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4/4 — Saint-Michel : quand les ruines racontent encore Ndjolé


4/4 — Saint-Michel : quand les ruines racontent encore Ndjolé

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Dernier volet de sa série consacrée à Ndjolé. Michel Ongoundou Loundah nous conduit sur les vestiges de l’ancienne mission Saint-Michel, fondée en 1897, où la forêt gagne désormais les murs, les charpentes et les derniers témoins d’un pan entier de notre histoire. Le temps n’est plus à la simple évocation : chaque saison supplémentaire efface un peu davantage ce patrimoine. L’auteur appelle les autorités à engager sans délai sa sauvegarde et à inscrire, de Saint-Michel à l’île Samory, Ndjolé dans une véritable politique de mémoire et de transmission.

Ndjolé : Et si le centre du Gabon était là ?

4/4 — Saint-Michel : quand les ruines racontent encore Ndjolé

Il faut quitter un moment la route, traverser l’Ogooué et gagner l’autre rive pour comprendre qu’à Ndjolé, l’histoire ne se trouve pas seulement dans les livres. Elle est encore debout. Ou plutôt, ce qu’il en reste : des murs gagnés par la végétation, des charpentes en bois rongées par l’humidité, des planchers fragilisés, des chauves-souris, des ouvertures béantes et, partout, la forêt équatoriale qui reprend lentement possession des lieux.

Dans l’ancienne église, on distingue encore la tribune où prenaient place la chorale et l’harmonium. On y accédait par un escalier en bois, aujourd’hui marqué par le temps. Ce détail suffit à faire surgir ce que fut autrefois Saint-Michel : un lieu de prière, de chants, d’enseignement et de vie.

Fondée le 27 juillet 1897 à l’initiative de Mgr Alexandre Leroy, puis inaugurée par Mgr Louis Martrou, la mission fut implantée sur la rive gauche de l’Ogooué, non loin de l’île qui porte aujourd’hui le nom de Samory Touré.

À la fin du XIXe siècle, l’Ogooué est l’un des grands axes de pénétration vers l’intérieur. Explorateurs, maisons de commerce, administration coloniale et missions religieuses suivent peu à peu son cours. Ndjolé occupe déjà une place importante dans cette géographie.

Quand les missions remontaient l’Ogooué

Saint-Michel s’inscrit dans ce mouvement d’implantation missionnaire vers l’intérieur du territoire. La mission de Franceville est fondée la même année, en 1897, avant de devenir Saint-Hilaire, aujourd’hui cathédrale de Franceville.

Le parallèle est intéressant. Les deux missions appartiennent à la même période et au même mouvement d’évangélisation, mais leur destin a divergé : Saint-Hilaire a poursuivi son histoire, tandis que l’ancienne mission de Ndjolé a fini par être abandonnée.

Ce rapprochement me touche aussi personnellement. J’ai passé une petite partie de ma prime enfance à Franceville, et Saint-Hilaire appartient à mon histoire familiale. Mon grand-père, Ongoundou Cécilien, était catéchiste. Dans les années 1950, il avait quitté son village d’Ondili pour s’installer à proximité de l’église, comme cela se faisait souvent autour des missions.

Le lien entre Ndjolé et Franceville passe aussi par Pierre Savorgnan de Brazza et par l’Ogooué. À Franceville, Saint-Hilaire se trouve au bord de la Passa, non loin de l’Ogooué, appelé Lébayi dans cette partie du Gabon. Ndjolé fut longtemps une porte vers l’intérieur. Franceville devint l’un des grands points de cette progression vers l’est. Les deux villes appartiennent ainsi à une même géographie historique structurée par l’Ogooué.

Dans cette histoire, les catéchistes ont joué un rôle encore insuffisamment raconté. Ils assuraient l’enseignement, accompagnaient les communautés et maintenaient souvent la vie religieuse lorsque les prêtres étaient éloignés.

Une mission qui était aussi un lieu de vie

Saint-Michel ne se résumait pas à une église.

La mission comprenait plusieurs bâtiments et accueillait notamment des activités scolaires et sanitaires. Les témoignages et les photographies anciennes montrent qu’elle formait un véritable ensemble religieux, éducatif et social. Puis le centre de gravité de Ndjolé s’est déplacé. Le développement de la ville sur la rive droite, l’ouverture de nouveaux axes routiers et les difficultés liées à la traversée du fleuve ont progressivement isolé l’ancienne mission.

À partir des années 1950 et 1960, son activité décline avant l’abandon du site.

