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3/3 — Le Gabon a besoin d’immigration. À lui de choisir laquelle


3/3 — Le Gabon a besoin d’immigration. À lui de choisir laquelle

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Avec cette troisième et dernière tribune consacrée à l’immigration au Gabon, Michel Ongoundou Loundah aborde les pistes de réponse après avoir dressé le constat et interrogé les mécanismes qui alimentent l’irrégularité. L’objectif n’est pas de prétendre régler en trois textes une question aussi vaste et complexe, mais d’ouvrir un débat que le pays ne peut plus esquiver. Un débat dépassionné, adulte et responsable, parce qu’au-delà des chiffres et des crispations, c’est aussi de l’avenir démographique, économique et social du Gabon qu’il est question.

Immigration au Gabon : subir ou choisir ?

 

3/3 — Le Gabon a besoin d’immigration. À lui de choisir laquelle

Après les chiffres et les filières, vient l’essentiel : définir la politique que nous voulons.

Le Gabon est peu peuplé, riche en terres, en forêts, en minerais et en potentiel agricole. Plusieurs secteurs manquent de main-d’œuvre qualifiée ou expérimentée. Fermer le pays n’aurait donc guère de sens. Laisser les besoins du marché, les réseaux informels et le fait accompli décider seuls de notre démographie n’en aurait pas davantage.

Passer d’une immigration subie à une immigration organisée

Une politique migratoire structurée commence par une cartographie des besoins : les métiers aujourd’hui déficitaires, les volumes de travailleurs nécessaires à cinq ans dans l’agriculture, l’élevage, le bâtiment, les mines, l’industrie, le numérique, la santé ou la maintenance, ainsi que les compétences pouvant être formées rapidement au Gabon et celles qui exigent temporairement un recrutement extérieur.

À partir de cette photographie, l’État peut fixer des quotas ou des priorités par secteur, négocier des accords de mobilité avec certains pays, délivrer des titres liés à des contrats précis et imposer des obligations de formation des nationaux.

Une immigration ainsi encadrée devient alors un instrument de développement plutôt qu’un phénomène que l’administration découvre après coup.

Faire venir une compétence, pas seulement une main-d’œuvre

L’agriculture et l’élevage offrent un exemple concret. Le Gabon importe encore une part importante de son alimentation alors que des terres sont disponibles et que la demande intérieure existe.

Le pays peut avoir intérêt à recruter temporairement des éleveurs expérimentés originaires du Niger, du Tchad, du Mali ou d’autres pays disposant d’un savoir-faire éprouvé. Leur arrivée devrait toutefois répondre à des contrats fixant des objectifs de production, des règles sanitaires, une durée, une rémunération et surtout une obligation de transmission.

On ne transfère pas seulement un animal, une semence ou une technologie. Il faut aussi transmettre le savoir qui permet de les maîtriser.

Le programme engagé avec le Brésil autour de l’introduction de bovins et de la formation de jeunes Gabonais montre que cette logique peut être intégrée aux politiques publiques. Elle devrait devenir systématique chaque fois que le pays fait appel à une expertise extérieure.

Former pendant que l’on produit

Le recrutement extérieur ne devrait pas devenir une réponse permanente au déficit de compétences nationales. Chaque programme pourrait associer un professionnel étranger à un ou plusieurs Gabonais en formation, avec des objectifs vérifiables.

Dans la pêche, l’aquaculture, l’élevage, la transformation agroalimentaire, la maintenance industrielle ou certains métiers du bâtiment, ce tutorat permettrait de produire immédiatement tout en développant une compétence locale.

Le Cameroun offre à cet égard un exemple instructif. Dans le cadre d’une coopération avec le Mali, ce sont des pêcheurs maliens qui ont été envoyés au Cameroun pour transmettre leur savoir-faire à des pêcheurs camerounais. Le Mali, qui ne dispose pas de façade maritime, a développé de longue date une expertise particulière de la pêche dans les grands fleuves, dont les techniques diffèrent de celles de la pêche en mer. Cette expérience a notamment été mobilisée dans la zone de la Dibamba, entre Édéa et Douala, devenue l’un des lieux emblématiques de cette coopération. La mission consistait donc à former sur place des pêcheurs camerounais aux techniques de pêche fluviale et, plus largement, au développement des activités halieutiques et de l’aquaculture. À l’issue de leur mission, certains formateurs maliens sont rentrés au Mali, tandis que d’autres se sont installés au Cameroun avec l’accord des autorités. L’intérêt de cette démarche tient à sa logique : faire venir une compétence pour qu’elle soit transmise, puis encadrer les parcours de ceux qui choisissent de rester. Le Gabon pourrait s’inspirer de ce type de coopération dans les secteurs où les compétences locales restent insuffisantes, en faisant de chaque recours à une expertise extérieure une occasion de former durablement des nationaux.

Pas de politique migratoire sans politique de formation

Le Gabon ne peut demander aux entreprises de recruter prioritairement des nationaux si son système de formation ne produit pas les compétences dont elles ont besoin. La préférence nationale doit donc s’accompagner d’une politique massive d’apprentissage, de formation professionnelle et de reconversion.

Les employeurs qui demandent des autorisations de travail pour des métiers déficitaires pourraient contribuer à un fonds de formation ciblé. Les grands projets pourraient se voir imposer des plans de gabonisation mesurables, avec des échéances, des métiers identifiés et des indicateurs publics.

La gabonisation ne peut se réduire à placer un national sur un organigramme pour satisfaire une formalité. Elle doit se traduire par la maîtrise réelle des compétences, des responsabilités et des outils de décision.

L’intégration aussi se prépare

Une immigration organisée suppose aussi d’organiser l’intégration de ceux qui sont appelés à rester.

