Santé et bien-être Société Économie Politique Environnement Fait-divers Monde Sports Culture / Arts
Flash
Infos

2/6 - Ce que je n’oublierai jamais du 31 août 2016 par Michel Ongoundou Loundah


2/6 - Ce que je n’oublierai jamais du 31 août 2016 par Michel Ongoundou Loundah

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

31 août 2016, dix ans après. Dans ce deuxième volet, Michel Ongoundou Loundah revient sur ce qu’il a vécu au QG de Jean Ping, avant l’assaut, et sur les questions qui, dix ans plus tard, restent toujours sans réponse.

2/6 - Ce que je n’oublierai jamais du 31 août 2016

Il y a dix ans, dans l’après-midi du 31 août 2016 puis dans la nuit qui conduisit au 1er septembre, le quartier général de campagne de Jean Ping, aux Charbonnages, à Libreville, bascula de l’attente à l’effroi.

J’y étais. Je faisais partie des responsables de la coordination de campagne.

Je n’écris pas pour instruire un procès. L’établissement des responsabilités relève de la justice. Mais l’absence, dix ans après, d’une vérité judiciaire pleinement établie ne doit pas condamner cette séquence au silence.

Un lieu de rassemblement

Le QG des Charbonnages était à la fois un centre de campagne et un lieu de rassemblement. Des responsables politiques y travaillaient. Des militants et des sympathisants y attendaient les résultats.

L’élection présidentielle avait eu lieu le 27 août 2016. Puis les jours avaient passé dans l’attente.

Les résultats du Haut-Ogooué arrivèrent en dernier.

Cette attente avait évidemment nourri les soupçons. Au fur et à mesure que les résultats des autres provinces étaient connus, Jean Ping avait pris une avance considérable. Pour beaucoup d’entre nous, une question devenait alors inévitable : le Haut-Ogooué allait-il, une nouvelle fois, servir de variable d’ajustement électoral ?

Le 31 août, les résultats officiels donnèrent finalement Ali Bongo Ondimba vainqueur avec 49,80 % des suffrages contre 48,23 % à Jean Ping.

Le résultat national avait été renversé par les chiffres du Haut-Ogooué : 95,47 % des suffrages pour Ali Bongo, avec un taux de participation annoncé de 99,93 %.

La Mission d’observation électorale de l’Union européenne relèvera par la suite de graves anomalies dans le processus de consolidation des résultats, particulièrement dans cette partie du pays.

Lorsque les résultats furent annoncés, certains militants présents au QG se mirent spontanément à marcher pour manifester leur désaccord.

À ma connaissance, cette marche n’avait pas été préparée. Il n’y avait ni itinéraire arrêté, ni dispositif particulier, ni mot d’ordre préalable dont j’aurais eu connaissance.

Entre responsables, nous nous sommes posé une question simple : pouvions-nous laisser ces militants marcher seuls dans Libreville alors que la tension montait ?

Nous avons pensé que non.

Nous les avons rejoints à hauteur de l’échangeur des Charbonnages.

Le cortège n’est pas allé loin. Entre l’échangeur et la station PetroGabon, nous nous sommes retrouvés face à un cordon de policiers.

La charge fut brutale et violente.

Nous avons reculé dans la cohue avant de nous replier vers le QG.

La jeune femme de 21 ans

C’est dans cette fuite, au milieu de la cohue, que je suis tombé sur une jeune femme étendue à terre.

Je l’ai aidée à se relever et, ensemble avec d’autres, nous avons marché jusqu’au QG.

Elle était en état de choc.

En chemin, nous avons parlé. Je lui ai demandé son âge et ce qu’elle faisait dans la vie.

Elle m’a répondu qu’elle avait 21 ans et qu’elle était étudiante. Elle m’expliqua qu’elle ne pouvait pas rester indifférente au sort de son pays, parce qu’elle pensait aussi à son avenir.

Puis elle me posa cette question :

« Est-ce qu’un jour j’aurai la chance de voir ce pays véritablement se libérer ? »

Je me suis efforcé de la rassurer.

Je l’ai laissée au rez-de-chaussée, du côté du parking, parmi les nombreux militants présents.

Elle devrait avoir 31 ans aujourd’hui.

A-t-elle terminé ses études ? Vit-elle toujours au Gabon ? Se souvient-elle encore de cette journée et de cet homme qui l’avait aidée à se relever ?

Je ne sais même pas si elle est encore en vie.

Si elle lit un jour ces lignes, ou si quelqu’un reconnaît son histoire, j’aimerais simplement savoir ce qu’elle est devenue.

Et lui dire : je ne vous ai pas oubliée.

