La tribune qui éclaire le scandale : quand les mots de Michel Ongoundou Loundah rencontrent la réalité des Bongo
Fabrice Albert Andjoua Ondimba Bongo, Michel Ongoundou Loundah (collage) Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Le hasard du calendrier produit parfois des télescopages étonnants. Ce mercredi 24 juin 2026, deux publications, apparemment sans lien, se sont pourtant répondu avec une force presque troublante.
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La première est une tribune de Michel Ongoundou Loundah publiée dans gabonews. Un texte sobre, grave, profondément humain, dans lequel l’auteur confesse sa peur, refuse la résignation et revendique le devoir de « parler malgré tout ». Face à un pays, le Gabon, qui semble s’enfoncer dans l’accoutumance à l’inacceptable, il choisit, selon sa propre expression, « d’allumer sa petite bougie ».
La seconde est une enquête explosive publiée conjointement par l’OCCRP et Le Monde. Elle révèle que Fabrice Albert Andjoua Ondimba Bongo, fils de l’ancien président Omar Bongo Ondimba et ancien directeur général du Budget, a constitué entre 2020 et 2023 un patrimoine immobilier estimé à plus de quinze millions de dollars à Dubaï, alors même qu’il occupait l’un des postes les plus stratégiques de l’administration gabonaise.
Simple coïncidence ? Peut-être.
Mais la rencontre de ces deux textes éclaire avec une acuité particulière la tragédie gabonaise. Car ce que Michel Ongoundou Loundah dénonce avec une lucidité douloureuse « l’habitude de mesurer chaque mot, non plus à sa vérité, mais au prix qu’il pourrait coûter » trouve dans cette affaire une illustration presque parfaite. Depuis combien d’années des responsables administratifs, des hauts fonctionnaires, des dirigeants politiques et des membres des élites savaient-ils ou soupçonnaient-ils ce que l’enquête révèle aujourd’hui ? Combien ont préféré détourner le regard ? Combien ont choisi le confort du silence plutôt que l’inconfort de la vérité ?
Le silence comme système
L’un des passages les plus puissants de la tribune rappelle cette évidence souvent oubliée : « Il est des heures où se taire cesse d’être une prudence pour devenir une complicité. »
Puis vient cette citation attribuée à Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. »
Difficile de ne pas penser à l’affaire Andjoua Bongo.
Pendant plusieurs années, selon les révélations de l’OCCRP, ce haut responsable de l’État aurait acquis quarante-trois appartements à Dubaï, dont vingt-huit dans une même tour de prestige. Il aurait également fait acheminer depuis la Belgique un véhicule de luxe Brabus d’une valeur de près de 400 000 dollars et développé des structures patrimoniales à l’étranger. Tout cela sans que ne surgisse la moindre explication publique convaincante sur l’origine de ces ressources.
Dans le même temps, une part importante de la population gabonaise continuait de vivre dans la précarité, confrontée à la dégradation des services publics, au chômage et à l’effritement du pouvoir d’achat.
Où étaient les mécanismes de contrôle ?
Où étaient les institutions chargées de surveiller l’intégrité de la gestion publique ?
Où étaient les responsables politiques censés garantir la transparence ?
La question dépasse désormais le cas individuel d’un homme. Elle interroge tout un système de silences, d’arrangements tacites et de renoncements collectifs.
Car lorsqu’une anomalie aussi spectaculaire traverse plusieurs années sans provoquer d’alerte majeure, ce n’est plus seulement un individu qui est en cause. C’est une culture politique.
La continuité d’un système de prédation
L’enquête ne révèle pas seulement un enrichissement personnel présumé. Elle met en lumière la permanence d’un mode de fonctionnement qui a marqué plus d’un demi-siècle de vie publique gabonaise.
À la mort d’Omar Bongo, la découverte de son patrimoine avait déjà suscité la stupeur : propriétés, comptes bancaires, véhicules de luxe et avoirs disséminés à travers plusieurs pays. Sous Ali Bongo, les procédures liées aux « biens mal acquis » ont continué d’alimenter les chroniques judiciaires internationales.