Une personne qui vit légalement au Gabon pendant de longues années, y travaille, y paie ses impôts et y élève ses enfants appartient de fait à la société. L’État doit définir clairement les droits, les devoirs et les parcours permettant de passer du séjour temporaire à la résidence durable et, lorsque les conditions légales sont remplies, à la nationalité.

La clarté protège tout le monde. Elle évite que des personnes vivent pendant vingt ou trente ans dans une précarité administrative permanente, tout en rappelant que l’installation durable suppose le respect des lois et des obligations du pays d’accueil.

Souveraineté : remettre chaque chose à sa place

Le débat ouvert par les révélations d’Africa Intelligence rappelle qu’une politique migratoire doit aussi tracer une frontière nette entre intégration économique et exercice de la souveraineté.

Qu’un entrepreneur étranger investisse au Gabon, conseille une entreprise ou participe à un projet économique n’a rien d’anormal. Les choses deviennent plus sensibles lorsque des personnes sans fonction officielle identifiable disposent de documents diplomatiques gabonais ou interviennent dans des négociations touchant directement aux intérêts patrimoniaux, militaires, miniers ou diplomatiques de l’État.

La nationalité, à elle seule, n’est pas le sujet. Ce qui compte, ce sont le statut, le mandat, les responsabilités et le contrôle démocratique. Il faut savoir qui a habilité ces personnes, dans quel cadre elles interviennent, à qui elles rendent compte et quels intérêts elles défendent lorsqu’elles agissent au nom du Gabon.

Un passeport diplomatique n’est pas une carte de visite mondaine. Il engage l’État qui le délivre. Son attribution à des personnes n’exerçant pas une fonction publique clairement justifiée devrait donc relever de critères stricts, transparents et contrôlables.

Mesurer enfin ce que l’immigration apporte et ce qu’elle coûte

Le débat gagnerait également en maturité si l’État publiait régulièrement un bilan économique de l’immigration couvrant les emplois occupés, les entreprises créées, les impôts et cotisations versés, les transferts de fonds sortants, les dépenses publiques attribuables, les besoins de logement et de services, ainsi que la contribution à la production et aux exportations.

On sortirait ainsi des impressions. Certains découvriraient peut-être que des étrangers contribuent davantage qu’ils ne l’imaginaient. D’autres constateraient que certains secteurs reposent trop fortement sur une main-d’œuvre importée ou que l’irrégularité entraîne des coûts importants. Dans les deux cas, la décision publique s’appuierait sur des données.

Une politique de population

Au terme de ces trois tribunes, le constat est clair : l’immigration ne peut plus être administrée au gré des contrôles, des régularisations et des urgences. Avec 34,1 % d’étrangers dans la population résidente et un territoire qui reste peu peuplé, elle relève désormais de la démographie, de l’économie, de la formation, de l’aménagement du territoire et de la souveraineté.

La responsabilité du pouvoir est désormais de fixer une trajectoire. Le pays doit identifier les compétences qu’il souhaite attirer, déterminer ses capacités d’accueil, faire respecter les conditions de séjour, organiser la transmission des savoir-faire et garantir aux Gabonais une place réelle dans les secteurs qu’il entend développer. Régularisation et éloignement doivent relever de règles connues, non de campagnes intermittentes.

Le recensement de 2026 nous a donné un chiffre. Il appartient maintenant à l’État d’en tirer une politique de population. Le Gabon peut encore maîtriser sa trajectoire démographique. Ce serait une faute politique de laisser le temps, les filières et le fait accompli la dessiner à sa place.

Michel Ongoundou Loundah

 


Ouvrir le débat

Cette série s’achève ici. Le débat, lui, ne devrait que commencer.

En trois tribunes, nous avons tenté de poser des faits, d’examiner des mécanismes et d’avancer quelques pistes. Nous n’avons certainement pas tout dit. Et nous n’avons surtout pas la prétention de détenir la solution à un problème aussi vaste, complexe et sensible que celui de l’immigration.

Nous avons voulu ouvrir des portes.

Le Gabon est un pays sous-peuplé qui aura besoin de femmes, d’hommes, de compétences et de savoir-faire venus d’ailleurs pour accompagner son développement. Mais cette nécessité ne dispense ni d’organiser les flux, ni de faire respecter les règles, ni de protéger les équilibres démographiques, économiques et sociaux du pays. Une politique migratoire structurée doit pouvoir concilier ces exigences sans dresser les Gabonais contre les étrangers.

Voilà pourquoi ce débat doit sortir des passions, des peurs et des surenchères. La xénophobie n’est pas une politique migratoire. Le déni non plus.

Entre les deux, il existe un espace pour la réflexion, la règle, l’anticipation et la responsabilité publique. C’est dans cet espace que le Gabon doit construire sa propre réponse, en tenant compte de ses besoins, de sa démographie, de son économie, de ses frontières et de ce qu’il veut devenir dans vingt ou trente ans.

Nous avons ouvert le débat. À d’autres maintenant de l’enrichir, de nous contredire s’il le faut, d’apporter d’autres expériences et d’autres propositions. Pourvu qu’on en parle froidement, librement et sans haine.

Parce qu’au bout de ce débat, la question dépasse celle de savoir qui entre au Gabon. Elle est aussi de savoir quel Gabon nous voulons construire demain.

Note

Ce dossier repose sur les données disponibles au moment de sa rédaction. Les chiffres du RGPL 2026 devront être complétés par les tableaux détaillés de l’INSTAT. Les références à Africa Intelligence sont présentées comme des révélations de ce média et appellent, lorsqu’elles concernent des statuts, documents ou interventions non publiquement établis par l’administration, des clarifications officielles.

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