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17 août 1960 — le peuple comme source du pouvoir (Tribune libre)


17 août 1960 — le peuple comme source du pouvoir (Tribune libre)

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Le 17 août 1960, le Gabon devenait indépendant. Mais dans les mots mêmes de Léon Mba se trouvait déjà l’essentiel : le pouvoir n’appartient pas à ceux qui l’exercent. Il vient du peuple. Soixante-six ans plus tard, ce rappel mérite d’être entendu. C’est à cet exercice que s’attelle Michel Ongoundou Loundah dans cette tribune.

17 août 1960 — le peuple comme source du pouvoir

 

Réécouter aujourd’hui les mots prononcés par Léon Mba le 17 août 1960 ne relève pas seulement de la commémoration. C’est revenir au principe fondateur de la République gabonaise et mesurer, soixante-six ans plus tard, la distance qui peut séparer l’exercice du pouvoir de la promesse originelle de l’indépendance.

Deux phrases suffisent à rappeler l’essentiel.

« Par la délégation des pouvoirs que je tiens du peuple gabonais » et « En vertu du droit de ce peuple à disposer de lui-même »

Tout est là.

 

Le pouvoir appartient au peuple

Lorsque Léon Mba affirme qu’il tient ses pouvoirs du peuple gabonais, il ne prononce pas une formule protocolaire. Il pose le principe même de la République. Le chef de l’État n’est pas propriétaire du pouvoir. Il en est le dépositaire.

Le pouvoir ne lui appartient ni personnellement, ni familialement, ni politiquement. Il lui est confié. Il s’exerce pour un temps, dans un cadre défini par les institutions, et au nom de ceux qui en demeurent les véritables détenteurs. Cette notion de délégation est essentielle. Elle signifie que gouverner c’est recevoir un mandat, l’exercer et rendre compte.

La seconde formule va encore plus loin. En invoquant « le droit de ce peuple à disposer de lui-même », Léon Mba inscrit l’indépendance gabonaise dans un double mouvement. L’émancipation vis-à-vis de toute tutelle extérieure, certes, mais aussi la reconnaissance du peuple comme source première de la légitimité politique.

L’indépendance n’a pas seulement transféré le pouvoir d’une administration coloniale à des dirigeants gabonais. Elle a également consacré le droit des Gabonais à décider eux-mêmes de ceux qui les gouvernent et de la manière dont ils veulent être gouvernés.

 

De la délégation à l’appropriation

C’est ce qui, précisément, rend ces paroles si redoutables lorsqu’on les confronte à notre histoire politique. Car, au fil des décennies, la République Gabonaise s’est progressivement éloignée de ce principe élémentaire. Le pouvoir conçu en 1960 comme une délégation populaire a trop souvent été exercé comme une propriété. Le parti unique a été instauré, et l’État s’est confondu avec ceux qui le dirigeaient. Les institutions se sont affaiblies face à l’hypertrophie de la fonction présidentielle. Les mêmes cercles ont durablement occupé les espaces de décision. La frontière entre continuité de l’État et conservation du pouvoir est devenue de plus en plus difficile à distinguer.

Le mandat s’est transformé en possession. La République en patrimoine. Et l’allégeance au chef a pris le pas sur la fidélité aux institutions. Le problème dépasse donc la seule question électorale. Il touche à la conception même du pouvoir. Lorsqu’un dirigeant finit par considérer l’État comme son domaine, le parti comme son instrument, les institutions comme ses auxiliaires et la République comme l’environnement naturel de son autorité, le principe de délégation proclamé le 17 août 1960 par Léon Mba est déjà profondément altéré.

 

Le 17 août comme rappel à l’ordre républicain

C’est pourquoi la proclamation de Léon Mba conserve aujourd’hui une extraordinaire force politique. Elle rappelle à chaque chef d’État, à chaque ministre, à chaque parlementaire et à chaque détenteur d’une parcelle d’autorité publique une vérité simple : Vous ne détenez rien en propre. Vous exercez temporairement une autorité que le peuple vous a confiée. Cette distinction change tout. Elle oblige à rendre compte. Elle interdit la confusion entre l’État et un homme. Elle condamne toute tentation de patrimonialisation du pouvoir. Elle impose que les institutions soient plus fortes que ceux qui les occupent.

Elle rappelle enfin que l’alternance, le contrôle démocratique et la responsabilité politique ne sont pas des concessions faites au peuple. Ils découlent directement du principe même sur lequel la République gabonaise a été proclamée.

 

L’indépendance inachevée

Le sens profond du 17 août 1960 se trouve là. L’indépendance ne consiste pas seulement à remplacer une souveraineté étrangère par un pouvoir national. Un peuple n’est véritablement indépendant que lorsqu’il demeure souverain à l’intérieur de son propre État. Si le citoyen ne peut choisir librement, contrôler, sanctionner et remplacer ceux auxquels il délègue son pouvoir, l’indépendance politique demeure incomplète.

Relire Léon Mba aujourd’hui revient donc à poser une question dérangeante mais nécessaire. Soixante-six ans après avoir proclamé que le pouvoir venait du peuple gabonais, sommes-nous restés fidèles à cette promesse ? Car le contraire de l’indépendance n’est pas seulement la domination étrangère. C’est aussi, à l’intérieur d’une République, la confiscation de la souveraineté du peuple par ceux qui n’étaient censés en être que les mandataires.

Le peuple avait confié le pouvoir. Mais depuis l’arrivée d’Albert-Bernard Bongo à la tête de l’Etat en 1967, puis la création du PDG en 1968, certains ont fini par croire que ce pouvoir leur appartenait. Toute notre histoire politique est certainement contenue dans ce glissement, de la délégation à la possession.

 

Michel Ongoundou Loundah

 

 

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