Santé et bien-être Société Économie Politique Environnement Fait-divers Monde Sports Culture / Arts
Flash
Infos

Gabon : 1/2 – Mimbeng, les soldats oubliés de la Grande Guerre


Gabon : 1/2 – Mimbeng, les soldats oubliés de la Grande Guerre

Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar

De part et d’autre de la capitale provinciale du Woleu-Ntem, deux lieux de mémoire encadrent presque symétriquement la ville. À une trentaine de kilomètres avant Oyem, en venant de Libreville par la route de Mitzic, Mimbeng conserve les traces d’un combat de la Première Guerre mondiale. Après avoir traversé la capitale provinciale en direction de Bitam, presque à la même distance, le mont Koum porte une autre histoire, façonnée par les croyances anciennes, l’action missionnaire et une croix dressée à son sommet en 1961. Deux sites très différents, disposés de part et d’autre d’Oyem comme deux sentinelles silencieuses de l’histoire du Woleu-Ntem.
 
 

1/2 – Mimbeng, les soldats oubliés de la Grande Guerre

À une trentaine de kilomètres d’Oyem, en venant de Mitzic, une stèle signale Mimbeng.

Des milliers de voyageurs passent devant elle. Peu s’arrêtent. Plus rares encore sont ceux qui quittent la route et empruntent la courte allée boisée conduisant au véritable site. Dès les premiers pas, le contraste est saisissant. Sous la haute voûte des arbres, le visiteur avance sur un tapis de feuilles mortes, dans le calme et la fraîcheur, comme transporté loin de la route pourtant toute proche.

Au milieu de cette végétation enveloppante, on distingue de vieux cacaoyers disséminés aux abords du mémorial. Abandonnés depuis des décennies, ils ont grandi en friche et se confondent désormais avec le paysage. Leur présence ajoute au lieu une discrète note bucolique.

Au bout de l’allée apparaissent les vingt-six stèles, alignées sous les grands arbres. Au-dessus d’elles flottent côte à côte les drapeaux français et gabonais. Dans le silence de ce décor végétal, ils signalent la mémoire partagée d’un combat longtemps resté dans l’ombre.

Ces vingt-six stèles racontent une histoire que beaucoup de Gabonais ignorent.

Le 6 septembre 1914, des Français et des Allemands se sont battus ici. À Mimbeng. Au Gabon.

Quand une guerre européenne atteint le Woleu-Ntem

Le Service historique de la Défense conserve, sous la cote GR 6 H 201, un rapport consacré au « combat de Mimbang » du 6 septembre 1914. Le document figure parmi les archives des opérations militaires conduites au Gabon entre 1914 et 1916.

Que venaient donc faire deux pays européens, voisins de surcroît, dans une forêt du nord du Gabon ? La réponse nous ramène en 1911. À l’issue de la crise d’Agadir, la France céda à l’Allemagne de vastes territoires d’Afrique équatoriale. Une partie de l’actuel nord du Gabon fut alors rattachée au Neu-Kamerun allemand.

Trois ans plus tard, la guerre éclata en Europe. Les rivalités coloniales transportèrent presque immédiatement le conflit sur le continent africain. Le Woleu-Ntem devint un front, et Mimbeng, un champ de bataille.

Les frontières avaient été décidées ailleurs. La guerre avait été déclarée ailleurs. Mais des hommes sont morts ici.

 

Vingt-six stèles, vingt-trois noms

Un proverbe de chez nous enseigne que voir des tombes est une chose, mais savoir qui y repose en est une autre.

À Mimbeng, vingt-six stèles sont alignées dans la forêt. Vingt-trois d’entre elles portent des noms.

1. Soldat Amadou Coulibaly

2. Soldat Ayoumla Mavambo

3. Soldat Bagua Fofana

4. Soldat Boubou Taraore

5. Soldat Dibouende Mounaga

6. Soldat Efoua Nkogo

7. Soldat Fily Coulibaly

8. Soldat Kokoua

9. Soldat Makanga Joseph

10. Soldat Mamady Kamara

11. Soldat Moelli Mandoumbou

12. Sergent Moussa Diara

13. Soldat Moussa Diara

14. Soldat Moussa Kone

15. Soldat Moussa Samba

16. Sergent Moussa Sy

17. Soldat Namory Kamara

18. Soldat Nemara Taraore

19. Soldat Nguema Obame

20. Soldat Para Baïde

21. Soldat Sima Diara

22. Soldat Soriba Samou

23. Soldat Tiekomba Ouattara.

Vingt-trois noms. Et trois silences gravés dans la pierre.

En France, le Soldat inconnu repose sous l’Arc de Triomphe, place Charles-de-Gaulle. Une flamme y est ravivée chaque soir pour honorer, à travers lui, tous ceux dont l’identité s’est perdue dans la guerre.

À Mimbeng, trois stèles ne portent aucun nom. Trois Soldats inconnus. Trois destins brisés dans la forêt de Mimbeng. Ils ont une tombe, mais aucun nom auquel rattacher une vie, une famille, une origine ou une histoire. De leur passage sur cette terre, il ne demeure qu’une stèle anonyme et le sacrifice d’une vie dont nous ignorons tout.

Tous les hommes qui reposent là sont rangés sous l’appellation générique de « Tirailleurs sénégalais ». Cette désignation ne signifie pas qu’ils venaient tous du Sénégal. Elle regroupait des soldats recrutés dans différents territoires africains pour servir dans les troupes coloniales françaises.

