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Sœur Hyacinthe Antini, une fille de l’Ogooué entre deux provinces


Sœur Hyacinthe Antini, une fille de l’Ogooué entre deux provinces

Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Tout est parti d’un nom.
Dans les années 1960, à Nombakélé, Michel Ongoundou Loundah n’était encore qu’un enfant lorsqu’il découvre celui de Sœur Hyacinthe Antini sur le centre social où sa petite-sœur allait à l’école maternelle. Il ignorait alors tout de cette femme, première religieuse gabonaise.
Plus de soixante ans après, ce souvenir d’enfance devient une enquête. En remontant le fil de la vie de Sœur Hyacinthe, des rives de l’Ogooué à Libreville, de Donguila à Sainte-Anne du Fernan-Vaz, l’auteur voit soudain cette histoire croiser la sienne, jusqu’à Ondili, le village de ses propres racines maternelles. Une enquête historique devenue, chemin faisant, une quête intime.

Sœur Hyacinthe Antini

Pionnière gabonaise, première religieuse de l’AEF. Une vie entre l’Ogooué, Libreville, Donguila et Sainte-Anne du Fernan-Vaz.

 

Sœur Hyacinthe Antini, une fille de l’Ogooué entre deux provinces

« Centre social Sœur Hyacinthe Antini »

J’ai découvert ce nom lorsque j’avais sept ou huit ans, au milieu des années 1960. Le lieu existe toujours à Nombakélé, où s’effectuent aujourd’hui des travaux de réfection et de réhabilitation. Ma petite-sœur Sylvie y fréquentait alors l’école maternelle. Certains matins, je l’accompagnais, la laissais au portail et la confiais au gardien que nous appelions Papa Ignace.

Le nom, lui, m’est resté.

Sœur Hyacinthe Antini.

Pendant longtemps, je me suis demandé quelle femme se cachait derrière ces trois mots. Plus de soixante ans après, j’ai décidé de partir à sa recherche.

Et derrière ce nom de mon enfance, j’ai découvert une femme au destin exceptionnel, mais aussi une histoire dont certaines premières pages restent encore à écrire.

Antini, fille d’Otulu et d’Agnyasa

Elle s’appelait Antini Otulu.

Les archives de sa congrégation situent sa naissance en 1866, tandis que certaines biographies avancent une date proche de 1870. Son père s’appelait Otulu, sa mère Agnyasa, transcrit aussi Aniassa ou Agnassa selon les documents.

Certaines biographies la présentent comme Adouma et rattachent son histoire à Lastoursville, l’ancienne Mandji. D’autres situent son village natal, Andimi, dans la région de Franceville, l’une d’elles à proximité de la Passa.

Un autre nom apparaît pourtant dans certains récits contemporains : Ondili.

Andimi, Mandimi… ou Ondili ?

Le compte TikTok @souvenirsdugabon, notamment, présente Sœur Hyacinthe Antini comme étant née à Ondili. Je n’ai retrouvé jusqu’ici aucun document d’archives permettant de le confirmer.

Une confusion est toutefois possible. Andimi, transmis oralement, a pu être entendu ou retenu comme Ondili, village beaucoup plus connu dans cette partie du Haut-Ogooué. Avec le temps et la transmission des récits, Ondili aurait ainsi pu se substituer à Andimi.

Ce n’est qu’une hypothèse. Mais elle mérite d’être examinée.

Ondili occupait en effet une place importante dans l’organisation ancienne des populations ambaama du Haut-Ogooué.

Après la réorganisation des chefferies du 28 décembre 1936, la terre ambaama fut constituée en canton sous l’autorité du chef Édouard Mikoto. En 1948, le Journal officiel de l’AEF mentionne « Mikoto, canton Obamba », selon la transcription française alors employée. Parmi les terres citées figurent Ondili, Onkoua, Omoï, Massanga, Andjogo et Lengori.

En 1965 encore, l’ethnomusicologue Pierre Sallée réalise à Ondili un enregistrement auprès d’Eugène Mikoto, dans le contexte de l’intronisation d’un chef ombaama.

Cette importance historique pourrait expliquer que, dans la mémoire orale, un Andimi beaucoup moins connu ait fini par être confondu avec Ondili.

Cette piste me touche aussi pour une raison personnelle. J’ai mes racines maternelles à Ondili et le nom que je porte est fortement rattaché à ce village. Cela nourrit naturellement ma curiosité. Mais l’émotion ne remplace pas la preuve.

En l’état de mes recherches, rien ne permet donc d’affirmer que Sœur Hyacinthe est née à Ondili.

Reste Andimi.

La piste Andimi-Mandimi

Une autre piste nous ramène vers le Haut-Ogooué.

Dans leurs travaux consacrés aux migrations et aux parlers ndumu, Raymond Mayer et Hubert Binga mentionnent plusieurs anciens villages établis le long de l’Ogooué, parmi lesquels Mokaba, Mandimi, Bekoyo, Mambene et Ombu. En 1970, ces villages se trouvaient le long de l’Ogooué, derrière l’aéroport de Moanda.

Mandimi en ndumu se dit Andimi chez les Ambaama. Le mot signifie « les traces ». C’est le même mot, le même nom, avec cette particularité que les Ndumu placent un « M » devant la forme que les Ambaama prononcent Andimi.

Mandimi et Andimi désignent donc bien le même nom.

Un autre indice retient mon attention : le nom de la mère d’Antini. Agnyasa est attesté chez les Ambaama du Gabon et du Congo, ainsi que chez des populations apparentées, notamment les Ndasa.

Si Otulu était Adouma, comme le rapportent plusieurs sources, Antini aurait donc pu être Adouma par son père et Ombaama par sa mère.

