Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Alors que les tensions entre Libreville et Brazzaville alimentent commentaires, surenchères et procès en loyauté, Michel Ongoundou Loundah choisit de ramener le débat sur un terrain autrement plus sérieux : celui des faits, de la souveraineté et des intérêts du Gabon. À partir de l’affaire dite des « biens mal acquis », il met en garde contre ces défenseurs autoproclamés du chef de l’État qui, à force de vouloir lui désigner des ennemis, pourraient finir par servir d’autres intérêts que les siens. Une tribune mordante, ouverte par un vieux conte du Haut-Ogooué dont la morale résonne singulièrement avec l’actualité.
Biens mal acquis : le Président Oligui Nguema n’a pas besoin de défenseurs
Le sanglier, le phacochère et les conseillers
Je voudrais commencer par un conte de chez nous, du Haut-Ogooué, que le président Brice Clotaire Oligui Nguema connaît peut-être.
Le sanglier et le phacochère étaient de grands amis. Un jour, chez le phacochère, l’un de ses petits refusa d’obéir à une demande du sanglier. Pour prouver à son ami qu’il était maître chez lui, le phacochère tua le petit. Un autre désobéit. Même sanction. Puis un troisième.
Quelque temps plus tard, le phacochère rendit visite au sanglier. Même scène. Un petit du sanglier refusa d’obéir. Mais cette fois, le père ne le tua pas. Étonné, le phacochère lui rappela ce qu’il avait lui-même fait.
Le sanglier lui répondit en substance : si tu as été assez imprudent pour sacrifier les tiens afin de me plaire, pourquoi voudrais-tu que je fasse la même chose ? Mes petits assureront ma descendance. Je ne vais pas détruire ma famille pour satisfaire un ami.
La morale est connue. Le phacochère est aujourd’hui un animal solitaire, tandis que les sangliers vivent et se déplacent en groupes.
Les contes africains ont parfois cette intelligence que les longues dissertations perdent en chemin.
Avant de suivre un conseil, surtout lorsqu’on exerce les plus hautes responsabilités, une prudence s’impose : celui qui me conseille agit-il dans mon intérêt ou dans le sien ?
La réponse peut éviter bien des catastrophes.
Un président qui n’a demandé à personne de le défendre
J’ai lu l’article d’Africa Intelligence consacré à l’affaire dite des « biens mal acquis ». J’en ai fait une analyse, publiée sous mon nom, et je l’assume. Je ne prétends pas détenir la vérité absolue. On peut contester ce que j’écris, démonter mon raisonnement, produire des éléments contraires. C’est la règle du débat public.
Encore faut-il répondre aux faits.
Depuis quelque temps, le président de la République s’est découvert une armée de défenseurs autoproclamés. À ma connaissance, il n’a demandé à personne de le sauver. Il dirige un État. Il dispose de conseillers, de juristes, de diplomates, d’avocats et de services compétents.
Pourtant, autour du pouvoir gravite aussi une faune interlope, persuadée que le meilleur moyen de se rendre utile — ou surtout de faire les poches au président — consiste à lui fabriquer des ennemis, des complots et des conspirations.
Quelques officines obscures montent de toutes pièces des insinuations, rapprochent des faits sans rapport entre eux et finissent par transformer cette manipulation en argument politique.
Nous avons déjà connu cela.
Le précédent André Mba Obame devrait servir de leçon
En 2009 déjà, André Mba Obame fut publiquement accusé d’avoir voulu déstabiliser le Gabon avec l’appui de mercenaires équato-guinéens. La Guinée équatoriale avait alors formellement démenti toute implication.
Puis vint, en 2011, une histoire encore plus extravagante.
Un Espagnol du nom de José Bescos Turullenque, exploitant forestier dans la zone de Lambaréné, fut présenté comme un mercenaire participant à un complot qui aurait associé André Mba Obame, plusieurs figures de l’opposition et la Guinée équatoriale.
La construction avait tout pour frapper les esprits : Mba Obame était originaire de Medouneu, près de la frontière équato-guinéenne, le président Obiang Nguema dirigeait une ancienne colonie espagnole et l’homme que l’on exhibait était justement espagnol. Il suffisait de relier les points et de baptiser l’ensemble « complot ».
Je me souviens d’autant mieux de cette période que j’étais moi-même ministre de la Défense dans le gouvernement alternatif constitué par André Mba Obame. J’ai subi des filatures et d’autres opérations sur lesquelles je ne souhaite pas revenir ici.
Nous étions donc censés préparer je ne sais quelle prise du pouvoir par la force, avec des mercenaires, des armes et l’appui de Malabo.
Quelques mois plus tard, le 19 mars 2012, GabonReview annonçait que José Bescos Turullenque avait bénéficié d’un non-lieu. Tout le monde avait alors compris — le pouvoir au premier chef — que cette affaire relevait d’une grossière manipulation et que personne n’avait réellement avalé cette énorme couleuvre.
L’histoire est parfois cruelle pour les fabricants de complots.
Pendant des années, André Mba Obame et une partie de l’opposition furent présentés comme des menaces pour la République, soupçonnés de préparer des coups de force, d’entretenir des réseaux clandestins ou de bénéficier d’appuis extérieurs.
Or, lorsque Ali Bongo perdit finalement le pouvoir, le 30 août 2023, ce ne fut ni à cause d’André Mba Obame, disparu depuis huit ans, ni à cause de cette opposition que l’on avait si longtemps désignée comme un danger.
Ali Bongo est tombé à la suite d’un coup d’État organisé au cœur même de son propre système, par des hommes issus de l’appareil de sécurité chargé de le protéger, sous la conduite d’un membre de sa famille.
Le danger que l’on avait passé des années à chercher chez les adversaires déclarés du régime se trouvait finalement à l’intérieur de la maison.
