Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
L’Histoire a parfois ses silences. Et dans ces silences, des hommes disparaissent une seconde fois.
Paul-Marie Yembit est de ceux que notre mémoire nationale a laissés s’effacer. Il est temps de rouvrir cette page et de rendre un nom, un visage et une place à celui qui fut l’un des hommes forts des premières années de la République. Michel Ongoundou Loundah lui consacre cette tribune.
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Paul-Marie Yembit : rendre enfin sa place à l’homme que notre mémoire a effacé
La mémoire nationale n’est jamais neutre. Elle retient certains noms, en magnifie d’autres et en laisse parfois disparaître qui auraient pourtant mérité de demeurer au premier plan.
Paul-Marie Yembit est de ceux-là.
Plusieurs générations de Gabonais connaissent à peine son nom. Et lorsqu’on le cite encore, c’est trop souvent pour raconter une anecdote, reproduire une caricature ou se moquer de son français. Comme si la valeur d’un homme d’État gabonais devait se mesurer à son aptitude à manier parfaitement la langue française.
Cette injustice mérite aujourd’hui d’être réparée.
Un homme parti de loin
Paul-Marie Yembit naît le 22 décembre 1917. Son parcours ne ressemble pas à celui des élites africaines formées dans les grandes écoles françaises de l’époque. Il fréquente notamment la mission catholique de Lambaréné avant de travailler dans le commerce à Mouila.
En 1952, il devient conseiller territorial de la Ngounié. Réélu en 1957, il rejoint le Bloc démocratique gabonais et appartient à cette génération qui accompagne le pays dans les dernières années de la période coloniale et les premières années de l’indépendance.
Ministre chargé de la Production agricole, secrétaire général adjoint du BDG en 1960, député puis vice-président du gouvernement d’union nationale, il occupe une place centrale dans les premières institutions de la jeune République.
Il fut notamment vice-président du Gouvernement, chargé de la Justice. Ce seul parcours devrait lui assurer une place particulière dans notre histoire nationale.
Nous avons préféré retenir son français
Voilà probablement ce qu’il y a de plus cruel. D’un homme qui fut conseiller territorial, ministre, député, maire de Mouila et vice-président du Gouvernement, une partie de la mémoire populaire a surtout conservé sa manière de parler français.
On a ri de ses tournures. On a imité son accent. On a raconté ses fautes supposées. À force, la caricature a fini par prendre la place du personnage historique.
Mais depuis quand la maîtrise du français constitue-t-elle un certificat de compétence, de patriotisme ou d’intelligence pour un responsable politique gabonais ? Paul-Marie Yembit appartenait à une génération issue d’un pays colonisé où l’accès à l’instruction était profondément inégal.
On peut discuter ses choix ou son action. C’est le rôle de l’Histoire. Mais réduire un homme ayant occupé l’une des plus hautes fonctions de l’État à ses fautes de français est intellectuellement paresseux et historiquement injuste.
Au cœur des premières années de la République
Le Gabon est alors un jeune État. L’indépendance date du 17 août 1960. Les institutions se mettent en place, les équilibres politiques se construisent et les rapports avec l’ancienne puissance coloniale restent considérables.
Paul-Marie Yembit traverse ces premières années de la République et la période troublée qui suit le coup d’État de février 1964. Pendant plusieurs années, il occupe la vice-présidence du Gouvernement aux côtés de Léon Mba.
En novembre 1966, un changement majeur intervient. Paul-Marie Yembit quitte la vice-présidence du Gouvernement. Albert-Bernard Bongo lui succède, tandis que Yembit devient ministre d’État chargé de la Justice.
Mais cette substitution prend une tout autre dimension quelques mois plus tard.
En février 1967, alors que la maladie de Léon Mba laisse déjà entrevoir l’imminence de sa succession, la Constitution est modifiée. Le poste de vice-président de la République est créé. Son titulaire est désormais appelé à exercer les pouvoirs présidentiels en cas de vacance de la présidence.
Albert-Bernard Bongo, qui avait remplacé quelques mois auparavant Paul-Marie Yembit à la vice-présidence du Gouvernement, se retrouve ainsi placé au cœur du dispositif successoral.
À la mort de Léon Mba, en novembre 1967, le mécanisme institutionnel mis en place quelques mois plus tôt produit ses effets et Albert-Bernard Bongo accède à la présidence de la République.
