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Oyem : 2/2 – Le mont Koum, la croix et la mémoire d’un lieu singulier


Oyem : 2/2 – Le mont Koum, la croix et la mémoire d’un lieu singulier

Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar

À une trentaine de kilomètres d’Oyem, le mont Koum est bien davantage qu’un relief familier du paysage du Woleu-Ntem. Ses croyances anciennes, sa croix dressée en 1961, sa végétation singulière et les traces laissées par l’histoire missionnaire en font un véritable lieu de mémoire. Michel Ongoundou Loundah nous invite à le redécouvrir, entre souvenirs personnels, histoire et patrimoine à préserver.

2/2 – Le mont Koum, la croix et la mémoire d’un lieu singulier

Oyem, entre deux lieux de mémoire

Notre premier arrêt nous avait conduits à Mimbeng, sur les traces de la Première Guerre mondiale. Après avoir traversé Oyem en direction de Bitam, le mont Koum nous entraîne dans une tout autre histoire. Celle d’un relief singulier, longtemps entouré de croyances, au sommet duquel des missionnaires ont dressé une croix quelques mois après l’indépendance du Gabon.

Le mont se situe à une trentaine de kilomètres d’Oyem, près du village de Koumassi. Il se détache du paysage comme une masse isolée, suffisamment imposante pour avoir nourri les récits des populations voisines.

Ici, la mémoire ne repose pas sur des tombes militaires. Elle se lit dans la roche, les traditions locales, la végétation et cette croix qui domine aujourd’hui encore le paysage.

Michel Ongoundou Loundah à Koumassi — 1990.

Avant la croix, les récits

Bien avant l’arrivée des missionnaires, le mont Koum occupait une place particulière dans l’imaginaire local. Des récits lui prêtaient une puissance mystérieuse. On le regardait avec respect, parfois avec crainte. Comme beaucoup de reliefs singuliers, il était devenu un espace sur lequel les communautés projetaient leurs croyances, leurs interdits et leurs explications du monde.

Ces récits ne doivent être ni ridiculisés ni repris comme des vérités établies. Ils appartiennent à la mémoire du lieu. Ils disent la relation que les populations entretenaient avec leur environnement avant l’intervention missionnaire.

L’entreprise d’évangélisation introduisait une nouvelle foi et cherchait également à faire reculer les représentations anciennes du monde. C’est dans cette confrontation qu’il faut replacer l’érection de la croix.

Le dimanche 7 mai 1961

Ce jour-là, André et Simone Piguet conduisirent un groupe de fidèles jusqu’au sommet du mont Koum, où fut dressée une croix en bois de six mètres.

André Piguet était un missionnaire protestant suisse, arrivé au Gabon avec son épouse Simone à la fin des années 1950. Le couple séjourna plusieurs années dans le pays, notamment dans le Woleu-Ntem. Cette origine suisse prend un relief particulier lorsqu’on lit la plaque toujours visible sur le site.

Elle porte cette inscription :

« À DIEU SEUL LA GLOIRE
1961
MISSION PROTESTANTE FRANÇAISE
ÉGLISE ÉVANGÉLIQUE DU GABON
OFFERT PAR DES JEUNES DE GENÈVE »

Quelques mots gravés dans le métal restituent ainsi une partie de l’histoire de cette croix : la Mission protestante française, l’Église évangélique du Gabon, l’année 1961 et Genève. La présence d’un missionnaire suisse au cœur de cette histoire donne tout son sens à cette dernière mention.

L’ascension du mont Koum s’inscrivait dans l’œuvre missionnaire protestante menée alors dans le nord du Gabon. Elle avait une portée religieuse évidente. Elle devait aussi démontrer que le mont pouvait être gravi sans provoquer les malheurs que lui associaient certaines croyances. L’installation de la croix peut ainsi être lue comme une appropriation symbolique du lieu autant que comme un acte de foi. Au sommet d’un relief chargé de représentations anciennes, les missionnaires inscrivaient le signe visible de la religion nouvelle.

Cette lecture replace l’événement dans son époque, quelques mois après l’indépendance du Gabon, alors que l’influence des missions chrétiennes restait profonde.

Au sommet du mont Koum, au pied de la croix actuelle.

Évangéliser ou effacer ?

Le récit missionnaire parle volontiers de démystification. Le mot mérite d’être interrogé. Derrière la volonté de libérer les populations d’une peur se jouait également une confrontation entre deux manières de concevoir le monde. Les croyances attachées au mont appartenaient à un univers culturel, spirituel et social préexistant à l’arrivée du christianisme.