Ce rappel devrait suffire à rendre tout pouvoir prudent lorsque surgissent des courtisans empressés de lui désigner de nouveaux ennemis.
Voilà pourquoi ceux qui s’agitent aujourd’hui m’amènent à m’interroger : sont-ils les héritiers de ces anciennes officines ou, pour certains, les mêmes acteurs revenus sous d’autres habits ?
Dans les deux cas, la méthode n’a guère changé : fabriquer une menace, désigner un ennemi, installer la peur, puis se présenter auprès du pouvoir comme celui qui l’avait vue venir.
Quand les courtisans veulent expliquer au président sa propre famille
Les mêmes réflexes réapparaissent aujourd’hui.
Certains prétendent expliquer au chef de l’État qui est Omar-Denis Junior Bongo, quelles seraient ses intentions ou ce que préparerait son grand-père Denis Sassou-Nguesso.
Ils parlent pourtant à Brice Clotaire Oligui Nguema de personnes qui appartiennent à son propre univers familial et relationnel, qu’il connaît lui-même bien mieux qu’eux.
Certains font subitement semblant de découvrir de très anciennes relations familiales et matrimoniales avec le Congo-Brazzaville. Ils feignent de les découvrir et s’en servent pour alimenter la manipulation, en faisant croire que ces liens pourraient constituer une menace potentielle pour le régime.
Les familles gabonaises et congolaises sont entremêlées depuis des générations. Les mariages, les filiations, les amitiés et les solidarités ont précédé les crispations diplomatiques du moment et leur survivront probablement.
Si ceux qui entourent le pouvoir étaient animés par le souci de l’intérêt national, ils pourraient même regarder ces liens autrement. Une relation familiale ou matrimoniale avec le Congo n’est pas nécessairement une faiblesse.
Elle peut même éventuellement être une passerelle.
Dans les périodes de tension entre États, les relations humaines peuvent parfois ouvrir des portes que les canaux officiels n’arrivent plus à ouvrir. Elles peuvent aider à transmettre un message, calmer une susceptibilité, dissiper un malentendu ou rétablir un dialogue devenu difficile.
Les esprits les plus responsables savent surtout qu’une guerre n’a jamais de véritable vainqueur. Même celui qui proclame sa victoire y perd quelque chose.
Des vies d’abord. Puis de l’argent, des infrastructures, des échanges, de la stabilité, de la confiance et parfois plusieurs décennies de développement.
Transformer des attaches familiales en indices de suspicion relève donc exactement de la logique inverse de celle dont deux pays voisins ont besoin lorsqu’une crispation apparaît. On ne pacifie pas une frontière en inventant des traîtres.
Fabriquer une menace ou faire commerce de la peur pour espérer une faveur n’est pas servir un président.
Maintenant, revenons aux faits.
Africa Intelligence affirme que les avocats de l’État gabonais soutiennent, dans des observations transmises à la justice française, le renvoi d’Antoinette Sassou-Nguesso et d’Omar-Denis Junior Bongo devant le tribunal correctionnel de Paris dans l’affaire des biens mal acquis. Le média indique avoir consulté une note de 53 pages communiquée le 8 septembre 2026.
Voilà l’information à discuter.
Tout le reste n’est que diversion et manipulation.
Le Gabon et le Congo ne sont pas une querelle Facebook
Je ne défends pas Africa Intelligence. Ce média n’a pas besoin de moi. Je défends une exigence beaucoup plus importante. Une crispation entre Libreville et Brazzaville touche directement aux intérêts et à la sécurité de notre pays.
Le Gabon et le Congo partagent une longue frontière, des familles, des populations, une histoire et des intérêts économiques considérables.
Des désaccords peuvent exister. Les transformer en hostilité durable serait irresponsable. Les États disposent de canaux diplomatiques, d’ambassadeurs, de ministres, de conseillers et de services. Ils n’ont pas besoin des flibustiers des réseaux sociaux pour se parler.
À force de zèle, ceux-ci finissent souvent par parasiter la parole officielle, attiser les susceptibilités et créer des tensions dont personne ne maîtrise ensuite les conséquences.
Créer des ennemis au président n’est pas servir l’État
Mes arguments sont attaquables. On peut contester mon analyse, relever mes erreurs et démontrer que je me trompe. Personne, en revanche, ne me trouvera sur le terrain de la personnalisation du débat.
Mon parcours et mes écrits sont là. Je parle d’actes, de principes, d’institutions, de rapports de force et des conséquences des décisions publiques. Le sujet qui nous occupe relève d’une question d’État. Il touche à la souveraineté du Gabon, à sa sécurité et à ses rapports avec un pays voisin auquel nous rattachent la géographie, l’histoire et les familles. Ces matières sont trop sérieuses pour devenir des instruments de cour et de marchandage.
On répond à une analyse par une analyse, aux faits par des faits, aux arguments par des arguments. Transformer une question de souveraineté et de sécurité nationale en concours de fidélité personnelle au chef de l’État serait une faute politique.
Et c’est ici que je reviens au sanglier et au phacochère.
Le président de la République gagnerait peut-être à méditer cette vieille sagesse de chez nous. Tous ceux qui conseillent un chef ne prennent pas nécessairement les risques qu’ils lui demandent de prendre.
Tous ne paieront pas le prix des conflits qu’ils contribuent à provoquer.
Avant d’écouter celui qui vous désigne un ennemi, il faut toujours se demander à qui profite son conseil.
Le phacochère l’a compris trop tard. Il avait sacrifié les siens pour impressionner son ami.
Le sanglier, lui, avait compris une chose simple :
on ne détruit pas sa propre maison pour faire plaisir à ceux qui vous regardent faire.
Michel Ongoundou Loundah