Dans la forêt équatoriale, l’abandon laisse peu de répit. La végétation gagne d’abord les abords, atteint les murs, puis entre dans les bâtiments.

Un patrimoine qui disparaît

C’est ce qui frappe aujourd’hui à Saint-Michel.

On ne se trouve pas devant un monument protégé et expliqué, mais devant un patrimoine qui se dégrade sous nos yeux.

La végétation recouvre les structures, l’humidité travaille les murs et les années emportent peu à peu ce qui reste. Chaque élément qui disparaît rend plus difficile la restitution de l’histoire du lieu.

Or Saint-Michel pourrait devenir l’un des sites patrimoniaux majeurs de Ndjolé.

À proximité, l’île Samory renvoie à la relégation de résistants africains. Emane Ntole rappelle la résistance à la pénétration coloniale. La « colline Léon Mba » conserve la mémoire du coup d’État de 1964. L’Ogooué raconte le rôle économique et historique de la ville.

Saint-Michel ajoute à cet ensemble la mémoire de l’évangélisation, de l’éducation, de la santé et des transformations sociales de cette période.

Sauver sans effacer

Il ne s’agit pas de reconstruire artificiellement une mission de 1897. La ruine elle-même raconte quelque chose : le temps, l’abandon et la fragilité du patrimoine.

L’urgence est d’abord de sécuriser le site, documenter les bâtiments, recueillir les témoignages, rechercher les archives des Spiritains et de l’Église catholique, retrouver les photographies anciennes et reconstituer l’histoire du lieu.

Quelques panneaux, une chronologie, des images d’archives, des QR codes, des visites scolaires et des guides formés permettraient déjà de donner du sens au site sans le dénaturer.

Il faut surtout agir avant qu’il ne soit trop tard.

Vingt ou trente années supplémentaires d’abandon pourraient rendre toute sauvegarde beaucoup plus difficile. Pendant que les dossiers circulent et que les projets attendent, les pluies tombent, les racines avancent et les murs se fissurent.

La forêt ne connaît pas notre calendrier.


Transmettre une mémoire vivante

En refermant cette série sur Ndjolé, une pensée m’est revenue : celle de Boubacar Joseph Ndiaye, l’ancien conservateur de la Maison des Esclaves de Gorée, au large de Dakar.

Je l’avais rencontré pour la première fois en 2001. J’y suis ensuite retourné deux ou trois fois, notamment avec mes enfants. Ce qui m’avait marqué chez lui, c’était sa manière de raconter. Il donnait envie de comprendre Gorée, de regarder autrement ses murs, ses portes et ses silences. C’était un conteur extraordinaire.

Son souvenir s’est imposé en travaillant sur Ndjolé. Non parce que Gorée et Ndjolé portent la même histoire, mais parce que tous deux concentrent une mémoire qui dépasse leur géographie.

Le lien avec le Sénégal est d’autant plus fort que Cheikh Ahmadou Bamba, grande figure spirituelle sénégalaise, a connu l’exil au Gabon et est passé par Ndjolé. Avec Samory Touré et d’autres déportés africains, il inscrit la ville dans une histoire qui dépasse largement le cadre national.

L’île Samory, Saint-Michel, Brazza, Emane Ntole, la « colline Léon Mba », l’Ogooué, les résistants et les déportés composent un patrimoine considérable. Encore faut-il le relier et le raconter.

Je me prends alors à rêver d’une personnalité de la trempe de Joseph Ndiaye, entourée d’une équipe de jeunes Gabonais, voire de jeunes Africains, formés à l’histoire de Ndjolé et capables de la transmettre aux élèves, aux visiteurs et aux chercheurs.

Il n’est pas nécessaire de commencer par un grand centre de mémoire. Des guides bien formés, des parcours documentés, une signalétique cohérente, des archives rassemblées et des supports pédagogiques constitueraient déjà une base solide. Une structure plus ambitieuse pourrait venir ensuite, si le besoin et les moyens le justifient.

Mais ce travail ne pourra pas reposer seulement sur la bonne volonté de quelques passionnés.

Les autorités nationales, provinciales et locales doivent désormais regarder Ndjolé comme un véritable territoire de mémoire. Sauvegarder Saint-Michel, documenter l’île Samory, valoriser Emane Ntole, préserver les lieux liés à 1964 et former des passeurs de mémoire relèvent d’une même politique patrimoniale.

Ndjolé possède déjà l’essentiel : les lieux, les traces et les histoires.

Il appartient maintenant à ceux qui ont la responsabilité de les protéger de faire en sorte qu’elles ne disparaissent pas avec les murs.

Michel Ongoundou Loundah

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