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Le Gabon rachète son pétrole et manque de carburant


Le Gabon rachète son pétrole et manque de carburant

Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Le Gabon rachète des compagnies pétrolières à coups de centaines de milliards de FCFA, mais le gasoil continue de jouer à cache-cache avec les automobilistes. Entre souveraineté énergétique proclamée et réservoirs menacés de sécheresse, Michel Ongoundou Loundah s’intéresse à cet étrange miracle gabonais : avoir toujours plus de pétrole et devoir parfois attendre son carburant du côté de Lomé !

Le Gabon rachète son pétrole et manque de carburant

Il fallait quand même réussir ce tour de force : devenir davantage propriétaire de son pétrole et continuer à trembler à l’idée de manquer de gasoil.

Les emplettes pétrolières de la République

Depuis deux ans, le Gabon rachète. Il rachète cher, et il rachète gros. Assala Energy d’abord, arrachée à l’opération que préparait Maurel & Prom et élevée aussitôt au rang de symbole de la reconquête de notre souveraineté pétrolière. L’entreprise française s’apprêtait à débourser 1,3 milliard de dollars, environ 780 milliards de FCFA, lorsque l’État gabonais, à travers Gabon Oil Company (GOC), exerça son droit de préemption. Le montant finalement payé par GOC n’a pas été rendu public.

À peine cette imposante acquisition digérée, l’appétit est revenu. Les actifs gabonais de Tullow Oil ont rejoint l’escarcelle nationale pour 307 millions de dollars, environ 184 milliards de FCFA. Avec eux, quelque 10 000 barils de production quotidienne et 36 millions de barils de réserves 2P.

Sur le fond, ces acquisitions répondent à une ambition parfaitement défendable. Renforcer la participation nationale dans l’exploitation de nos hydrocarbures, récupérer une part plus importante de la rente pétrolière et disposer de leviers économiques supplémentaires constituent des objectifs stratégiques légitimes. Encore faudra-t-il apprécier leur rentabilité réelle, les conditions de leur financement et leur contribution durable aux finances publiques.

Mais une politique pétrolière ne saurait s’épuiser dans la possession des gisements. Encore faut-il maîtriser ce qui vient après le puits.

Pendant ce temps, la vieille SOGARA tousse…

Or, nous le savons tous, la résistance d’une chaîne se mesure à celle de son maillon le plus faible.

Pendant que Libreville faisait ses emplettes dans le pétrole, la vieille SOGARA, asthmatique, continuait de tousser. Et de tousser de plus en plus fort. Son activité de raffinage a encore reculé de 15,2 % au premier trimestre 2026, sur fond de vieillissement des équipements, d’incidents techniques et de difficultés d’approvisionnement en brut.

Et l’ironie va beaucoup plus loin.

Lorsque la production locale ne suffit plus et que la menace de pénurie se rapproche, le Gabon se tourne vers l’extérieur. La SGEPP l’a elle-même expliqué : les approvisionnements extérieurs sont achetés auprès de traders qui positionnent leurs navires chargés de produits finis au large de Lomé.

Il fallait presque l’inventer : le pays qui extrait du pétrole attend parfois son gasoil au large d’un pays qui n’en extrait pas.

Et pour avoir personnellement consommé ce gasoil arrivé par ces filières, je peux même témoigner qu’il possède une odeur assez particulière. Une sorte de signature olfactive de notre souveraineté énergétique, en quelque sorte !

Le malaise n’est d’ailleurs pas confiné aux conversations de comptoir. L’Union, journal que l’on soupçonnera difficilement d’hostilité envers le gouvernement, s’était lui-même penché sur les pénuries récurrentes de carburant et les faiblesses de la chaîne d’approvisionnement, de la SOGARA jusqu’aux distributeurs.

Les milliards dans les puits, l’angoisse à la pompe

Une nouvelle alerte évoque désormais de possibles tensions sur l’approvisionnement national en gasoil et recommande aux automobilistes de faire rapidement le plein.

En attendant une hypothétique confirmation officielle — notre administration ayant cette vieille habitude de communiquer a posteriori sur des difficultés que les populations subissent déjà —, le problème mérite d’être regardé au-delà de cette seule alerte.

Car une pénurie de gasoil dépasse largement le désagrément d’un automobiliste contraint de chercher une station-service encore approvisionnée.

C’est le taximan qui perd sa journée de recettes après plusieurs heures passées dans une file d’attente. Le transporteur qui immobilise son camion et retarde la livraison des marchandises. Le commerçant qui voit augmenter ses frais d’approvisionnement. L’entrepreneur dont les engins restent au garage. C’est aussi le groupe électrogène qui s’arrête dans une localité où les coupures d’électricité ont déjà rendu le gasoil indispensable à la vie quotidienne.

À mesure que le carburant se raréfie, les coûts se répercutent sur les transports, les marchandises et les services. Les ménages finissent par payer, parfois plusieurs fois, les conséquences d’une même défaillance.

C’est à cet endroit que la politique des grands rachats rencontre brutalement la réalité quotidienne.

Entre le pétrole extrait du sous-sol et le carburant vendu à Bitam, Mouila, Tchibanga, Franceville ou Libreville, il faut une véritable organisation industrielle : raffinage, stockage, importations complémentaires, réserves de sécurité, transport et distribution.

Les rachats d’Assala et de Tullow peuvent parfaitement s’inscrire dans cette ambition. Leur intérêt stratégique serait même renforcé par une politique cohérente de transformation locale et de sécurisation du marché intérieur. Car l’acquisition de nouveaux actifs de production, aussi importante soit-elle, ne règle pas mécaniquement les insuffisances de l’aval pétrolier.

Gouverner au-delà des communiqués

Cette situation interroge surtout la hiérarchie de nos priorités. L’État a démontré sa capacité à mobiliser des moyens considérables pour des acquisitions d’envergure. La même détermination devrait désormais se traduire dans la modernisation de notre raffinerie, le renforcement des capacités de stockage et la sécurisation des circuits de distribution.

Ces investissements, moins prestigieux, produisent peu de cérémonies, peu de grands discours et peu d’images pour le journal télévisé. Ils produisent pourtant ce qui compte : un pays qui fonctionne.

Il faut néanmoins avoir l’honnêteté intellectuelle de rappeler que les pénuries de carburant au Gabon ne datent ni d’aujourd’hui ni de l’arrivée des actuels dirigeants. Elles empoisonnent périodiquement la vie des populations depuis de nombreuses années. Les gouvernements successifs ont hérité du problème, l’ont administré, parfois contenu, sans parvenir à le résoudre durablement.

Cette récurrence devrait inciter les autorités actuelles à sortir de la gestion des urgences pour engager une politique énergétique à moyen et long terme, avec des investissements planifiés, des objectifs vérifiables et une véritable anticipation des besoins du marché intérieur.

Le pilotage à vue et les approvisionnements de dernière minute ont suffisamment montré leurs limites.

Il serait regrettable que les ambitions ayant présidé aux rachats d’Assala et de Tullow finissent par être éclipsées, dans l’esprit des Gabonais, par les mêmes pénuries qu’ils connaissent depuis des décennies.

Nous avons trouvé les milliards pour acheter davantage de pétrole.

Il nous reste à trouver la gouvernance qui va avec.

Michel Ongoundou Loundah

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