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4/6 — Qui a donné l’ordre ? Par Michel Ongoundou Loundah


4/6 — Qui a donné l’ordre ? Par Michel Ongoundou Loundah

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Dix ans après l’assaut du QG de Jean Ping, une question demeure entière : qui a donné l’ordre ? Les témoins sont encore là, les archives peuvent parler. Et lorsqu’un ancien Premier ministre d’Ali Bongo, Alain-Claude Bilie By Nze, appelle lui-même à faire la lumière et se dit prêt à assumer sa part de responsabilité si elle est établie, le silence devient plus difficile encore à justifier. C’est l’objet de ce quatrième volet.

31 août 2016 – 31 août 2026 : dix ans après, se souvenir pour comprendre

4/6 — Qui a donné l’ordre ?

Dans la nuit du 31 août au 1er septembre 2016, des hommes armés ont pris d’assaut le quartier général de Jean Ping, aux Charbonnages. Des grenades et des gaz lacrymogènes ont été utilisés. Des balles réelles ont été tirées. Des personnes présentes dans les locaux ont été arrêtées. Des hommes sont morts. D’autres ont été blessés.

Ce ne fut ni une échauffourée ni l’initiative improvisée de quelques hommes.

Une opération armée a été conduite contre le quartier général d’un candidat à l’élection présidentielle, quelques heures après la proclamation des résultats contestés du scrutin.

Des hommes ont été mobilisés. Des unités ont été engagées. Des armes, des véhicules et des moyens logistiques impressionnants ont été mis à leur disposition.

Il y eut donc une décision, des instructions et une chaîne de commandement.

Dix ans après, la question tient en quelques mots : qui a décidé, qui a donné les ordres, qui les a transmis et qui les a exécutés ?

Remonter la chaîne de commandement

Identifier les hommes présents sur le terrain ne suffira jamais.

Il faut établir quelles unités ont participé à l’opération, qui les commandait, quelles instructions elles avaient reçues, quels moyens leur avaient été attribués et quelle était leur mission exacte.

Puis remonter la chaîne.

Une opération de cette ampleur ne naît pas spontanément. Et surtout, elle laisse des traces : ordres de mission, réquisitions, instructions opérationnelles, transmissions, registres d’unités, dotations en armes et munitions, rapports hiérarchiques, comptes rendus d’intervention.

Ces documents existent-ils encore ?

S’ils existent, ils doivent être recherchés et exploités.

S’ils ont disparu, il faudra également établir dans quelles circonstances.

Un autre élément mérite d’être interrogé.

Après l’assaut, le quartier général est resté sous contrôle des forces de sécurité pendant plus de quarante-huit heures avant que les militants et responsables de l’opposition ne puissent réellement reprendre possession des lieux et les nettoyer.

Que s’est-il passé pendant ce laps de temps ? Cette question est d’autant plus importante que, dix ans après, le nombre exact de personnes tuées au QG ou dans ses environs reste discuté.

Le maintien du site sous contrôle des forces de sécurité a-t-il pu permettre de déplacer des corps, de faire disparaître certaines traces ou de modifier la scène avant que les lieux ne soient de nouveau accessibles ?

Il ne s’agit pas de l’affirmer. Mais pour l’Histoire, il est important d’élucider cet aspect.

Car si l’on veut comprendre pourquoi il demeure aujourd’hui si difficile d’établir avec certitude le nombre de morts, ce qui s’est passé dans le QG et autour de lui durant ces heures doit également faire partie de l’enquête.

Ceux qui peuvent répondre sont encore là

C’est peut-être, là, le point le plus concret.

À l’exception d’Ali Bongo Ondimba et de sa famille, aujourd’hui hors du Gabon, les principales personnalités qui occupaient les différents niveaux de la hiérarchie politique, administrative, sécuritaire et militaire de l’époque sont, à ma connaissance, encore en vie.

Pour beaucoup, elles vivent toujours au Gabon.

Le ministre de la Défense de l’époque.

Le ministre de l’Intérieur.

Les responsables des différentes forces.

Les chefs de corps.

Les responsables politiques, administratifs et militaires qui occupaient des fonctions leur permettant de connaître, d’autoriser, d’organiser ou de transmettre une telle opération.

Ils peuvent être entendus.

Les noms de certaines de ces personnalités, soupçonnées à tort ou à raison d’avoir joué un rôle dans les exactions de 2016, ont été communiqués à la Cour pénale internationale et à différentes organisations de défense des droits humains.

Cela ne fait d’aucune d’elles un coupable. C’est, d’ailleurs, une raison supplémentaire d’ouvrir enfin le dossier. Car le soupçon ne peut remplacer l’enquête, pas davantage que le silence ne peut tenir lieu d’acquittement.

Il faut savoir qui a fait quoi.

Une prise de position qui casse la lecture binaire du dossier

La position d’Alain-Claude Bilie By Nze mérite une attention particulière parce qu’elle casse une lecture trop binaire, voire manichéenne, des événements de 2016.

La demande de vérité ne vient pas seulement des victimes, des familles, de l’ancienne opposition ou de la société civile. Elle est également portée par un ancien Premier ministre d’Ali Bongo, qui fut au cœur du pouvoir.

Alain-Claude Bilie By Nze s’est prononcé clairement pour la mise en place d’une commission chargée de faire la lumière sur les crises postélectorales, notamment celle de 2016. Il a également indiqué que si une responsabilité personnelle devait lui être imputée et établie, il l’assumerait.

