Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Le drapeau gabonais est vert, jaune et bleu. Mais s’agit-il encore exactement des nuances définies à l’indépendance ? Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah retourne aux textes et aux archives pour soulever une question de mémoire nationale que l’on croyait pourtant réglée depuis 1960.
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De quelle couleur est vraiment le drapeau gabonais ?
Tous les 9 août, le Gabon célèbre son drapeau. Partout, on hisse le vert-jaune-bleu. Les bâtiments publics sont pavoisés. Les autorités s’inclinent devant l’emblème national et les nouvelles générations contemplent ce drapeau en pensant, assez naturellement, qu’il a toujours eu exactement ces couleurs-là.
Mais est-ce vraiment le cas ?
Ceux de ma génération, et plus encore celle de nos parents dont certains ont vu les premiers drapeaux gabonais flotter au moment de l’indépendance, ont une responsabilité : raconter aux plus jeunes que le drapeau qu’ils voient aujourd’hui n’a pas toujours été reproduit dans les nuances qu’ils connaissent.
Ce souvenir mérite évidemment d’être confronté aux textes. Et les textes racontent une histoire intéressante.
Le 9 août 1960, les couleurs avaient un nom
La loi n°54/60 du 9 août 1960 modifie l’emblème national gabonais, quelques jours avant l’indépendance. Elle fixe le principe du drapeau que nous connaissons : trois bandes horizontales égales.
Mais elle ne dit pas simplement vert, jaune, bleu. Elle désigne des nuances : vert irlandais clair, jaune d’or et bleu Roy.
Les mots comptent. Un vert irlandais clair n’est pas n’importe quel vert. Un jaune d’or n’est pas n’importe quel jaune. Un bleu Roy n’est pas n’importe quel bleu. Nos couleurs nationales avaient donc été définies avec davantage de précision qu’on ne le croit aujourd’hui.
Pourquoi le 9 août ?
Près d’un demi-siècle plus tard, le pouvoir d’Ali Bongo Ondimba institue une Journée nationale du drapeau. Le choix du 9 août n’a rien de fortuit.
Le décret n°0860 du 2 décembre 2009 instituant cette journée cite expressément la loi n°54/60 du 9 août 1960 modifiant l’emblème national. La date retenue renvoie donc directement à cet acte fondateur.
Et c’est là que surgit une curieuse contradiction. Nous avons scrupuleusement conservé la date. Mais qu’avons-nous fait de la précision du texte auquel cette date rend hommage ?
De la nuance à la couleur générique
Au fil du temps, les textes constitutionnels ont simplifié la définition. Le vert irlandais clair est devenu vert. Le jaune d’or est devenu jaune. Le bleu Roy est devenu bleu. Trois mots génériques qui laissent une marge considérable dans la reproduction d’un emblème pourtant national. L’administration gabonaise a bien tenté, par la suite, de traduire les couleurs historiques en références techniques modernes. Mais différentes références chromatiques ont circulé et les publications spécialisées elles-mêmes ne donnent pas toujours les mêmes références au drapeau gabonais.
Le résultat est sous nos yeux. Regardez attentivement les drapeaux hissés devant nos administrations, ceux des cérémonies, ceux achetés auprès de différents fabricants, ceux imprimés sur les documents ou reproduits sur les supports numériques.
Le dessin demeure. Les nuances, elles, varient.
Le vert peut être plus ou moins profond. Le jaune, plus doré ou beaucoup plus vif. Le bleu offre parfois des différences encore plus frappantes.
Respecter la date, mais aussi le texte
Alors, à l’approche de chaque 9 août, à quoi rendons-nous hommage ? À une date sur le calendrier ou à l’acte qui, ce jour-là, a défini notre emblème national ?
Si nous célébrons la loi n°54/60 du 9 août 1960, encore faudrait-il nous intéresser à ce qu’elle disait réellement, dans sa lettre comme dans son esprit.
Il serait utile que l’État retourne aux archives, confronte les prescriptions originelles aux techniques chromatiques modernes et fixe définitivement un référentiel national unique pour le drapeau gabonais. Parce que les générations qui arrivent doivent savoir à quoi ressemblait le drapeau voulu à la naissance de notre République. Et ceux qui ont connu les premières décennies de l’indépendance ont aussi le devoir de transmettre cette mémoire avant qu’elle ne disparaisse.
Le 9 août prochain, des milliers de drapeaux seront encore hissés à travers le Gabon. Tous auront trois bandes. Tous seront vert, jaune et bleu. Tous seront appelés drapeau gabonais.
Mais lorsqu’on les regardera côte à côte, seront-ils vraiment du même vert, du même jaune et du même bleu ?
Soixante-six ans après la loi du 9 août 1960, la question mérite mieux qu’une réponse approximative.
Et puisque certains trouvent que j’écris trop, qu’ils veuillent bien m’excuser encore cette fois-ci. Avec le Gabon, son histoire et sa mémoire, j’ai décidément beaucoup de mal à retenir ma plume.
Surtout lorsque quelques lignes suffisent parfois à empêcher que ce que nous avons été ne disparaisse derrière ce que nous croyons avoir toujours été.
Michel Ongoundou Loundah