La piste vers le Haut-Ogooué prend alors une autre consistance.

Une enfant de l’Ogooué

Mais peut-être faut-il cesser un instant de regarder le XIXe siècle avec nos cartes administratives d’aujourd’hui.

Les populations circulaient le long de l’Ogooué. Les familles se formaient entre communautés voisines. Les appartenances humaines précédaient les frontières provinciales que nous connaissons.

Un père adouma, une mère possiblement ombaama et une naissance dans l’espace de Franceville-Moanda n’auraient donc rien d’incohérent.

Avant d’être rattachée à telle ou telle province, Sœur Hyacinthe était avant tout une enfant de l’Ogooué.

Et c’est le long de cet Ogooué qu’un autre destin allait croiser le sien.

Celui de Pierre Savorgnan de Brazza.

Brazza sur le chemin d’Antini

Antini est encore une enfant lorsqu’elle se retrouve avec ses parents dans l’une des expéditions de Brazza.

Les récits divergent sur les circonstances de la disparition de ses parents. Certains les présentent comme des porteurs de la caravane. Des versions plus tardives racontent leur mort de manière beaucoup plus spectaculaire.

Une chose ressort cependant des témoignages anciens : devenue orpheline très jeune, Antini est prise sous la protection de Brazza, qui la confie aux religieuses de Saint-Pierre à Libreville.

Elle grandit.

Quelques années plus tard, Brazza s’intéresse de nouveau à son avenir. Antini est en âge de se marier. Il envisage de lui trouver un époux, un interprète selon un récit ancien, et prévoit même de constituer sa dot.

Tout semble donc préparé pour elle.

Mais Antini dit non.

Elle veut devenir religieuse.

Brazza veut alors s’assurer que ce choix est réellement le sien, qu’il n’a été ni imposé ni suggéré par son entourage religieux. Lorsqu’il acquiert la conviction qu’Antini parle en son nom et choisit librement sa vie, il renonce au mariage qu’il avait envisagé pour elle.

L’enfant orpheline que les événements avaient ballottée d’un lieu à l’autre devient ainsi une jeune femme qui décide elle-même de son destin.

La première religieuse gabonaise

Antini prend le prénom de Hyacinthe, en hommage à la mère de Pierre Savorgnan de Brazza, qui portait ce prénom.

Elle entre au noviciat en 1886 et prononce ses premiers vœux en 1890. Elle devient ainsi la première religieuse gabonaise.

À Libreville, elle participe notamment à la formation de jeunes filles aux travaux de couture et de lingerie.

En 1894, elle est envoyée à Donguila. Elle y passera environ vingt-cinq ans, enseignant et travaillant auprès des femmes et des jeunes filles.

Puis, vers 1919, commence la dernière grande étape de sa vie.

Trente-trois années à Sainte-Anne

Sœur Hyacinthe rejoint la mission de Sainte-Anne du Fernan-Vaz.

Elle y restera trente-trois ans.

Elle poursuit son travail d’éducation et ses activités agricoles. Les récits conservés évoquent ses arbres fruitiers et la vanille, dont elle utilisait une partie des revenus pour venir en aide aux personnes dans le besoin.

Les années passent. Une chute et une fracture du col du fémur réduisent considérablement ses déplacements.

Elle reste à Sainte-Anne.

C’est là que Sœur Hyacinthe Antini meurt, le 16 juin 1952.

Elle y est enterrée.

Du Fernan-Vaz à Nombakélé

Je n’ai pas trouvé toutes les réponses.

Andimi reste à localiser avec certitude. Son rapprochement avec Mandimi ouvre une piste sérieuse. Ondili, lui, pourrait être apparu dans certains récits à la faveur d’une confusion entre deux noms, renforcée par la notoriété historique de ce village.

Mais au bout de cette recherche, la femme, elle, est sortie de l’ombre.

Une petite fille née quelque part dans le bassin de l’Ogooué au XIXe siècle devient orpheline. Elle est conduite à Libreville. Elle grandit auprès des religieuses. Un mariage est envisagé pour elle. Elle choisit un autre chemin.

Elle devient la première religieuse gabonaise.

Puis viennent Donguila, Sainte-Anne et une vie entière consacrée à l’éducation, au travail et aux autres.

Elle meurt en 1952, huit ans avant l’indépendance. Elle n’aura jamais connu la République gabonaise indépendante.

Pourtant, elle avait déjà écrit une page de son histoire.

Et cette histoire ne s’est pas arrêtée à Sainte-Anne.

Des années après sa mort, son nom se retrouvait à Libreville, sur un centre social de Nombakélé où des enfants commençaient leur apprentissage de la vie.

Parmi eux se trouvait ma petite-sœur Sylvie.

Et devant ce portail, certains matins des années 1960, se tenait aussi un garçon de sept ou huit ans qui la confiait à Papa Ignace avant de repartir.

Ce garçon ignorait tout de Sœur Hyacinthe Antini. À vrai dire, il ne se demandait même pas qui elle était. Pour lui, ce n’était qu’un nom inscrit sur un centre social.

Il était encore plus loin d’imaginer que, plus de soixante ans plus tard, ce nom le ramènerait jusqu’à Ondili.

Ondili, le village de ses racines maternelles. Ondili, auquel son propre nom est profondément rattaché.

À sept ou huit ans, devant le portail de Nombakélé, comment aurait-il pu imaginer qu’il puisse exister, même lointain, même incertain, un croisement entre Sœur Hyacinthe Antini et Ondili ?

Cela ne pouvait même pas lui traverser l’esprit.

Il ne connaissait que trois mots :

Sœur Hyacinthe Antini.

Plus de soixante ans après, ces trois mots l’ont ramené vers une part de sa propre histoire.

 

Michel Ongoundou Loundah

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