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Biens mal acquis : Libreville peut-il se permettre un nouveau front avec Brazzaville ?


Biens mal acquis : Libreville peut-il se permettre un nouveau front avec Brazzaville ?

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Jusqu’où Libreville peut-il pousser le dossier des « biens mal acquis » sans ouvrir une crise avec Brazzaville ? En soutenant une procédure qui atteint désormais directement la famille de Denis Sassou-Nguesso, le Gabon défend ses intérêts patrimoniaux, mais prend aussi le risque de tendre une relation stratégique avec son principal voisin frontalier. Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah pose une question simple et redoutable : que peut gagner le Gabon, et surtout que peut-il se permettre de perdre ?

Biens mal acquis : Libreville peut-il se permettre un nouveau front avec Brazzaville ?

L’affaire dite des « biens mal acquis » vient de sortir des prétoires pour entrer de plain-pied dans la diplomatie.

Selon Africa Intelligence de ce 11 septembre 2026, les avocats de l’État gabonais ont transmis, trois jours plus tôt, à la justice française un mémoire de 53 pages dans lequel ils soutiennent le renvoi devant le tribunal correctionnel de l’ensemble des personnes et sociétés visées par le réquisitoire du Parquet national financier dans le volet gabonais du dossier.

Parmi elles figurent Antoinette Sassou-Nguesso, épouse du président congolais, ainsi qu’Omar-Denis Junior Bongo et Yacine Queenie Bongo, petits-enfants de Denis Sassou-Nguesso et descendants d’Omar Bongo Ondimba.

Quand le droit rencontre la diplomatie

Juridiquement, la position de Libreville se tient. L’État gabonais s’est constitué partie civile. S’il estime que des fonds publics ont servi à acquérir des biens privés, il est fondé à en demander la confiscation et, le cas échéant, la restitution. Seulement, les dossiers judiciaires ont parfois une adresse diplomatique.

Africa Intelligence rapporte que Denis Sassou-Nguesso aurait très mal accueilli la démarche gabonaise, au point d’en parler avec Emmanuel Macron lors de leur entretien du 9 septembre à l’Élysée. Le président congolais aurait espéré un désistement de Libreville comme partie civile afin, écrit le journal, « d’affaiblir la procédure ».

Le journal est encore plus explicite : « Le président congolais, furieux contre son homologue gabonais, Brice Clotaire Oligui Nguema, a évoqué le dossier lors de son entretien avec le chef de l’État français, Emmanuel Macron, dans la matinée du 9 septembre à l’Élysée. »

Pour Libreville, il s’agit d’abord de défendre les intérêts patrimoniaux du Gabon. Mais à Brazzaville, la même démarche est reçue à travers une tout autre grille de lecture, puisqu’elle touche directement la famille présidentielle congolaise.

C’est là que le dossier change de nature. Une initiative juridiquement fondée peut, par ses effets, devenir un sujet diplomatique majeur.

Le droit poursuit sa logique propre. La diplomatie, elle, doit désormais en gérer les conséquences.

Près de 2 000 kilomètres qu’on ne peut pas déplacer

Le Congo n’est pas un voisin parmi d’autres. Le Gabon partage avec lui près de 2 000 kilomètres de frontière terrestre, de très loin la plus longue de ses trois frontières internationales. Six de nos neuf provinces sont concernées, à des degrés divers, par cet espace frontalier.

Deux mille kilomètres de frontière ne se traitent pas au gré des humeurs diplomatiques. Des familles vivent de part et d’autre. Des communautés partagent des langues, des histoires et parfois les mêmes espaces traditionnels. S’y ajoutent des échanges commerciaux, des intérêts économiques, des enjeux sécuritaires et migratoires.

Une crise durable avec Brazzaville ne resterait donc pas enfermée entre deux palais présidentiels. Elle toucherait d’abord les populations frontalières, les échanges, les circulations et les familles installées des deux côtés.

C’est là que le dossier devient sérieux.

Un voisinage qui appelle de la vigilance

Cette crispation intervient alors que le Gabon doit déjà assumer les suites de son long contentieux territorial avec la Guinée équatoriale autour notamment de Mbanié, Cocotiers et Conga.

La Cour internationale de Justice a rendu son arrêt le 19 mai 2025. Il reste désormais à administrer avec Malabo les conséquences politiques, territoriales et diplomatiques de cette décision.

Et voici maintenant Brazzaville.

L’accumulation des contentieux et des tensions avec deux voisins impose une réflexion plus large sur l’état de notre voisinage et, au-delà, sur la cohérence de notre diplomatie régionale.

Les chaises vides du 17 août

Un autre fait mérite d’être posé.

Lors de la commémoration du 66e anniversaire de l’indépendance du Gabon, le 17 août dernier, aucun des chefs d’État des trois pays qui partagent une frontière terrestre avec nous n’a fait le déplacement à Libreville.

Ni Denis Sassou-Nguesso, ni Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, ni Paul Biya. Aucun.

On connaît pourtant les usages de la sous-région, où les chefs d’État se déplacent volontiers pour quelques heures lorsqu’ils entendent marquer leur proximité.

En diplomatie, les chaises vides parlent aussi.

À chacun d’entendre ce qu’il veut y entendre.

L’immigration ajoute une contrainte supplémentaire

Cette situation prend encore davantage de poids au moment où l’immigration s’impose dans le débat public gabonais.

