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Gabon / Biens mal acquis : ce que je redoutais le 11 septembre


Gabon / Biens mal acquis : ce que je redoutais le 11 septembre

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Dix-huit jours après avoir alerté sur les risques de tensions entre Libreville et Brazzaville autour du dossier dit des « biens mal acquis », Michel Ongoundou Loundah revient sur cette affaire à la lumière des derniers développements. Le déplacement au Congo du Vice-président Alexandre Barro Chambrier donne, selon lui, une nouvelle résonance aux inquiétudes qu’il exprimait le 11 septembre. Au-delà de l’épisode diplomatique, il pose surtout la question de fond : quels intérêts le Gabon défend-il réellement dans cette procédure et que peut concrètement en attendre le pays ? Dans cette tribune, il appelle à soustraire ce dossier aux querelles politiques et familiales pour le ramener à l’essentiel : la défense des intérêts patrimoniaux du Gabon.

Biens mal acquis : ce que je redoutais le 11 septembre

Dans une précédente tribune intitulée « Biens mal acquis : Libreville peut-il se permettre un nouveau front avec Brazzaville ? », j’alertais sur les conséquences diplomatiques que pouvait entraîner la position prise par le Gabon dans cette affaire.

Mon propos était simple. Notre pays avait déjà un lourd contentieux avec la Guinée équatoriale autour des îles Mbanié, Cocotiers et Conga. Fallait-il, au même moment, prendre le risque de détériorer nos relations avec le Congo-Brazzaville, notre autre grand voisin, pour une procédure judiciaire dont personne n’était encore capable de dire clairement ce que le peuple gabonais pouvait véritablement en tirer ?

Certains, dans les cercles du pouvoir, me traitèrent alors d’alarmiste, voire de Cassandre.

Dix-huit jours plus tard, Africa Intelligence nous apprend qu’une délégation gabonaise conduite par le Vice-président Alexandre Barro Chambrier a été reçue, le 26 septembre au soir, par Denis Sassou-Nguesso. Elle était allée tenter d’apaiser les tensions provoquées par le mémoire des avocats du Gabon soutenant le renvoi devant le tribunal correctionnel de Paris de plusieurs personnes mises en cause dans le dossier des « biens mal acquis », parmi lesquelles Antoinette Sassou-Nguesso, épouse du président congolais.

Je ne peux que me réjouir que le bon sens ait finalement prévalu. Encore que…

Lorsque deux pays voisins ont autant d’intérêts, de populations, de familles et d’histoire en partage, la diplomatie devrait toujours conserver ses portes ouvertes. Le déplacement d’Alexandre Barro Chambrier confirme en tout cas que le risque de crise avec Brazzaville n’avait rien d’imaginaire.

Reste maintenant le fond de l’affaire.

La République gabonaise est partie civile dans cette affaire depuis le 14 mars 2023, sous la présidence d’Ali Bongo. Elle est parfaitement fondée à défendre les intérêts patrimoniaux du pays. Si la justice française établit que de l’argent public gabonais a été détourné et utilisé pour constituer des patrimoines privés, le Gabon doit évidemment chercher à récupérer ce qui lui revient. C’est à cela que devrait servir sa présence dans cette procédure.

Or, les révélations d’Africa Intelligence montrent un dossier désormais traversé par d’autres considérations. Selon le journal, Brice Clotaire Oligui Nguema y verrait également un moyen d’affaiblir l’ancienne famille présidentielle. S’y mêlent les luttes pour le contrôle du PDG, les relations entre Denis Sassou-Nguesso et certains membres de la famille Bongo, ainsi que les rapports entre le président gabonais et son prédécesseur.

À force d’y introduire les querelles familiales et les batailles politiques, on finit par perdre de vue l’essentiel : les intérêts du Gabon.

Omar Bongo est mort depuis dix-sept ans. Ali Bongo n’est plus au pouvoir. Le PDG cherche son avenir. Les familles règlent leurs comptes et les héritiers se disputent leurs positions. Tout cela relève de leurs histoires.

L’État, lui, n’est l’héritier politique de personne. Il représente une continuité et des intérêts qui dépassent ceux qui occupent momentanément le pouvoir. Sa constitution de partie civile dans une procédure portant sur des détournements présumés de fonds publics doit avoir une finalité parfaitement lisible : retrouver les avoirs qui appartiendraient au Gabon, obtenir leur restitution et s’assurer qu’ils reviennent effectivement au patrimoine national. Pour le moment, on assiste plutôt à des manœuvres et à des intrigues malsaines.

