Santé et bien-être Société Économie Politique Environnement Fait-divers Monde Sports Culture / Arts
Flash
Infos

Gabon : 3/4 — L’île Samory, une mémoire africaine


Gabon : 3/4 — L’île Samory, une mémoire africaine

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Après avoir exploré les atouts géographiques et économiques de Ndjolé, puis ravivé la mémoire d’Emane Ntole et de la colline Léon Mba, ce troisième volet élargit la perspective à l’échelle du continent. À travers l’île Samory et les destins de Samory Touré et de Cheikh Ahmadou Bamba, Ndjolé apparaît comme l’un de ces lieux où l’histoire africaine a laissé une empreinte discrète mais profonde.

Ndjolé : Et si le centre du Gabon était là ?

3/4 — L’île Samory, une mémoire africaine

Elle est là, au milieu du fleuve Ogooué. Son nom est familier à beaucoup de Gabonais, mais l’histoire qu’il porte l’est beaucoup moins.

L’île Samory conserve la trace d’un épisode qui inscrit Ndjolé dans une histoire bien plus vaste que celle du seul Gabon. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, la ville fut l’un des lieux de relégation utilisés par l’administration coloniale française pour éloigner de leurs territoires des chefs politiques, militaires ou religieux dont l’influence inquiétait le pouvoir colonial.

Samory Touré fut le plus célèbre d’entre eux.

Fondateur de l’empire du Wassoulou, vaste ensemble politique et militaire constitué dans la seconde moitié du XIXe siècle sur des territoires correspondant aujourd’hui principalement à la Guinée, au Mali et à la Côte d’Ivoire, Samory Touré mena pendant de longues années une résistance armée contre l’expansion française en Afrique de l’Ouest. Capturé en 1898, il fut déporté au Gabon. Il mourut à Ndjolé le 2 juin 1900.

Samory Touré appartient d’abord à l’histoire de la Guinée, mais son parcours traverse aussi celles du Mali, de la Côte d’Ivoire et d’une partie de l’Afrique de l’Ouest. La dernière étape de sa vie s’est déroulée sur les rives de l’Ogooué.

Ndjolé dans la géographie carcérale de l’empire colonial français

Samory n’était pas un cas isolé.

L’historien Hugues Mouckaga a consacré un ouvrage aux déportés politiques passés par Ndjolé entre 1898 et 1913. On y retrouve notamment les noms de Dossou Idéou et d’Aja Kpoyizoun, aux côtés d’Africains arrachés à leurs territoires et envoyés au Gabon.

Ndjolé occupait ainsi une place singulière dans le dispositif carcéral et politique de l’empire colonial français. L’éloignement permettait de couper un chef, un notable ou une personnalité influente de ses soutiens, de son territoire et de sa capacité d’action. Le Gabon, et Ndjolé en particulier, devint l’une des destinations de cette politique de relégation.

Derrière les noms les plus connus se dessine une histoire plus large, celle d’hommes que le pouvoir colonial jugeait suffisamment influents, réfractaires ou dangereux pour les éloigner de leurs sociétés d’origine.

Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké appartient à cette même histoire de l’exil colonial. Fondateur du mouridisme, confrérie musulmane soufie née au Sénégal et devenue l’une des grandes forces religieuses et sociales du pays, il fut déporté au Gabon à partir de 1895. À la différence de Samory, sa puissance ne reposait pas sur une armée. Son autorité spirituelle, son rayonnement social et le nombre croissant de ses disciples suffisaient à inquiéter l’administration coloniale.

Certains récits rapportent qu’il avait été conduit à Ndjolé et qu’il y aurait croisé Samory Touré, notamment à l’occasion d’une comparution devant un tribunal militaire.

Une histoire partagée entre plusieurs pays

La présence de ces déportés sur les rives de l’Ogooué relie directement Ndjolé à plusieurs histoires nationales africaines.