On peut renforcer les contrôles et mieux surveiller les points de passage. Mais aucune politique migratoire sérieuse ne peut fonctionner durablement sans coopération avec les voisins.

On ne maîtrise pas près de 2 000 kilomètres de frontière avec le Congo en tournant le dos à Brazzaville.

La diplomatie de voisinage devient alors une question de sécurité nationale.

Et le peuple gabonais, qu’y gagnera-t-il ?

Admettons que la procédure aboutisse. Admettons que des immeubles soient confisqués en France et que leur valeur soit restituée au Gabon.

Que deviendra cet argent ?

La question est légitime parce que nous avons déjà une expérience récente.

Après le 30 août 2023, les Gabonais ont vu des images de sommes d’argent, de véhicules, de biens mobiliers et immobiliers saisis. Des rétrocessions ont été annoncées.

Plus de trois ans après, où est le bilan consolidé ?

Quelle somme totale a été récupérée ? Où a-t-elle été comptabilisée ? Quelle affectation budgétaire lui a été donnée ? Quel inventaire public permet de suivre les biens mobiliers et immobiliers saisis ?

Nous avons eu les images de la saisie.

Nous attendons toujours la comptabilité de l’après-saisie.

C’est là que le débat sur les « biens mal acquis » devient aussi un débat gabonais sur la reddition des comptes.

La Ve République ne peut pas réclamer à Paris la restitution d’avoirs supposément détournés et considérer ensuite que le citoyen n’a pas à savoir précisément ce qu’ils deviennent une fois revenus au pays.

La restitution n’est pas la dernière étape. La dernière étape, c’est la reddition des comptes.

Nous savons ce que nous risquons

En cas de crise sérieuse avec Brazzaville, nous savons déjà qui paierait : les populations.

Celles qui commercent de part et d’autre de la frontière. Celles dont les familles vivent dans les deux pays. Les transporteurs. Les opérateurs économiques. Les provinces frontalières.

Le risque est concret.

En revanche, si les biens étaient restitués demain, le citoyen gabonais ne dispose aujourd’hui d’aucune garantie institutionnelle suffisamment solide lui permettant de savoir, avec précision, combien aura été récupéré, où l’argent aura été inscrit et quelle destination lui aura été donnée.

Nous savons ce que nous pouvons perdre dans une crise diplomatique. Nous ne savons pas encore ce que le peuple gabonais gagnera réellement d’une restitution.

Ce constat repose sur notre expérience récente de la gestion des biens saisis et de l’absence de reddition publique suffisamment claire.

Il commande donc de la prudence, mais surtout de l’intelligence politique.

Et Paris au milieu

Il reste une ironie.

Cette tension entre Libreville et Brazzaville naît d’une procédure française. Le juge est français. Le parquet est français. Plusieurs biens se trouvent en France. Et Denis Sassou-Nguesso a porté le sujet jusque dans son entretien avec Emmanuel Macron à l’Élysée.

Mais le dossier ne s’arrête pas à l’Afrique centrale. Parmi les personnes concernées figure également Élisabeth Gandon, dirigeante d’AICI en France et de sa filiale gabonaise. Or AICI a été fondée et longtemps dirigée par Dominique Ouattara, aujourd’hui Première dame de Côte d’Ivoire, et a entretenu pendant des années des liens étroits avec la gestion du patrimoine immobilier de la famille Bongo.

Ce prolongement n’est pas anodin. Il ne signifie évidemment pas que Dominique Ouattara soit elle-même poursuivie dans ce dossier. Mais dès lors qu’une ancienne proche collaboratrice, à la tête d’une structure historiquement associée à ses activités immobilières, apparaît dans une procédure aussi sensible, le dossier est susceptible d’avoir un écho politique au-delà de Libreville et de Brazzaville.

Après Malabo et Brazzaville, voilà donc qu’Abidjan peut, à son tour, regarder avec attention ce qui se joue devant la justice française.

Plus de soixante ans après les indépendances, Paris demeure encore le lieu où se règlent une partie des héritages patrimoniaux et politiques de l’Afrique.

La France n’a même plus besoin de réclamer le rôle d’arbitre. Nos patrimoines et nos vieux réseaux continuent parfois de le lui rendre.

L’intelligence diplomatique, maintenant

Libreville doit défendre les intérêts patrimoniaux du Gabon. Mais défendre un intérêt ne dispense jamais d’en mesurer le coût global.

Le Congo est un voisin que la géographie nous impose durablement. Près de 2 000 kilomètres de frontière terrestre, des populations mêlées, des échanges économiques, des enjeux migratoires et sécuritaires : tout cela oblige à davantage de réalisme.

La diplomatie gabonaise a aujourd’hui besoin de pragmatisme, de maturité et d’intelligence stratégique.

Elle doit savoir défendre nos droits sans perdre de vue la hiérarchie de nos intérêts, mesurer les rapports de force, anticiper les conséquences d’une décision et distinguer le gain juridique du bénéfice réel pour le pays.

Avec Brazzaville, la bonne politique, c’est la maîtrise.

Savoir jusqu’où aller. Savoir ce qu’il faut obtenir. Et surtout savoir ce que le Gabon ne peut pas se permettre de perdre.

Michel Ongoundou Loundah

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