Cette position mérite d’être entendue.

Elle a aussi le mérite de renvoyer chacun à ses propres responsabilités, y compris ceux qui, hier dans l’opposition, dénonçaient les exactions, évoquaient des dizaines de morts et réclamaient l’ouverture des dossiers, et qui se retrouvent aujourd’hui au cœur ou à la périphérie du pouvoir.

Certains exercent désormais des fonctions ministérielles, parfois régaliennes. Ils disposent donc d’un accès aux administrations, aux dossiers et aux archives qu’ils n’avaient pas hier.

Ceux qui réclamaient la vérité lorsqu’ils étaient dans l’opposition ont aujourd’hui les moyens de contribuer à la faire établir.

Sur ce point, la logique défendue par Alain-Claude Bilie By Nze mérite d’être soutenue : que les dossiers soient ouverts, que les archives parlent, que chacun soit entendu et que les responsabilités soient établies, quelles que soient les appartenances politiques d’hier ou d’aujourd’hui.

Le mémorandum avait posé le problème

Le 20 décembre 2019, à Bruxelles, avec Maître Fabien Méré et plusieurs compatriotes, nous avions remis au Service européen pour l’action extérieure un mémorandum consacré notamment aux violences postélectorales de 2016.

Ce document réclamait une commission d’enquête internationale et indépendante chargée d’établir les faits et d’identifier les victimes, les exécutants et les commanditaires.

Ces trois mots résument encore aujourd’hui ce qui reste à faire.

Les victimes : qui sont-elles et combien sont-elles ?

Les exécutants : qui a participé matériellement aux opérations ?

Les commanditaires : qui les a décidées et ordonnées ?

Le troisième volet de cette série était consacré aux victimes.

Celui-ci pose la question des responsabilités.

Pourquoi ce silence persistant ?

Nous ne sommes pas naïfs.

Certaines personnalités soupçonnées, à tort ou à raison, d’avoir été impliquées dans les événements de 2016 ont conservé une influence ou continuent d’évoluer dans certains cercles du pouvoir ou à sa périphérie.

Cette réalité peut aussi expliquer le peu d’empressement mis jusqu’ici à ouvrir complètement le dossier.

Lors du Dialogue national inclusif, la question des responsabilités liées aux violences de 2016 avait été évacuée, notamment au motif que le pays se trouvait encore sous un régime de transition.

La transition est terminée depuis un peu plus d’un an. Cet argument ne peut donc plus servir à différer indéfiniment la recherche de la vérité.

Dix ans après les faits, il ne s’agit même plus de savoir si ce dossier doit être ouvert.

Il faut savoir pourquoi il ne l’est toujours pas.

Une mémoire encore inégale

Un autre décalage mérite d’être relevé, sans lui donner plus de portée qu’il n’en a.

Le nouvel Hôtel des Affaires étrangères porte désormais le nom de Jean Ping.

Cet hommage institutionnel intervient dix ans après des événements dont son quartier général fut l’un des principaux théâtres.

Dans le même temps, des victimes, des blessés et surtout des familles de personnes tuées ou disparues continuent de considérer que leur propre histoire reste sans réponse, sans reconnaissance suffisante et, pour certaines, sans réparation.

Ce contraste nourrit une incompréhension, et même des crispations.

Dans une partie de l’opinion, le sentiment s’est installé que la figure politique centrale de 2016 a fini par recevoir une reconnaissance institutionnelle, tandis que ceux qui ont payé le prix humain de cette crise restent, eux, dans l’attente.

Ce sentiment, qu’on le partage ou non, ne peut être ignoré.

La mémoire du 31 août 2016 ne peut se construire seulement autour de ses principaux acteurs politiques. Elle doit aussi, et peut-être d’abord, rendre leur place à ceux qui ont perdu un proche, à ceux qui ont été blessés, arrêtés ou durablement marqués par ces événements.

Des hommes sont morts.

Des familles ont été brisées.

Certaines attendent encore que l’État leur dise ce qui est arrivé aux leurs.

La reconnaissance des victimes, la place qui leur a été accordée depuis dix ans et ce que la Nation leur doit méritent un traitement particulier.

Il faut ouvrir le dossier

Dix ans après, le temps des hypothèses et des soupçons doit céder la place à celui de l’enquête.

Une commission indépendante doit être créée, avec les moyens et l’autorité nécessaires pour établir les faits et les responsabilités.

Rien de plus. Rien de moins.

Le déni n’effacera rien

La vengeance n’a rien à faire ici.

Les règlements de comptes non plus.

Ce qui est demandé est plus simple et plus essentiel : la vérité et l’histoire. Parce que cette histoire ne disparaîtra pas à force de silence. Elle ne s’effacera pas dans le déni.

Du sang a coulé.

Des hommes sont morts.

Des familles portent encore cette histoire.

Dix ans après, notre pays doit pouvoir répondre à des questions élémentaires.

Combien sont morts ?

Pourquoi sont-ils morts ?

Qui les a tués ?

Et sur l’ordre de qui ?

Les personnes capables d’apporter des réponses sont encore en vie.

Les archives existent peut-être encore. Les responsabilités peuvent être établies. Et si certains ont été injustement soupçonnés pendant dix ans, ils ont eux aussi intérêt à ce que la vérité soit faite.

Le silence n’est plus une réponse.

Michel Ongoundou Loundah

À suivre — 5/6

La reconnaissance des victimes et ce que la Nation leur doit

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