Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Avant de lire cette tribune, regardez la vidéo. Que les parents la regardent. Que les parents des agresseurs présumés la regardent. Que les magistrats chargés de ce dossier la regardent. Que les responsables politiques la regardent. Ils verront ce que près d’un an n’a pas effacé du corps de Warren Loundou, agressé alors qu’il n’avait que 15 ans. Ils mesureront aussi ce qu’une famille endure lorsque, aux blessures d’un enfant, s’ajoutent les lenteurs de la justice et le sentiment d’être abandonnée face aux conséquences du drame.
Michel Ongoundou Loundah refuse que cette affaire s’installe dans l’oubli. Sa tribune est une interpellation adressée à ceux qui peuvent agir et à ceux qui doivent répondre. Regardez Warren. Puis expliquez à sa famille pourquoi, près d’un an après, elle attend encore que justice soit pleinement rendue.
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Parents, magistrats, responsables politiques : regardez ce qu’a subi Warren
Depuis hier, l’affaire Warren Loundou est brutalement revenue dans l’actualité. Des articles circulent sur les réseaux sociaux. Ils racontent la poursuite des soins, les opérations chirurgicales, l’attente d’un procès, le désarroi d’une famille et les nombreuses interrogations qui demeurent près d’un an après cette agression qui avait profondément choqué le Gabon.
Cette affaire avait fini par disparaître de l’actualité. Mais pas de la vie de Warren. Pendant que notre attention se portait ailleurs, lui continuait à vivre avec les conséquences de ce 25 octobre 2025.
Au départ, je m’étais interdit d’écrire sur cette affaire. Par respect pour Warren et pour sa famille. Je ne voulais pas exploiter la souffrance d’un enfant, transformer son visage meurtri en argument politique ou ajouter mes mots au vacarme qui avait accompagné son agression.
Je pensais aussi qu’il fallait laisser la justice travailler dans la sérénité. Mais le temps a passé. Warren continue d’être soigné. Sa famille continue de se battre. Le procès, lui, se fait attendre.
Alors je ne peux plus me taire.
Mon propos aujourd’hui ne vise pas seulement les adolescents impliqués dans cette affaire. Il vise notre échec collectif, principalement nos institutions qui n’ont pas su protéger un enfant avant le drame, qui peinent à lui rendre justice après le drame et qui laissent sa famille porter une part considérable des conséquences humaines, psychologiques, matérielles et financières de ce qui lui est arrivé.
Ce poids ne peut continuer à reposer entièrement sur elle.
Quinze ans, et une vie fracassée
Quinze ans.
L’âge de l’école, des copains, des projets, des premières amours, de cette insouciance que les adultes ont le devoir de préserver le plus longtemps possible.
Warren, lui, a rencontré la violence.
Son corps en porte encore les traces. Des fractures. Des interventions chirurgicales. Des soins au Gabon puis en France. Derrière ce que les chirurgiens tentent de réparer, il reste ce qu’aucune radiographie ne montre. La peur. Les nuits difficiles. Le traumatisme. Une vie d’adolescent brutalement interrompue. Une mère qui a tout abandonné pour accompagner son enfant. Une famille dont l’existence entière s’est réorganisée autour de lui.
Le calendrier continue d’avancer. Octobre 2025. Septembre 2026. Presque un an.
Pour Warren, le 25 octobre n’est jamais vraiment passé.
2007, 2008… regardez leurs âges
Je ne donnerai aucun nom de famille. Ce sont des mineurs et leur protection doit rester une exigence, y compris lorsqu’ils sont mis en cause dans une affaire aussi grave. Les ordonnances judiciaires permettent cependant de mesurer quelque chose que nous avons peut-être oublié.
· Evrard, né en 2008.
· Saturnin Raven, né en 2007.
· José Amir, né en 2008.
· Mary Kévina, née en 2007.
· André Mathieu, né en 2008.
· Théo Walli, né en 2008.
· Victoire France, née en 2007.
Et Warren.
2007. 2008. Des enfants.
Écrire cela n’efface aucune responsabilité. Warren reste la victime de cette effroyable agression. Les responsabilités des autres doivent être établies individuellement par le juge, selon les faits reprochés à chacun. Mais ces dates de naissance disent quelque chose de notre société. Comment des adolescents peuvent-ils en arriver à une telle violence, filmer, diffuser ou regarder un camarade se faire frapper sans porter secours ? Derrière cette interrogation se profile une autre responsabilité. La nôtre. Celle des adultes.