L’occasion est donc venue de rappeler que l’instrumentalisation politicienne d’un tel dossier est politiquement dangereuse et moralement inacceptable. Elle brouille la position de l’État et mêle une procédure judiciaire à des rapports de force qui lui sont étrangers. Les intérêts nationaux se retrouvent alors pris en otage par les querelles d’une ancienne famille présidentielle, les recompositions d’un parti et les relations personnelles entre dirigeants.

Et voilà le Gabon contraint d’envoyer en catastrophe son Vice-président à Brazzaville pour calmer le jeu.

L’ironie, si tant est que l’on puisse parler d’ironie dans une affaire aussi sérieuse, mérite d’être relevée. Il y a quelques jours à peine, alors que certains cherchaient à jeter la suspicion sur des personnalités de l’entourage présidentiel en raison de leurs attaches familiales ou matrimoniales au Congo-Brazzaville, j’écrivais :

« Une relation familiale ou matrimoniale avec le Congo ne constitue pas nécessairement une faiblesse. Elle peut être une passerelle. Dans les moments de tension entre États, les relations humaines peuvent parfois ouvrir des portes que les canaux officiels n’arrivent plus à ouvrir. Elles peuvent permettre de transmettre un message, de calmer une susceptibilité, de rétablir un dialogue ou simplement d’éviter qu’un malentendu ne se transforme en crise. »

Quelques jours plus tard, c’est, comme par hasard, Alexandre Barro Chambrier, dont les liens avec le Congo et la famille présidentielle congolaise sont connus, qui prend la tête de la délégation envoyée auprès de Denis Sassou-Nguesso pour tenter d’apaiser les tensions. La passerelle que certains regardaient hier avec suspicion devient soudain utile lorsqu’il faut renouer le dialogue.

Cet épisode dit quelque chose de la légèreté avec laquelle une partie du premier cercle présidentiel aborde parfois des sujets aussi sensibles. Des relations personnelles ou familiales sont volontiers présentées comme suspectes lorsqu’il s’agit d’atteindre quelqu’un. Puis, lorsque survient une crise, on redécouvre qu’elles peuvent servir les intérêts du pays.

Il serait peut-être temps d’en tirer une règle de conduite : les relations entre États sont trop sérieuses pour être abandonnées aux procès d’intention et aux querelles de circonstance.

Cette séquence devrait également servir de leçon sur le fond du dossier.

J’écrivais alors que nous savions ce que le Gabon pouvait perdre dans une crise diplomatique avec le Congo, tandis que nous ignorions encore ce que le peuple gabonais gagnerait réellement d’une éventuelle restitution.

Dix-huit jours plus tard, cette interrogation reste entière.

Le gouvernement devrait désormais dire clairement quels avoirs le Gabon espère récupérer, pour quel montant et selon quelles modalités ils pourraient revenir au patrimoine public. Les Gabonais attendent d’être édifiés sur ce point. Le débat devrait se situer là : ce que le pays peut réellement récupérer et ce que cette procédure peut concrètement rapporter au patrimoine national.

Tout le reste ressemble de plus en plus à une bataille entre familles dans laquelle la République n’a rien à gagner.

Le déplacement d’Alexandre Barro Chambrier à Brazzaville montre heureusement que le pouvoir semble avoir pris la mesure du péril. Il faut maintenant replacer ce dossier sur le terrain du droit, de la récupération des avoirs publics et de la défense des intérêts du Gabon. La justice française poursuivra sa procédure. Les personnes mises en cause exerceront leurs droits. Les tribunaux établiront les responsabilités.

Libreville, pour sa part, doit surtout savoir ce qu’il poursuit et jusqu’où il entend aller pour le défendre.

J’appelais au pragmatisme, à la maturité et à l’intelligence stratégique. Dix-huit jours plus tard, l’envoi d’émissaires à Brazzaville montre que ces mots n’étaient peut-être pas si inutiles. Le dialogue reprend, et c’est heureux. Mais nous avons perdu du temps et, disons-le aussi, la face. À quoi aura servi cette inutile provocation envers Brazzaville, sinon à créer une tension dont nous aurions parfaitement pu nous passer ?

Il a ensuite fallu dépêcher en catastrophe le Vice-président de la République pour renouer les fils d’une relation que l’on avait contribué à tendre. Tout cela pouvait être évité avec davantage de mesure, de discernement et de sens de l’État.

Au bout du compte, personne n’y gagne. Ni Libreville, ni Brazzaville. C’est exactement ce que je redoutais le 11 septembre.

Michel Ongoundou Loundah

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