Samory Touré rattache Ndjolé à la Guinée, mais aussi au Mali et à la Côte d’Ivoire. L’exil d’Ahmadou Bamba établit un lien avec le Sénégal. Dossou Idéou et Aja Kpoyizoun ouvrent cette histoire vers le Bénin actuel. À travers eux, une petite ville gabonaise se trouve au croisement de plusieurs trajectoires africaines.

Ndjolé pourrait donner à cette histoire la visibilité qu’elle n’a toujours pas.

Le site existe. Le fleuve est là. L’île est là. Le nom a survécu. Une stèle a été érigée.

Il faut maintenant de vraies initiatives de valorisation.

L’île Samory ne peut pas rester un morceau de terre que l’on aperçoit depuis la rive, connu de nom par quelques-uns et ignoré dans sa signification par beaucoup d’autres.

Faire vivre l’île Samory

On pourrait, dans un format naturellement plus réduit, s’inspirer de ce que le Sénégal a su faire autour de l’île de Gorée : organiser des traversées, aménager un parcours historique, former des guides, produire des documents pédagogiques et des films documentaires, expliquer aux visiteurs ce qu’ils voient et ce que ce lieu représente.

Gorée et Ndjolé ne racontent pas la même histoire. La première est attachée à la traite négrière. La seconde porte celle de la relégation coloniale et de l’exil de figures africaines que le pouvoir colonial voulait éloigner de leurs peuples.

Ce que Ndjolé peut retenir de Gorée, c’est la manière dont un lieu chargé d’histoire devient aussi un lieu de transmission, fréquenté, expliqué et inscrit dans la culture commune. À Ndjolé, cette transmission devrait d’abord commencer par les enfants.

Combien de lycéens de Ndjolé connaissent réellement l’histoire de l’île Samory ? Combien de lycéens de Lambaréné savent que Samory Touré est mort à Ndjolé ? Combien de jeunes Gabonais pourraient expliquer pourquoi son nom est attaché à cette île ?

Nos écoles, nos collèges et nos lycées peuvent être le premier terrain de cette reconquête historique. Des visites scolaires pourraient être organisées. Des supports pédagogiques et des documentaires pourraient accompagner la découverte du site.

On pourrait aussi susciter la création de clubs Samory Touré, de clubs Cheikh Ahmadou Bamba ou, plus largement, de clubs consacrés aux grandes figures africaines liées à Ndjolé. Des élèves pourraient y lire, rechercher, débattre, préparer des exposés, travailler sur les archives et transmettre à leur tour ce qu’ils auront appris. Ces clubs donneraient à des noms trop souvent confinés aux livres d’histoire une présence vivante dans les établissements.

L’île elle-même pourrait accueillir un espace consacré aux déportations politiques coloniales à Ndjolé. On y présenterait Samory Touré, Ahmadou Bamba, Dossou Idéou, Aja Kpoyizoun et ceux dont les recherches permettront encore de reconstituer les parcours.

Autour de cette valorisation pourrait naître tout un petit écosystème local. Des guides pourraient accompagner les visiteurs. Des pirogues assureraient régulièrement la traversée. Des artisans et de jeunes entrepreneurs pourraient proposer des objets-souvenirs, des reproductions, des cartes, des livres, des tee-shirts ou de petits objets à l’effigie de Samory Touré, de Cheikh Ahmadou Bamba et des figures liées à l’histoire de Ndjolé. Le patrimoine deviendrait alors aussi une activité, modeste mais réelle, pour la ville et ses habitants.

Un Guinéen devrait pouvoir venir à Ndjolé sur les traces des derniers mois de Samory Touré. Un Sénégalais devrait pouvoir y retrouver un chapitre de l’exil gabonais d’Ahmadou Bamba. Mais les premiers visiteurs de cette histoire devraient être les enfants de Ndjolé, de Lambaréné et du Gabon.

Parce qu’une île portant le nom de Samory Touré au milieu de l’Ogooué ne devrait jamais être seulement un nom sur une carte.

Elle devrait être une porte ouverte sur l’histoire de l’Afrique.

Michel Ongoundou Loundah

Commenter l'article