Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Une voix artificielle, des images soigneusement montées et un message présenté comme officiel : il aura fallu seulement 28 secondes pour fabriquer l’illusion d’une nouvelle offre de transport entre Akanda, Libreville et Owendo. Le « Batobus Express » n’existe pourtant pas, et le ministère des Transports a démenti toute implication. Dans une tribune libre, l’ancien sénateur Michel Ongoundou Loundah s’interroge sur les conséquences de cette nouvelle génération de fausses informations, à l’heure où l’intelligence artificielle permet de fabriquer plus facilement des contenus capables de tromper le public.
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Je suis tombé, ce dimanche matin, sur une petite vidéo de vingt-huit secondes annonçant avec beaucoup d’assurance la mise en service d’un « Batobus Express » entre Akanda, Libreville et Owendo.
Ma première réaction fut de m’interroger sur la forme. Une voix manifestement générée par l’intelligence artificielle, incapable de prononcer correctement le nom d’Owendo, une mise en scène très soignée, une musique entraînante, puis cette étrange invitation à remercier le ministre des Transports pour cette prétendue réalisation.
Puis j’ai pris le temps de vérifier.
Et là, surprise : le ministère des Transports avait déjà officiellement démenti toute implication dans cette vidéo, précisant que ce prétendu « Batobus Express » ne relevait ni de ses services ni d’aucune structure placée sous sa tutelle.
Une République n’est pas une mise en scène
Cette affaire dépasse largement une simple vidéo.
Elle révèle d’abord notre rapport devenu presque maladif à la communication politique, où l’image précède parfois le fait, où l’habillage remplace la démonstration et où l’on demande aux citoyens d’applaudir avant même d’avoir vérifié que ce qu’on leur montre existe réellement.
Plus troublant encore demeure cette habitude de remercier un ministre pour l’exercice normal de ses fonctions.
Depuis quand faut-il remercier un ministre parce qu’il accomplit la mission pour laquelle il a été nommé, rémunéré et doté de moyens publics ?
L’argent de l’État n’est pas son argent. Les infrastructures publiques ne sont pas des cadeaux personnels. Cette vision patrimoniale du pouvoir, en 2026, paraît terriblement surannée. Elle entretient un culte de la personnalité dont notre démocratie gagnerait à se débarrasser définitivement.
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Le vrai sujet reste la mobilité des Gabonais
Même si cette vidéo avait été authentique, les questions essentielles seraient demeurées les mêmes.
Combien de passagers ce bateau aurait-il transportés ? À quelle fréquence ? À quel tarif ? Combien de personnes circulent quotidiennement entre Owendo et Akanda ? Quelle part réelle des embouteillages une telle liaison aurait-elle permis de réduire ?
La mobilité urbaine n’est pas un décor de communication.
Elle conditionne la ponctualité des travailleurs, la productivité des entreprises, le coût des déplacements, la fatigue des familles et, au bout de la chaîne, une part importante de notre efficacité économique.
Les Gabonais ont besoin de solutions mesurables, de chiffres, d’objectifs et de résultats.
Quand la désinformation emprunte les habits de l’État
Mais cette vidéo soulève désormais une autre question, peut-être plus préoccupante encore.
Il faut s’inquiéter sérieusement de la prolifération de ce type de contenus. Avec l’intelligence artificielle, quelques images, une voix synthétique et les codes visuels de l’administration suffisent désormais à fabriquer, en quelques minutes, une information apparemment officielle.
Le risque est considérable.
Aujourd’hui, un faux bateau.
Demain, une fausse décision gouvernementale, une fausse nomination, une fausse mesure fiscale, une fausse alerte sanitaire ou sécuritaire.
Et ce danger n’a rien de théorique.
Chez notre voisin camerounais, une affaire de faux décret présidentiel a récemment défrayé la chronique. En juin 2026, un individu s’est présenté dans les locaux de la télévision publique, la CRTV, avec un document présenté comme un décret du président Paul Biya portant nomination d’un vice-président de la République. Le faux document arborait en apparence les sceaux de la présidence ainsi qu’une signature attribuée au chef de l’État. La vigilance des responsables de la CRTV a empêché sa diffusion, et le gouvernement camerounais a ensuite officiellement dénoncé une tentative de manipulation.
L’affaire est suffisamment sérieuse pour que le président de l’Assemblée nationale camerounaise ait ensuite dénoncé une atteinte grave aux institutions de la République.
Voilà jusqu’où peut conduire la fabrication de faux contenus à l’apparence officielle.
À force, le citoyen ne saura plus distinguer ce qui émane réellement de l’État de ce qui relève d’une fabrication numérique.
La communication gouvernementale doit donc évoluer. Elle ne peut plus attendre qu’une fausse information ait circulé massivement avant de réagir.
Elle doit devenir proactive, identifier rapidement les contenus qui usurpent l’identité de l’État, alerter immédiatement le public, authentifier clairement les canaux officiels et installer des réflexes simples de vérification.
À l’ère de l’intelligence artificielle, le silence institutionnel laisse un espace que d’autres occupent très vite.
Et lorsqu’une fausse information devient virale, le démenti arrive souvent derrière elle, essoufflé, alors que l’intox a déjà fait son chemin.
Voilà peut-être la véritable leçon de ces vingt-huit secondes.
Les embouteillages, eux, ne regardent pas les vidéos.
Mais les citoyens, eux, les regardent.
Et l’État doit désormais veiller à ce qu’ils sachent immédiatement lesquelles sont vraies.
Michel Ongoundou Loundah