Une ambiance de kermesse

De retour au QG, l’ambiance contrastait avec les informations qui commençaient à nous parvenir de la ville.

Nous venions de subir deux chocs successifs.

D’abord celui des résultats que nous contestions et que nous considérions comme grossièrement manipulés. Ensuite celui de la charge policière, brutale, qui venait de disperser notre marche à quelques centaines de mètres du QG.

Nous étions repliés aux Charbonnages. Il fallait d’abord reprendre nos esprits.

C’est depuis le QG que nous avons appris l’incendie de l’Assemblée nationale et les violences qui se produisaient ailleurs dans Libreville.

Je n’étais pas à l’Assemblée nationale et ne peux donc témoigner de ce qui s’y est passé. En revanche, je récuse l’affirmation selon laquelle cet incendie aurait été planifié depuis notre QG ou organisé par les responsables de l’opposition qui s’y trouvaient.

Ce n’est pas que nous aurions envisagé cette option avant d’y renoncer. Nous n’y avions tout simplement pas pensé.

Nous étions encore sous le double choc des résultats et de la charge policière. Nous n’avions matériellement pas eu le temps d’organiser une telle opération.

Un épisode dont j’ai été directement témoin illustre d’ailleurs l’état d’esprit qui régnait alors dans la rue.

Au moment où nous venions de nous replier au QG, j’ai aperçu, de l’autre côté, vers l’ensemble commercial situé en face, notamment du côté de Mega Mall, des groupes, principalement composés de jeunes, qui tentaient de mettre le feu à certains endroits.

Ils cherchaient des journaux et tout ce qui pouvait leur permettre d’allumer un incendie.

Cela avait tout d’une réaction spontanée, désordonnée, sans préparation apparente.

Je ne prétends évidemment pas en déduire que l’incendie de l’Assemblée nationale procédait de la même logique. Je dis simplement ce que j’ai vu et ce que je peux établir concernant le QG : nous n’avions ni préparé ni organisé ce qui se produisait alors dans la ville.

Au QG lui-même, malgré la tension, l’atmosphère restait étonnamment bon enfant.

Les militants chantaient, dansaient, discutaient, téléphonaient, attendaient.

Le mot peut surprendre au regard de ce qui allait suivre, mais c’est celui qui correspond à mon souvenir : une ambiance de kermesse.

Rien, autour de moi, ne ressemblait à un état-major insurrectionnel ou à la préparation d’une résistance armée.

Le Haut-Ogooué, une province pas comme les autres

Le Haut-Ogooué n’a jamais été une province électorale comme les autres depuis l’arrivée au pouvoir d’Omar Bongo en 1967.

Au fil des décennies, ce territoire, considéré comme l’un des principaux bastions du pouvoir, a occupé une place particulière dans les équilibres politiques et électoraux du régime. Scrutin après scrutin, ses résultats ont été observés avec une attention particulière tant ils pouvaient peser sur le résultat national.

Le Haut-Ogooué avait ainsi fini par apparaître, aux yeux d’une grande partie de l’opinion, comme une véritable variable d’ajustement électoral et politique du régime.

En 2016, cette fonction prit une dimension exceptionnelle.

Les résultats furent les derniers à parvenir, après plusieurs jours d’attente, alors que les chiffres déjà disponibles donnaient à Jean Ping une avance considérable dans le reste du pays.

Puis tombèrent les résultats officiels du Haut-Ogooué : 95,47 % pour Ali Bongo Ondimba et 99,93 % de participation.

À eux seuls, ils inversaient le rapport de forces.

Ce n’était donc pas un détail statistique.

Le Haut-Ogooué avait fait basculer l’élection.

C’est également là que la Mission d’observation électorale de l’Union européenne releva ensuite certaines des anomalies les plus sérieuses du processus de centralisation.

La bataille des procès-verbaux

Un autre élément prend alors toute son importance.

Nous avions réussi à récupérer et à faire convoyer vers Libreville un nombre important de procès-verbaux originaux provenant du Haut-Ogooué.

Pour nous, ces documents étaient essentiels.

Ils permettaient de confronter les résultats effectivement enregistrés dans les bureaux de vote aux chiffres ensuite consolidés et proclamés.

Dans une élection aussi serrée, et dans une partie du pays qui venait à elle seule de renverser le résultat national, ces procès-verbaux n’étaient pas de simples papiers administratifs.

Ils constituaient des pièces susceptibles de documenter matériellement notre contestation.

La Mission d’observation électorale de l’Union européenne relèvera par la suite des écarts entre certains procès-verbaux des commissions locales, ceux de la commission provinciale et les résultats finalement consolidés.