Une violence qui a fait peur aux témoins eux-mêmes
L’ordonnance de renvoi apporte ici un élément particulièrement saisissant. L’un des adolescents poursuivis pour omission de porter secours explique avoir eu peur d’agir au début, face à la violence qu’il voyait, avant d’intervenir finalement pour séparer la bagarre. Je ne cite volontairement pas son nom. Mon propos n’est pas de l’innocenter, pas davantage de le condamner à la place du juge. Son explication permet simplement de prendre la mesure de la scène. La violence était telle qu’un adolescent présent dit avoir eu peur d’intervenir.
Cela ne diminue en rien ce que Warren a subi. Cela rend au contraire plus concrète encore la brutalité de l’agression. Lorsque même ceux qui assistent à une scène disent avoir été saisis par la peur, les mots « coups et blessures » ne suffisent plus à restituer ce que la vidéo donne à voir.
Parents, regardez la vidéo
Jusqu’ici, nous avons beaucoup parlé des enfants. Très peu de leurs parents. Je leur demande aujourd’hui une chose simple. Qu’ils regardent la vidéo. S’ils ne l’ont jamais regardée, qu’ils la regardent. Qu’ils la regardent jusqu’au bout. Parce qu’il faut voir cette violence pour en mesurer réellement l’horreur.
Lorsque son enfant est impliqué dans une affaire d’une telle gravité, un père ou une mère ne peut pas simplement attendre que l’orage passe. Certains parents ont même plutôt cherché à éloigner leurs enfants du Gabon. Certains jeunes concernés se trouvent aujourd’hui à l’étranger. Ils font des lives sur les réseaux sociaux, publient des vidéos, certainement pour narguer la victime et sa famille. Mais c’est surtout un bras d’honneur à nos institutions, en tête desquelles la Justice.
À la mère d’Evrard
Je ne la connais pas. Je ne l’ai jamais rencontrée, et mon propos n’a rien de personnel. Je ne cherche ni à la culpabiliser, ni à lui faire porter la responsabilité des actes reprochés à son fils, encore moins à en faire une cible publique. Mon objectif est ailleurs. Je veux simplement m’adresser à la mère qu’elle est, à cette fibre maternelle qui permet de ressentir la douleur d’une autre mère lorsque son enfant souffre.
Madame, si vous n’avez jamais regardé cette vidéo, regardez-la. Regardez votre fils, Evrard, dans son maillot jaune et son short noir à rayures blanches. Regardez-le frapper violemment Warren, le fils d’une autre mère, le fils de Mireille Ndinga. Coups de poing. Coups de pied. Regardez ce que subit cet enfant. Puis essayez simplement d’imaginer que l’enfant à terre soit le vôtre.
Je ne vous demande évidemment pas de cesser d’aimer votre fils. Une mère reste une mère, et personne ne peut lui reprocher de vouloir protéger son enfant. Mais protéger ne peut pas signifier fermer les yeux sur ce qui s’est passé. Je vous demande de regarder ce qu’une autre mère a vu infliger au sien. De regarder cette vidéo avec les yeux d’une mère, pas seulement avec ceux de la mère d’Evrard. Peut-être mesurerez-vous alors plus profondément ce que vit Mireille Ndinga depuis près d’un an, accompagnant son fils dans les hôpitaux, les interventions chirurgicales, les soins et les souffrances.
Ce que j’attends des parents n’est ni la honte publique ni l’abandon de leurs enfants. J’attends d’eux qu’ils les aiment assez pour les aider à regarder les faits en face et, le moment venu, à répondre de leurs actes devant la justice. Les parents de ces enfants doivent savoir que leur faire quitter le territoire ne règle rien. Cela déplace le problème. Croire qu’une frontière suffit à faire disparaître un dossier judiciaire serait une dangereuse illusion. La France, notamment, n’est pas un sanctuaire judiciaire. Si l’un de ces jeunes possède la nationalité française, cette nationalité ne lui confère aucune immunité pour des faits commis au Gabon. Le droit français prévoit, sous certaines conditions, la possibilité de poursuivre en France un Français pour un délit commis à l’étranger lorsque les faits sont également punis dans le pays où ils ont été commis.
Au-delà du droit, qu’apprend-on à son enfant lorsqu’on lui enseigne que la première réponse à une faute grave consiste à fuir ses conséquences ?