La croix du mont Koum appartient désormais à l’histoire du Woleu-Ntem. Elle ne saurait, à elle seule, résumer l’histoire beaucoup plus ancienne du lieu.

Raconter le mont Koum suppose de restituer toutes les strates de sa mémoire : les croyances anciennes, l’arrivée des missionnaires, l’ascension de 1961 et la manière dont les populations environnantes ont vécu cette transformation.

La croix et les récits locaux appartiennent désormais, chacun à leur manière, à cette histoire.

plaque a plaque du site conserve la mémoire de 1961 et la mention « Offert par des jeunes de Genève ».

Deux croix, une même histoire

La croix que l’on aperçoit aujourd’hui au sommet n’est pas celle qui fut dressée en 1961.

La première était en bois. En 1982, elle fut remplacée par une croix en ciment.

Cette précision permet de distinguer le geste de 1961 du monument qui en perpétue aujourd’hui la mémoire. La plaque, elle, conserve la trace de la première époque et de ceux qui furent associés à l’érection de la croix originelle.

Plus de soixante ans après l’ascension conduite par les Piguet, la croix demeure le repère le plus immédiatement visible du mont. Mais le relief porte une histoire beaucoup plus ancienne.

Sur le mont Koum, une végétation singulière aux allures de cactus attire le regard.

Une plante aux allures de cactus

Le mont Koum possède également une singularité végétale. On y observe une plante aux allures de cactus, capable de repousser après le passage du feu. Des échantillons soumis à un botaniste en ont confirmé l’intérêt. Sa présence s’inscrit dans la végétation particulière des inselbergs de cette région d’Afrique centrale.

Mais il faut s’éloigner un peu de la croix pour découvrir un autre visage du mont. Sur le flanc sud, du côté de Koumassi, la roche s’entrouvre et laisse deviner l’entrée étroite d’une petite grotte. Plus bas encore, presque perdue sous l’immensité de la forêt, une rivière serpente au pied du relief. Depuis les hauteurs, cette trouée d’eau et de verdure donne soudain au mont une autre profondeur.

Peu de ceux qui parviennent au sommet vont jusque-là. L’ascension est exigeante et la pente particulièrement raide. Une fois la croix atteinte, beaucoup reprennent simplement le chemin du retour.

Il faut prolonger la marche, regarder de l’autre côté, pour découvrir cette partie plus secrète du mont Koum.

Le lieu prend alors une tout autre dimension. La croix raconte une page de son histoire. La végétation, la grotte, la rivière et l’immense forêt qui l’entoure en révèlent une autre, plus silencieuse.

Raconter le mont Koum sans le dénaturer

Cette richesse explique aussi pourquoi l’idée d’en faire un lieu de découverte ne date pas d’aujourd’hui. Il y a quelques années, Emmanuel Ondo Metogho, un notable de la région, avait commencé à y aménager un site touristique. L’entreprise n’est pas allée jusqu’à son terme. Quelques vestiges subsistent pourtant, comme la trace d’une intuition restée inachevée : le mont Koum avait quelque chose à montrer et une histoire à raconter.

Il faudrait finalement assez peu de choses pour renouer avec cette ambition : un chemin entretenu, quelques panneaux sobres, des indications permettant de comprendre les récits anciens, l’ascension du 7 mai 1961, les époux Piguet, la première croix puis celle de 1982. Le parcours pourrait également conduire le visiteur vers cette végétation singulière, la petite grotte et, plus bas, la rivière enfouie dans la forêt.

Le mont Koum cesserait alors d’être ce relief que l’on aperçoit depuis la route ou que l’on gravit pour atteindre sa croix. Il deviendrait un lieu que l’on prend le temps de parcourir, de regarder et surtout de comprendre.

Deux mémoires autour d’Oyem

Mimbeng et le mont Koum ne racontent pas la même histoire.

À Mimbeng, des soldats africains reposent dans une forêt où la France et l’Allemagne transportèrent leur guerre. Au mont Koum, une croix rappelle la rencontre, parfois la confrontation, entre les croyances locales et l’entreprise missionnaire.

D’un côté, la mémoire militaire. De l’autre, une mémoire spirituelle, culturelle et naturelle.

Oyem se trouve entre les deux.

Ces sites n’ont pas besoin de monuments démesurés. Ils ont besoin de recherches, de panneaux lisibles, de chemins entretenus et de visites scolaires.

Ils ont surtout besoin que nous cessions de passer devant eux sans les voir.

La province du Woleu-Ntem ne manque pas d’histoire. Elle manque encore trop souvent de lieux capables de la raconter.

 

Michel Ongoundou Loundah

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