Les procès-verbaux du Haut-Ogooué deviendront d’ailleurs un élément central du contentieux porté devant la Cour constitutionnelle.

Une question demeure donc.

Ceux qui décidèrent de cerner puis d’attaquer le QG pensaient-ils que ces procès-verbaux s’y trouvaient ?

Je n’ai aucun élément permettant de l’affirmer.

Mais compte tenu du rôle décisif du Haut-Ogooué dans le résultat de l’élection et de l’importance de ces documents dans la contestation qui s’engageait, la question mérite d’être posée.

Peu avant minuit

Peu avant minuit, j’ai quitté le QG.

À ce moment-là, les lieux étaient déjà cernés par des militaires armés et cagoulés. Dans les environs, ils arrêtaient et fouillaient les véhicules qui circulaient.

J’en ai moi-même fait l’expérience au moment de mon départ.

La circulation était pratiquement inexistante dans Libreville. J’avais donc embarqué avec moi quelques jeunes qui cherchaient simplement à profiter d’une occasion pour se déplacer.

À proximité du QG, des militaires nous ont arrêtés. Ils ont fait descendre tous les passagers, fouillé le véhicule, puis nous ont finalement laissés repartir.

Je rentrais chez moi pour prendre une douche, me changer, avec l’intention de revenir dans la matinée.

Hélas.

Peu après mon départ, le QG fut attaqué.

À partir de ce moment, je ne suis plus témoin direct de ce qui s’est passé à l’intérieur.

Ce qui suivit m’a été rapporté par ceux qui y étaient restés et a ensuite été documenté par différents rapports et enquêtes.

Le Bureau du procureur de la Cour pénale internationale s’est notamment penché sur cet épisode. Les informations qu’il a recueillies font état de l’usage de gaz lacrymogènes, de grenades et de tirs à balles réelles. Il a également relevé que les civils présents ne semblaient ni armés ni engagés dans une résistance violente.

Les violences postélectorales ne se limitèrent évidemment pas au QG.

Des morts.

Des blessés.

Des arrestations par centaines.

Le Bureau du procureur de la CPI rapportera qu’entre 800 et 1 100 personnes auraient été arrêtées au Gabon entre le 31 août et le 4 septembre 2016.

La CPI décidera finalement, en septembre 2018, de clore son examen préliminaire sans ouvrir d’enquête, estimant que les informations dont elle disposait ne permettaient pas d’établir une base raisonnable pour considérer que les faits allégués relevaient des crimes contre l’humanité au sens du Statut de Rome.

Mais cette conclusion doit être replacée dans les conditions dans lesquelles cet examen fut conduit.

La CPI travaillait à partir des informations disponibles, dans un contexte où l’établissement indépendant des faits avait été particulièrement difficile.

Amnesty International avait demandé dès le 1er septembre 2016 l’ouverture d’une enquête indépendante et impartiale sur l’usage de la force. D’autres organisations internationales de défense des droits humains avaient également dénoncé les violences et les difficultés rencontrées pour documenter pleinement cette période.

Même la Mission d’observation électorale de l’Union européenne, pourtant officiellement invitée par les autorités gabonaises, avait travaillé dans un environnement particulièrement hostile.

Des observateurs européens avaient fait l’objet de filatures, d’intimidations, de menaces et de mesures de surveillance. L’Union européenne dénoncera par la suite ces entraves, ainsi que les difficultés rencontrées par sa mission pour accéder à certaines étapes essentielles du processus électoral et rendre compte librement de ses observations.

Trois ans plus tard, ces événements continuaient d’alimenter les démarches que nous menions auprès des institutions européennes. Le 20 décembre 2019, à Bruxelles, Maître Fabien Méré et moi-même, accompagnés de plusieurs autres compatriotes engagés dans ce travail, avons remis un mémorandum à Gerry Gielen, chef de la Division Afrique centrale du Service européen pour l’action extérieure, ainsi qu’à Roberto Rensi.

Ce mémorandum ne se bornait pas à revenir sur les violences de 2016. Il portait des demandes concrètes, notamment la création d’une commission d’enquête internationale et indépendante chargée d’établir les faits sur les tueries et les violences postélectorales, d’identifier les victimes, ainsi que les exécutants et les commanditaires.

La recherche de vérité ne s’était donc pas arrêtée aux récits recueillis au lendemain des événements. Elle s’était prolongée par un travail de documentation, de plaidoyer et de saisine institutionnelle jusque dans les instances européennes, afin que le dossier du 31 août 2016 ne soit ni oublié ni relégué.