Aimer son enfant, ce n’est pas lui garantir l’impunité, mais plutôt lui apprendre à répondre de ses actes. C’est l’accompagner, lui trouver un avocat, protéger ses droits, rester à ses côtés et lui apprendre à affronter la vérité. Un parent qui cherche à soustraire son enfant aux conséquences de ses actes ne le protège qu’en apparence. Il risque de lui enseigner une terrible leçon : quoi que je fasse, papa ou maman trouvera toujours le moyen de me sortir d’affaire.
L’impunité apprise à quinze ou dix-sept ans peut devenir une école de la délinquance. Protéger son enfant de tout, y compris de ses propres responsabilités, peut préparer ses malheurs futurs. « A trop vouloir empêcher son enfant de pleurer aujourd’hui, un parent prépare parfois ses propres larmes pour demain », nous enseigne une sagesse casamançaise. Certaines larmes éduquent. Celles que l’on refuse aujourd’hui peuvent coûter cher demain. Le karma.
Les adultes ont aussi échoué
Je maintiens cette idée, même si elle peut déranger.
Warren et les adolescents impliqués dans son agression sont, à des degrés évidemment incomparables, les victimes de nos défaillances collectives.
Warren est la victime directe. Son corps a été meurtri. Il a subi plusieurs interventions. Sa famille supporte depuis des mois les conséquences du drame. Les autres portent une responsabilité différente, qui devra être précisément établie par la justice. Mais lorsqu’un adolescent devient capable d’une violence extrême envers un autre adolescent, le tribunal ne peut être notre seule réponse. Il faut comprendre ce qui s’est passé avant.
La protection de l’enfance commence bien avant le commissariat, l’hôpital et le tribunal.
Avons-nous suffisamment d’éducateurs spécialisés, de psychologues scolaires, de mécanismes d’alerte et d’accompagnement des familles ? Nos établissements disposent-ils réellement des moyens de détecter un adolescent qui bascule dans la violence ou un autre qui en devient la cible ?
Quand on commence à s’occuper des enfants après le sang, le mal est déjà fait.
Magistrats, regardez-la aussi
Le dossier existe. Les auditions, les certificats médicaux, l’instruction et l’ordonnance de renvoi devant le juge des enfants aussi. Les charges retenues ne sont pas identiques. Certains jeunes sont renvoyés pour coups et blessures volontaires, d’autres pour atteinte à la vie privée ou omission de porter secours.
Je demande aux magistrats qui ont eu, qui ont ou qui auront ce dossier entre les mains de regarder eux aussi cette vidéo. De la regarder avant de considérer Warren comme un numéro de procédure parmi d’autres.
En janvier déjà, l’instruction était « suffisamment avancée »
Un autre document judiciaire rend l’attente encore plus difficile à comprendre. Le 9 janvier 2026, le juge d’instruction des mineurs a ordonné la mise en liberté provisoire des jeunes alors détenus depuis le 30 octobre 2025.
La décision rappelle une règle essentielle : la liberté est le principe, la détention l’exception. La remise en liberté provisoire n’est donc ni une déclaration d’innocence ni l’effacement des faits reprochés. Les inculpations demeuraient et les jeunes restaient tenus de répondre aux convocations de la justice. Mais la motivation de l’ordonnance retient surtout l’attention. Le juge écrit que l’état de la procédure avait « suffisamment avancé » et que leur élargissement ne pouvait plus faire obstacle à la manifestation de la vérité.
Ces mots sont datés du 9 janvier 2026.
Si, dès janvier, l’instruction était suffisamment avancée pour que la recherche de la vérité ne soit plus menacée par la remise en liberté des inculpés, comment comprendre qu’en septembre, près d’un an après les faits, Warren et sa famille attendent encore le jugement ?
La question porte sur le temps judiciaire. Sur ce qui s’est passé entre une instruction déclarée suffisamment avancée en janvier et cette attente qui se prolonge huit mois plus tard.
Warren, lui, n’a bénéficié d’aucun délai. Ses blessures et son traumatisme sont toujours là.
Un magistrat sanctionné. Et après ?
Il y a dans cette affaire un précédent que l’on aurait tort d’oublier. Le magistrat auquel le dossier avait été confié au départ avait lui-même été sanctionné. Nous avions voulu voir dans cette décision un signal. Celui d’une institution décidée à ne plus tolérer les lenteurs, les négligences ou les dysfonctionnements susceptibles d’affecter des dossiers aussi sensibles.
La suite laisse aujourd’hui un goût amer. Si le magistrat qui avait initialement la charge du dossier a été sanctionné, ceux qui ont pris le relais ne pouvaient ignorer l’attention particulière désormais portée à cette affaire. Surtout que le chef de l’Etat avait, lui-même, donné de la voix. On pouvait alors légitimement penser que le dossier Warren serait traité avec une vigilance redoublée.