La succession avait donc été préparée en amont, alors que l’état de santé de Léon Mba était connu et que la question de l’après-Mba se posait déjà. Les conditions politiques et institutionnelles dans lesquelles cette succession fut organisée, et les influences qui purent s’y exercer, mériteraient à elles seules un autre travail historique.
Pour Paul-Marie Yembit, cette séquence marque en tout cas un basculement décisif. Celui qui avait longtemps occupé la deuxième place au sein du Gouvernement se retrouve écarté du dispositif appelé à conduire au sommet de l’État.
Comprendre comment et pourquoi cette substitution s’est opérée est indispensable pour comprendre également son effacement progressif du récit national.
Notre mémoire est devenue par moments bassement mercantile
Le cas Yembit révèle notre rapport parfois déroutant à la mémoire nationale.
Nous commémorons beaucoup. Nous célébrons beaucoup. Nous distribuons volontiers les qualités de « père », de « pionnier » ou de « compagnon historique ». Mais selon quels critères ?
Notre mémoire est devenue par moments bassement mercantile. Elle dépend trop souvent de ceux qui disposent encore d’une famille influente, d’un réseau, d’une fondation, d’une position institutionnelle ou simplement des moyens d’entretenir leur propre légende.
Certains ont été au bon endroit au bon moment. D’autres ont suffisamment occupé l’espace pour devenir les narrateurs de leur propre histoire. Le danger est alors de confondre l’Histoire avec le récit de ceux qui ont eu les moyens de la raconter.
Une Nation sérieuse ne choisit pas ses grandes figures au gré des rapports de force. Elle établit les faits, ouvre les archives, confronte les témoignages et restitue à chacun sa juste place.
Un lycée ne suffit pas
À Ndendé, un lycée porte le nom de Paul-Marie Yembit. C’est important. Mais est-ce suffisant pour un homme qui occupa une place aussi importante aux débuts de la République gabonaise ?
En décembre 2023, le président de la Transition, Brice Clotaire Oligui Nguema, s’était incliné à Ndendé devant les mausolées de Paul-Marie Yembit et de Pierre Mamboundou. Le geste était utile. Mais un hommage ponctuel ne remplace pas une politique de mémoire.
Où est Paul-Marie Yembit dans nos livres scolaires ? Quelle place son parcours occupe-t-il dans l’enseignement de l’histoire politique du Gabon ? Combien de jeunes savent aujourd’hui quelle fut sa place dans la construction des premières institutions de la République ?
Réhabiliter ne signifie pas sanctifier
Réhabiliter Paul-Marie Yembit ne signifie pas fabriquer un héros. Il s’agit de rétablir les faits.
Son rôle dans les premières années de l’indépendance, sa relation avec Léon Mba, sa place dans le BDG, son action gouvernementale, les événements de 1964, son remplacement par Albert-Bernard Bongo en 1966 et la réorganisation constitutionnelle qui suit méritent d’être documentés sans complaisance ni caricature.
Famille, archives administratives, presse de l’époque, documents français, travaux universitaires : tout doit être confronté. Une réhabilitation sérieuse ne remplace pas une légende défavorable par une légende favorable. Elle rend à l’Histoire sa complexité.
Rendre sa place à Paul-Marie Yembit
Paul-Marie Yembit est mort à Libreville le 21 janvier 1978, à 60 ans. Près d’un demi-siècle plus tard, il est temps de lui rendre quelque chose de plus précieux qu’une cérémonie : sa place.
Sa place dans les livres, dans les archives, dans l’enseignement et dans le récit des premières années de la République.
Pourquoi ne pas engager un véritable travail national autour de sa mémoire : publication d’archives, documentaire historique, colloque universitaire, exposition, biographie documentée ou espace mémoriel digne du rôle qu’il joua ?
Son français n’était peut-être pas académique. Et alors ? Paul-Marie Yembit n’avait pas besoin de parler comme un académicien français pour appartenir à l’Histoire du Gabon.
Il fut élu. Il fut ministre. Il fut député. Il fut maire. Il fut vice-président du Gouvernement et l’un des personnages centraux des premières années de notre République.
Cela ne devrait jamais être une note de bas de page.
Réhabiliter Paul-Marie Yembit, ce n’est pas seulement rendre justice à un mort. C’est rendre à notre mémoire nationale une part d’elle-même.
Michel Ongoundou Loundah