Aujourd’hui, l’affaire Andjoua Bongo donne le sentiment d’un éternel recommencement.
Ce ne sont plus de simples dérives individuelles.
C’est l’expression d’une logique profondément enracinée qui a fini par confondre l’État avec un patrimoine familial, les ressources publiques avec une caisse privée et les responsabilités administratives avec des opportunités d’enrichissement personnel.
Le véritable scandale n’est pas seulement l’existence de ces fortunes.
Le véritable scandale est qu’elles aient longtemps paru normales à ceux qui vivaient à proximité du pouvoir.
Le patriotisme contre la complaisance
Dans sa tribune, Michel Ongoundou Loundah écrit : « Aimer le Gabon, ce n’est pas l’applaudir dans son agonie. »
Cette phrase devrait résonner comme un avertissement.
Pendant des décennies, la complaisance a été présentée comme une forme de patriotisme. Critiquer le pouvoir revenait à trahir la nation. Dénoncer les abus était assimilé à de la haine du pays. Ceux qui réclamaient des comptes étaient souvent accusés de vouloir déstabiliser l’Etat. Cette inversion morale a constitué l’une des plus grandes victoires du système Bongo. Car le véritable patriotisme consiste précisément à défendre l’intérêt général contre ceux qui le confisquent.
Les véritables fossoyeurs de l’espérance nationale ne sont pas ceux qui dénoncent les abus. Ce sont ceux qui les justifient, les minimisent ou les excusent.
La transition face à ses contradictions
L’arrivée au pouvoir du général Brice Clotaire Oligui Nguema en août 2023 s’est accompagnée d’une promesse claire : rompre avec les pratiques de l’ancien régime.
Cette promesse demeure aujourd’hui confrontée à une question embarrassante.
Comment expliquer qu’un membre aussi emblématique du système Bongo ait continué à exercer d’importantes responsabilités administratives jusqu’en septembre 2025 ?
Comment comprendre que son éloignement ne soit intervenu qu’après de nombreuses critiques portant sur sa gestion à distance depuis Dubaï ?
Ces interrogations ne relèvent ni de l’hostilité ni du procès d’intention. Elles sont la conséquence logique de l’exigence de cohérence.
La rupture proclamée ne peut être crédible que si elle se traduit par une rupture effective avec les réseaux, les pratiques et les protections hérités du passé.
Autrement, le risque est grand de voir le nouveau régime apparaître non comme une refondation, mais comme une simple reconfiguration du même système.
Les bougies de la vérité
Michel Ongoundou Loundah conclut sa tribune par une image simple et profondément juste :
« J’allume ma petite bougie. Elle est fragile. Elle est modeste. Elle n’éclaire pas tout le Gabon. Mais elle éclaire au moins ma conscience. »
C’est peut-être là que réside la véritable leçon de cette journée du 24 juin 2026.
Une enquête journalistique, aussi rigoureuse soit-elle, ne suffit pas à changer un pays.
Une tribune courageuse, aussi sincère soit-elle, ne suffit pas davantage.
Mais lorsque les faits révélés par le journalisme rencontrent la parole libre d’un citoyen, quelque chose devient possible : le recul de la peur.
Alors oui, il faut davantage de bougies.
Celles des journalistes.
Celles des magistrats.
Celles des parlementaires.
Celles des fonctionnaires intègres.
Celles des citoyens ordinaires.
Car un peuple qui cesse d’avoir peur devient toujours plus puissant que ceux qui vivent de sa peur.
À ce titre, la tribune de Michel Ongoundou Loundah mérite d’être saluée. Non parce qu’elle apporte toutes les réponses, mais parce qu’elle rappelle une vérité fondamentale : le silence n’a jamais sauvé une nation. Il a seulement protégé ceux qui la pillent.
RDB