Presque un an après l’agression, nous attendons toujours le procès.
À quoi aura donc servi le signal ? Une sanction disciplinaire n’a de sens que si elle corrige un dysfonctionnement et rappelle à l’ensemble de l’institution les exigences attachées à sa mission. Si l’on sanctionne un magistrat et que le dossier continue ensuite à avancer avec une lenteur qui nourrit les mêmes interrogations, le problème dépasse un homme. Il devient institutionnel.
Depuis quelque temps, les annonces de sanctions contre des magistrats se multiplient. Suspensions, procédures disciplinaires, radiations proposées ou prononcées. Mais sanctionner ne suffit pas. Encore faut-il que les dossiers concernés soient ensuite mieux traités.
Dans l’affaire Warren, la première sanction aurait dû provoquer un électrochoc. Elle aurait dû placer ce dossier sous une vigilance particulière et rappeler à tous ceux qui en hériteraient qu’un enfant grièvement blessé et une famille éprouvée attendaient de la justice autre chose que le passage des mois. Manifestement, l’électrochoc n’a pas eu lieu.
Nous avons vu la sanction. Nous attendons toujours la correction.
Certaines sanctions finissent ainsi par ressembler à des trophées exhibés devant l’opinion. Elles impressionnent le jour de leur annonce, puis la vie judiciaire reprend son cours et le justiciable reste avec son dossier.
Celui de Warren suffit à l’illustrer. Son parcours médical continue. Son parcours judiciaire attend toujours son terme. Pendant ce temps, sa famille se bat.
À Port-Gentil, regardez Warren
D’ici peu, en principe, Port-Gentil accueille les plus hautes autorités du pays. Un Conseil des ministres délocalisé y est annoncé. Une session du Conseil supérieur de la Magistrature devrait également s’y tenir. Le calendrier offre une occasion qu’il serait difficile de comprendre si elle était ignorée.
Que les responsables politiques qui seront réunis à Port-Gentil regardent eux aussi cette vidéo. Qu’ils regardent Warren avant d’examiner son dossier, ses soins, l’attente de sa famille et les lenteurs de la procédure. Que le dossier Warren soit mis sur la table. Le gouvernement peut se pencher sur la prise en charge de l’enfant et de sa famille. Le Conseil supérieur de la Magistrature peut examiner le parcours judiciaire du dossier, ses lenteurs, ses éventuels dysfonctionnements et les responsabilités qui pourraient en découler.
Personne ne demande au pouvoir politique de désigner des coupables à la place des juges. Nous demandons que la machine fonctionne, que ceux qui doivent être jugés le soient, que ceux qui doivent être innocentés le soient et que les responsabilités soient enfin établies.
À Port-Gentil, ce dossier devrait aussi permettre de comprendre pourquoi une première sanction n’a pas suffi à faire fonctionner correctement la suite.
Et que Warren puisse enfin entendre autre chose que : attendez encore.
Ils sont tous nos enfants
Warren est notre enfant. Evrard aussi. Saturnin Raven aussi. José Amir aussi. Mary Kévina aussi. André Mathieu aussi. Théo Walli aussi. Victoire France aussi.
Les écrire dans la même phrase ne signifie pas leur attribuer la même responsabilité. Cela rappelle simplement que tous étaient des adolescents et que les adultes avaient des devoirs envers eux. Protéger Warren. Éduquer les autres. Détecter la violence. Intervenir. Puis rendre justice lorsque tout le reste avait échoué.
Aujourd’hui, Warren continue de payer. Sa famille continue de payer. Les autres jeunes attendent qu’une décision fixe leurs responsabilités individuelles. Leurs parents devraient comprendre qu’aider leurs enfants à affronter la justice peut être l’une des plus grandes preuves d’amour qu’ils puissent encore leur donner.
Cette semaine, à Port-Gentil, ceux qui dirigent notre pays auront devant eux bien davantage qu’un dossier judiciaire.
Qu’ils regardent Warren. Qu’ils regardent sa mère. Qu’ils regardent aussi ces dates de naissance : 2007. 2008. Puis qu’ils regardent l’état de nos institutions. Nous n’avons pas seulement laissé un enfant être terriblement agressé. Nous avons laissé des enfants en arriver là.
Et près d’un an plus tard, nous n’avons toujours pas fini de leur rendre justice.
Michel Ongoundou Loundah