Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Dans une nouvelle tribune, l’ancien sénateur Michel Ongoundou Loundah livre une critique sévère de la gestion par les autorités gabonaises du dossier Mbanié. Il dénonce une communication qu’il juge confuse, une répartition des responsabilités qu’il estime incohérente et une diplomatie menée, selon lui, sans stratégie clairement assumée. Pour l’ancien parlementaire, cette séquence révèle des dysfonctionnements institutionnels qui dépassent largement le seul différend territorial avec la Guinée équatoriale et posent la question de la gouvernance de l’État.
Depuis plusieurs jours, les Gabonais assistent à une succession d’événements qui donne le sentiment d’un État avançant sans cap, sans cohérence et sans véritable chaîne de responsabilité. À chaque nouvelle étape, la position des officiels gabonais devient moins lisible. À chaque nouveau communiqué, les responsabilités semblent changer de mains. À chaque prise de parole, l’État donne davantage le sentiment d’improviser que de conduire une stratégie clairement assumée. Dans un dossier qui touche à la souveraineté de notre pays depuis une cinquantaine d’années, un tel bricolage institutionnel est à la fois révoltant et profondément inquiétant.
Premier acte
L’unique quotidien du pays, L’Union, dans son édition du jour, adopte un ton d’une rare agressivité à l’égard de la Guinée équatoriale. On y dénonce une interprétation « unilatérale, abusive et manifestement contraire à la lettre et à l’esprit » de l’accord, des déclarations « mensongères, trompeuses et diffamatoires », tandis que le Gabon affirme, péremptoire, que la suspension des discussions demeurera en vigueur jusqu’au « rétablissement de la vérité ».
Ces mots ne sont pas anodins. Ils relèvent davantage du registre de la confrontation que de celui habituellement employé entre deux États voisins appelés à continuer de coopérer dans des domaines aussi sensibles que l’énergie, la sécurité ou l’intégration régionale.
Du coup, on en vient à se demander : À qui s’adresse réellement cette démonstration de force ? Cherche-t-elle à impressionner la Guinée équatoriale ? À intimider un État qui connaît ce dossier dans ses moindres détails depuis plus d’un demi-siècle ? Ou cherche-t-elle surtout à manipuler, une fois de plus, les Gabonais, en donnant l’impression que le pouvoir maîtrise la situation ?
La diplomatie, on le sait pourtant, n’est ni un concours de déclarations martiales ni un exercice destiné à sauver les apparences. Elle est l’art de défendre les intérêts supérieurs de l’État. Et là, visiblement, nous sommes loin du compte.
Deuxième acte
Le 28 juillet 2026, à Addis-Abeba, en marge d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Union africaine, la Guinée équatoriale est représentée par son ministre des Affaires étrangères.
Rien de plus normal. Le Gabon, lui, choisit d’envoyer le président de la Cour constitutionnelle pour signer un accord essentiellement diplomatique. Pourquoi ? L’arrêt de la Cour internationale de Justice a été rendu le 19 mai 2025. Le procès est terminé. Le temps des mémoires, des plaidoiries et des arguments juridiques appartient désormais au passé. La séquence ouverte à Addis-Abeba n’est plus judiciaire, mais diplomatique. Il s’agit désormais de gérer les relations entre deux États et les modalités de mise en œuvre d’une décision internationale.
Le Gabon dispose d’un ministre des Affaires étrangères. Il dispose d’un ambassadeur permanent auprès de l’Union africaine. Il dispose d’une administration diplomatique expérimentée. Pourquoi contourner ceux dont c’est précisément la mission ?
Cette confusion des rôles n’est pas un simple détail protocolaire. Elle est au cœur du problème. Car le choix du président de la Cour constitutionnelle comme signataire ne relève pas du hasard. Il procède manifestement d’une volonté de reproduire un schéma déjà utilisé dans le passé. Et c’est justement là que la démonstration du pouvoir UDB-PDG-CTRI atteint ses limites. Les autorités actuelles ont voulu copier le dispositif des anciens régimes. Mais elles l’ont mal copié en reproduisant les apparences, mais pas la logique.
A l’époque des Bongo, la présence de la présidente de la Cour constitutionnelle pouvait se comprendre dans un contexte où la procédure était encore pendante devant la Cour internationale de Justice. La dimension juridique occupait alors une place centrale. Aujourd’hui, cette phase est achevée. Nous sommes dans une séquence éminemment diplomatique. En reproduisant un précédent sans tenir compte du changement de contexte, les génies de l’UDB-PDG-CTRI copient un dispositif sans en comprendre la logique. Ou, pour le dire plus crûment, même lorsqu’ils copient, ils copient mal.
Puis survient un nouvel épisode. À peine l’accord est-il signé que la polémique éclate. Et soudain, le président de la Cour constitutionnelle disparaît totalement de la scène. La ministre des Affaires étrangères demeure, comme depuis le début de cette histoire, étrangement silencieuse. Selon les informations publiées par L’Union, c’est l’ambassadeur du Gabon en Éthiopie et auprès de l’Union africaine qui annonce la suspension des discussions et fixe les conditions de leur reprise. Le signataire ne parle plus. La ministre, comme d’habitude, ne parle pas. Et, curieusement, c’est l’ambassadeur qui parle.
S’agissant d’une question aussi fondamentale que l’intégrité territoriale du Gabon, cette succession d’intervenants a de quoi profondément interrogee. Celui qui signe ne communique pas. Celle qui devrait conduire la diplomatie demeure silencieuse. Celui qui n’a pas signé annonce la suspension. Et, pendant ce temps, l’unique quotidien du pays mène l’offensive médiatique avec un ton inhabituellement belliqueux.
Additionnés, ces épisodes dessinent moins une stratégie qu’un profond désordre institutionnel. On pourra toujours discuter de la communication de la Guinée équatoriale ou de son interprétation des événements. Mais un constat s’impose. Depuis le début de cette séquence, Malabo donne l’image d’un État qui parle d’une seule voix et de manière cohérente. Libreville, au contraire, donne le sentiment d’une parole officielle désordonnée, éclatée entre plusieurs institutions.
Une faute politique majeure
À y regarder de près, cette affaire dépasse largement Mbanié.
Elle révèle la manière dont le pouvoir UDB-PDG-CTRI gère l’État.
Un pouvoir qui privilégie les effets d’annonce à la cohérence de l’action, la mise en scène à la préparation des dossiers, et l’impact médiatique à la solidité des décisions. Un pouvoir qui paraît davantage préoccupé par le récit des événements que par la maîtrise des événements eux-mêmes.
Face à un enjeu aussi capital que la souveraineté et l’intégrité territoriale du Gabon, une telle manière de gouverner n’est pas une simple maladresse. C’est une faute politique majeure.
Ce dossier, de toutes les façons, est loin d’être refermé. A mesure que le silence et le mépris se prolongent, l’incompréhension grandit, la défiance s’installe et la colère gagne une partie de l’opinion. Les prises de position particulièrement virulentes qui se multiplient dans le débat public, ces derniers temps, en témoignent. Celle de l’ancien Vice Premier-ministre Bruno Ben Moubamba, notamment, illustre le niveau de tension désormais atteint.
Et tant que ces interrogations demeureront sans explication claire et convaincante, le pouvoir devra répondre à une exigence qui, elle, ne disparaitra pas : celle de rendre des comptes aux Gabonais.
Michel Ongoundou Loundah