La lecture des noms est éloquente. Beaucoup renvoient à l’Afrique de l’Ouest. Deux – Nguema Obame et Efoua Nkogo – sont typiquement fang. Mais un patronyme ne suffit pas à établir une origine ou un parcours. Les archives nominatives peuvent permettre d’aller plus loin, de retrouver un lieu de naissance, un âge, une unité, parfois le chemin qui conduisit chacun de ces hommes jusqu’à Mimbeng.

Ils ne doivent pas rester enfermés dans une appellation militaire collective. Derrière les vingt-six stèles se trouvent vingt-six vies.

 

Des Africains dans les deux camps

Les troupes placées sous commandement allemand comprenaient, elles aussi, des soldats africains. Des jeunes Africains ont ainsi pu se retrouver face à d’autres jeunes du continent, sous des uniformes différents, parce que les puissances coloniales dont ils dépendaient étaient entrées en guerre.

L’ouvrage d’Alain Corneille Nguéma, Guerre 14-18, les affrontements de Mimbeng à Oyem, publié en 2019, revient sur cette dimension du conflit.

Des frontières décidées ailleurs. Une guerre déclarée ailleurs. Des soldats recrutés à des milliers de kilomètres.

Et des Africains morts ici, à Mimbeng.

 

Quand les enfants ramassaient encore des douilles

La mémoire de Mimbeng survit aussi dans les villages voisins.

Mon meilleur ami — que dis-je ! Mon Frère —, dont le village maternel, Nkolabona, se trouve à une dizaine de kilomètres au sud du site, se souvient qu’enfants, ils venaient jouer dans cette forêt. Et ils y ramassaient parfois des douilles.

Souvenir saisissant.

Dans les années 1970, tandis que les manuels scolaires racontaient Verdun, la Marne et le Chemin des Dames, des enfants ramassaient encore des douilles à Mimbeng.

La Grande Guerre n’était pas seulement dans leurs livres d’histoire. Elle était sous leurs pieds.

 

J’ai vu Mimbeng disparaître sous les herbes

Lors d’une visite, en 2023, j’ai observé que la végétation envahissait le site. Un morceau de notre histoire disparaissait lentement, à une centaine de mètres à peine d’une route empruntée chaque jour.

J’avais réalisé et diffusé plusieurs vidéos pour attirer l’attention sur son état. Ces images n’expliquent pas, à elles seules, ce qui suivit. Mais je pense, en toute humilité, qu’elles ont contribué, avec d’autres interventions, à replacer Mimbeng dans le regard public.

Le site a depuis été réhabilité. Les 14 et 15 mai 2025, une cérémonie franco-gabonaise a accompagné sa remise en valeur.

C’est heureux. Mais entretenir les tombes ne suffit pas à transmettre l’histoire de ceux qui y reposent.

 

Une stèle ne raconte pas une guerre

Une pierre conserve un nom. Elle ne raconte ni le recrutement du soldat, ni le voyage qui l’a conduit jusqu’à Mimbeng, ni les circonstances de sa mort. C’est tout l’enjeu de ce lieu. Le visiteur devrait pouvoir comprendre les changements de frontières de 1911, le Neu-Kamerun, l’arrivée de la guerre dans le Woleu-Ntem et la présence de soldats africains dans les deux camps.

Mimbeng possède pour cela une matière historique exceptionnelle : un champ de bataille, des archives, vingt-six stèles et désormais vingt-trois noms que l’on peut lire.

Les recherches peuvent encore rendre à ces hommes une partie de leur identité : leur âge, leur lieu de naissance, leur unité, leur parcours. Elles peuvent peut-être aussi, un jour, rendre un nom aux trois stèles anonymes.

Le site deviendrait alors ce qu’il devrait naturellement être : une salle de classe à ciel ouvert.

 

Que les enfants viennent

Que les élèves d’Oyem, de Mitzic, de Bitam, de Minvoul, de Medouneu, d’Ovan et d’ailleurs parcourent les quelques mètres qui séparent la route des tombes.

Qu’ils lisent les noms.

Coulibaly. Fofana. Kamara. Diara. Kone. Sy. Ouattara. Nguema Obame. Efoua Nkogo. Et les autres.

Qu’ils découvrent ainsi que la Première Guerre mondiale ne s’est pas déroulée seulement à Verdun, dans la Marne ou sur le Chemin des Dames.

Elle est aussi passée par Mimbeng.

Plus d’un siècle a passé. La forêt a recouvert les traces du combat. Les armes se sont tues. Même les enfants qui ramassaient des douilles dans les années 1970 ont vieilli.

Mais les stèles sont toujours là.

Nous devons aux hommes qui y reposent davantage qu’un rafraichissement périodique et une cérémonie. Nous leur devons de retrouver, autant que les archives le permettent, leurs noms, leurs origines et leurs parcours.

Nous devons surtout cette histoire aux générations qui viennent.

La prochaine fois que nous passerons devant la stèle de Mimbeng, arrêtons-nous.

Marchons jusqu’au mémorial.

— Et lisons les noms.

Michel Ongoundou Loundah

 

À suivre — Dans le deuxième et dernier volet de ce mini-dossier, nous traverserons Oyem en direction de Bitam pour découvrir le mont Koum, son histoire, ses croyances et la croix dressée à son sommet.

Commenter l'article