Dans ces conditions, la conclusion de la CPI doit être comprise pour ce qu’elle est juridiquement : les éléments disponibles ne permettaient pas d’établir que les faits atteignaient le seuil requis pour relever de sa compétence.

Elle ne signifie pas que rien ne s’est passé.

Elle ne signifie pas davantage que toutes les circonstances de la nuit du 31 août au 1er septembre ont été élucidées.

Elle n’efface ni l’assaut du QG, ni les violences documentées, ni les victimes, ni les arrestations massives, ni les nombreuses zones d’ombre qui demeurent dix ans plus tard.

Dix ans après, les questions demeurent

Que s’est-il exactement passé cette nuit-là ?

Qui a décidé de l’opération contre le QG ?

Quelles unités y ont participé ?

Quels ordres avaient-elles reçus ?

Pourquoi un tel déploiement de force contre un quartier général politique où se trouvaient encore de nombreux civils désarmés ?

Une autre question demeure presque absente du débat.

À très faible distance du QG se trouvait le camp de Gaulle, principale implantation des forces françaises à Libreville.

Pendant plusieurs heures, une opération d’une intensité exceptionnelle se déroulait donc à proximité immédiate de cette base militaire.

Que savaient alors les militaires français présents au camp de Gaulle ?

Qu’ont-ils vu ou entendu ?

Ont-ils rendu compte à leur hiérarchie de ce qui se déroulait à quelques centaines de mètres d’eux ?

Existe-t-il des comptes rendus, des messages, des journaux de marche ou des notes diplomatiques relatant les événements de cette nuit-là ?

Il faut, sur ce point, être précis. L’accord de défense franco-gabonais alors en vigueur ne confiait pas aux forces françaises une mission d’intervention dans les troubles intérieurs gabonais. Il ne s’agit donc pas de leur reprocher de ne pas avoir engagé militairement la France dans une crise intérieure.

Mais leur présence à proximité immédiate des lieux pose une question historique légitime : qu’ont-elles su de l’opération, qu’en ont-elles observé et qu’en ont-elles rapporté ?

La question du donneur d’ordre reste tout aussi essentielle.

Depuis dix ans, différentes versions circulent. Certains affirment que l’ordre de l’assaut serait venu de la présidence de la République.

Cette affirmation doit être établie.

Ali Bongo Ondimba est toujours en vie. Le régime qui dirigeait le Gabon en 2016 n’est plus au pouvoir depuis le 30 août 2023.

Une opération d’une telle ampleur ne se réduit pourtant pas à quelques hommes envoyés sur place sans chaîne de commandement, sans instructions et sans organisation.

Qui a donné l’ordre ?

À qui ?

Selon quelle chaîne hiérarchique ?

Quels étaient l’objectif exact de l’opération, les unités engagées, les moyens mobilisés, les consignes données aux hommes, les armes autorisées et la durée prévue de l’intervention ?

Quels comptes rendus ont été établis ensuite ?

Je ne prétends pas connaître la forme administrative exacte que ces instructions ont pu prendre. Mais une opération mobilisant des personnels, des véhicules, un hélicoptère, des armes et une logistique aussi importante a nécessairement laissé des traces dans l’appareil de l’État.

Ordres de mission, réquisitions, instructions opérationnelles, transmissions, registres d’unités, rapports hiérarchiques, comptes rendus d’intervention : si ces documents existent encore, ils doivent être quelque part.

Le pouvoir qui dirigeait le pays au moment des faits n’est plus aux affaires. Rien ne devrait donc empêcher aujourd’hui que ces archives soient recherchées, inventoriées et, dans le respect de la loi, rendues accessibles.

Les procès-verbaux du Haut-Ogooué ont-ils joué un rôle, même indirect, dans la décision d’intervenir ?

Qui savait quoi ?

Qui a donné quel ordre ?

Et quelles traces documentaires cette opération a-t-elle laissées ?

Dix ans ont passé.

Les souvenirs s’effacent. Les témoins disparaissent. Les documents se perdent.

Le 31 août 2016 appartient désormais à l’histoire politique du Gabon.

Cette histoire n’appartient ni à Jean Ping, ni à Ali Bongo, ni aux seuls acteurs politiques de cette époque.

Elle appartient au Gabon.

Et dans un coin de ma mémoire demeure cette jeune femme de 21 ans, étudiante, que j’avais aidée à se relever dans la cohue d’une charge de police.

Elle m’avait demandé si elle aurait un jour la chance de voir son pays devenir celui qu’elle espérait.

Elle devrait avoir 31 ans aujourd’hui.

Dix ans plus tard, sa question demeure.

Michel Ongoundou Loundah

Commenter l'article