourtant dans un pays producteur de pétrole, qui extrait quotidiennement des centaines de milliers de barils de brut, rachète à coups de financements considérables des actifs pétroliers et célèbre sa souveraineté énergétique. Et voilà que ses habitants courent après quelques litres de carburant.
Il fallait réussir cette prouesse : produire du pétrole en quantité industrielle et parvenir malgré tout à immobiliser les automobilistes. Personnellement, j’y vois une initiative particulièrement intelligente dont mes compatriotes n’ont malheureusement pas encore mesuré tous les bienfaits.
L’écologie à la gabonaise : une révolution !
Moins de carburant, moins de voitures, moins d’embouteillages, moins de gaz d’échappement. À quoi bon multiplier les conférences sur le climat quand il suffit d’assécher quelques pompes ?
Le régime précédent avait déjà ouvert la voie. Sous Ali Bongo, en 2016, l’importation de certaines catégories de véhicules d’occasion avait été limitée à cinq ans d’âge, notamment pour des considérations environnementales. Le CTRI avait ensuite porté cette limite à huit ans en décembre 2023.
Quelle timidité !
Avec l’UDB, nous entrons dans une autre dimension. Pourquoi s’embarrasser de l’âge des véhicules ? Qu’ils aient deux, cinq, huit ou vingt-cinq ans, tous deviennent parfaitement écologiques dès lors qu’ils restent immobilisés au garage.
PDG, CTRI, UDB : quel chemin parcouru. Le véhicule le moins polluant est encore celui qui n’a rien dans son réservoir.
Les experts de la COP devraient venir prendre des notes à Libreville. À pied, naturellement.
Les Gabonais vont enfin perdre du ventre
Soyons francs. Mes compatriotes sont devenus de gros feignants. Pour acheter une baguette de pain à deux cents mètres, il leur faut absolument démarrer leur voiture.
Eh bien, terminé !
Désormais, on marchera. Les mollets vont travailler, les ventres diminuer. Libreville devient une immense salle de gymnastique à ciel ouvert. Sans abonnement, sans coach sportif et sans investissement public.
Quant aux travailleurs qui habitent à vingt kilomètres de leur lieu d’emploi, aux commerçantes qui doivent acheminer leurs marchandises ou aux parents qui conduisent leurs enfants à l’école, ils profiteront d’un programme d’entraînement intensif. Le gouvernement devrait même leur délivrer des attestations de participation.
Pour les malades qui doivent rejoindre un hôpital, l’exercice sera un peu plus délicat. Mais enfin, toute révolution comporte ses sacrifices.
Policiers et gendarmes au repos
Pensons à nos pauvres policiers et gendarmes qui travaillent jour et nuit, parfois même le dimanche, à poursuivre les chauffards et verbaliser les automobilistes.
Moins de voitures, moins de contrevenants. Nos agents vont enfin pouvoir retrouver leurs familles.
Les transporteurs immobilisés, les chauffeurs de taxi privés de recettes et les petits commerçants dont les livraisons n’arrivent plus apprécieront, eux aussi, cette contribution à la paix sociale.
On devrait décorer les responsables de cette pénurie pour services rendus à la sécurité routière.
Même les voitures disent merci
Et nos pauvres voitures. Depuis des années, elles subissent les assauts des cratères et autres nids-de-poule qui tiennent lieu de chaussée dans nos villes. Leurs amortisseurs agonisent, leurs suspensions rendent l’âme.
Grâce à cette pénurie providentielle, elles vont enfin pouvoir souffler.
Imaginez le bonheur d’une vieille Toyota qui peut passer une semaine au garage sans risquer de perdre un amortisseur entre deux carrefours.
Les automobilistes vont également réaliser des économies. Moins de carburant, moins d’entretien, moins de pneus à remplacer. Voilà une méthode de lutte contre la vie chère à laquelle personne n’avait pensé : supprimer tout simplement la possibilité de dépenser.
Quant aux chauffeurs dont le véhicule constitue l’unique gagne-pain, ils économiseront même leur salaire. Une innovation sociale majeure.
Et pourquoi continuer à engloutir des milliards dans la réfection des routes alors qu’il suffit de supprimer le carburant pour empêcher les véhicules de les emprunter ?
Nos nids-de-poule pourront enfin s’épanouir tranquillement, sans être dérangés par le passage intempestif des automobilistes.
La pénurie rapproche les Gabonais
On se plaignait de la disparition du lien social. Chacun enfermé dans sa voiture, vitres remontées, climatisation allumée, ignorant son voisin.
Désormais, les Gabonais vont marcher ensemble, discuter et redécouvrir leur quartier.
Quant aux files d’attente devant les stations-service, elles offrent déjà de formidables occasions de rencontres. On pourra même y échanger quelques nouvelles sur les prix des transports, les marchandises bloquées et les journées de travail perdues. Quelle convivialité.
Un communiqué d’une vacuité absolument géniale
Le gouvernement a poussé le génie jusqu’à publier un communiqué sans date, sans signataire identifiable, annonçant l’arrivée d’un mystérieux navire en provenance d’on ne sait où, pour une normalisation prévue Dieu sait quand.
Rarement on aura réussi à aligner autant de mots pour livrer aussi peu d’informations. Du grand art. Mais je comprends la manœuvre : il fallait bien entretenir le mystère pour que les Gabonais ne découvrent pas trop tôt cette formidable stratégie écologique.
Courage, camarades du gouvernement !
Personnellement, je soutiens sans réserve cette initiative. Les grands visionnaires ont toujours eu le tort d’avoir raison avant tout le monde. Dans quelques années, lorsque les Gabonais auront retrouvé leurs mollets, perdu quelques kilos et respiré un air moins pollué, ils vous demanderont pardon.
Les transporteurs auront peut-être fait faillite, les commerçants perdu quelques marchés et les salariés quelques journées de travail. Mais enfin, on ne fait pas une révolution écologique sans bousculer quelques habitudes.
Je prends donc date.
Surtout, camarades du gouvernement, tenez bon ! Ne cédez pas à ces automobilistes égoïstes qui réclament du carburant sous le prétexte grotesque qu’ils en ont besoin pour circuler.
Et, de grâce, faites faire demi-tour à ce maudit navire. Après avoir réussi l’exploit d’organiser la pénurie dans un pays producteur de pétrole, il serait criminel qu’une vulgaire cargaison de carburant vienne saboter une réussite aussi éclatante.
Produire du pétrole et manquer de carburant à la pompe : il fallait du génie pour y parvenir. Et du culot pour appeler ça la souveraineté énergétique.
Michel Ongoundou Loundah