Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
À la veille du 17 août, notre fête nationale, alors que les crispations gagnent la société gabonaise, que les offenses les plus intolérables blessent les personnes et les institutions et que les procédures judiciaires se multiplient, menaçant chaque jour un peu davantage notre vivre-ensemble, l’ancien sénateur Michel Ongoundou Loundah ose une proposition inattendue. Une proposition qui pourra surprendre, peut-être même déranger, mais qui lui paraît aujourd’hui essentielle. Dans un pays où les mots deviennent des armes et où les blessures s’accumulent, il choisit de faire le pari inverse, celui d’un geste capable de desserrer les rancœurs, de rendre un peu d’air à la République et de rappeler qu’au-dessus de nos colères demeure quelque chose de plus grand que chacun de nous, le Gabon.
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« Au commencement était la Parole. »
Que l’on ne se méprenne pas sur cette évocation. Elle n’a ici rien de religieux, de spirituel ou de mystique. Elle renvoie à une évidence profondément humaine. Les hommes ont besoin de parler. Et lorsqu’ils veulent continuer à vivre ensemble, ils doivent surtout apprendre à se parler.
Demain, notre pays célébrera soixante-six années d’indépendance.
Nous allons commémorer. Chanter. Regarder monter le drapeau. Puis nous allons honorer celles et ceux qui, avant nous, ont contribué à bâtir ce pays.
Cette année, ajoutons peut-être à la célébration un geste plus simple, moins spectaculaire, mais tellement nécessaire.
Nous asseoir. Et nous parler. Entre Gabonais. Sans majorité contre opposition. Sans anciens contre nouveaux. Sans procès permanent du passé. Sans obligation de penser la même chose pour avoir le droit de s’écouter. Après soixante-six années de vie commune, une Nation doit pouvoir regarder son histoire, ses réussites, ses blessures, ses erreurs et ses espérances autour de trois interrogations essentielles.
D’où venons-nous ? Où en sommes-nous ? Où voulons-nous aller ?
Peut-être avons-nous simplement besoin de recommencer par la parole.
Regarder notre pays sans nous mentir
Mettons d’abord les choses au clair. Les problèmes du Gabon ne sont pas nés le 30 août 2023. Ses réussites non plus. Notre pays n’a commencé ni avec ceux qui gouvernent aujourd’hui, ni avec ceux qui les ont précédés. Des générations de Gabonais ont travaillé, construit, administré, enseigné, soigné, entrepris et servi l’État. Des infrastructures ont été réalisées, des institutions créées, des compétences formées, des avancées accomplies. Il faut le reconnaître.
Des dysfonctionnements, des injustices, des pratiques contestables et des renoncements se sont aussi accumulés au fil des décennies. Il faut le reconnaître avec la même honnêteté. Cette double vérité n’enlève rien à personne. Elle rappelle un principe fondamental, celui de la continuité de l’État. Nous en voyons aujourd’hui des illustrations concrètes. Des projets conçus ou engagés avant le 30 août 2023 ont été poursuivis, achevés ou inaugurés après le changement de régime. D’autres ont été réorientés. De nouveaux ont été lancés.
C’est ainsi qu’un pays avance. Une République ne repart pas de zéro à chaque changement de pouvoir. Elle reçoit un héritage. Elle garde ce qui mérite de l’être, poursuit ce qui est utile, corrige ce qui doit l’être et ouvre de nouveaux chemins. La continuité de l’État oblige à préserver ce qui servait le pays. La promesse de rupture oblige à abandonner les pratiques qui ont abîmé la confiance des citoyens.
L’Histoire ne s’écrit pas à la gomme
Cette continuité se mesure aussi à notre capacité à regarder notre propre histoire en face. Sans l’embellir. Sans la mutiler. Sans manichéisme.
À la veille des festivités du soixante-sixième anniversaire de l’indépendance, les Gabonais qui, comme moi, circulent dans Libreville voient, parmi les décorations de la ville, les portraits des chefs de l’État qui se sont succédé depuis l’indépendance.
Léon Mba. Omar Bongo Ondimba. Rose Francine Rogombé, qui assura l’intérim à la tête de l’État après la mort d’Omar Bongo. Puis l’actuel président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema. Mais un visage manque. Celui d’Ali Bongo Ondimba. Cette absence gêne. Non parce qu’il faudrait défendre son bilan. Ce texte n’a vocation à défendre ou à condamner le bilan de personne. Je suis d’autant plus à l’aise pour l’écrire que je ne peux être suspecté d’une quelconque sympathie politique à l’égard d’Ali Bongo. Je l’ai combattu publiquement, ouvertement, et cela peut se documenter.
Mais je suis d’abord un patriote. Et lorsqu’il s’agit de l’histoire du Gabon, les sympathies personnelles, les inimitiés politiques et les ressentiments du moment doivent s’effacer devant une exigence plus haute. La vérité de notre histoire nationale.
Ali Bongo Ondimba a dirigé le Gabon de 2009 au 30 août 2023. Après Omar Bongo Ondimba, il demeure à ce jour le chef de l’État ayant exercé le plus longtemps cette fonction dans le Gabon indépendant. Son effacement est d’autant plus étonnant qu’à ce jour, Ali Bongo ne fait l’objet d’aucune poursuite judiciaire. En octobre 2025, le procureur général Eddy Minang précisait encore publiquement que l’ancien président n’était pas poursuivi dans le dossier Bongo-Valentin. Il a quitté le Gabon en mai 2025 après avoir été autorisé à partir avec sa famille. Même si une procédure devait un jour être ouverte contre lui, il bénéficierait, comme tout justiciable, de la présomption d’innocence. Et cela n’effacerait en rien le fait qu’il a été président de la République pendant près de quatorze ans.
L’ironie veut que, quelques mois plus tôt, je m’étonnais dans une tribune de ces affiches électorales que l’on ne retire jamais. Je relevais que, dans certaines contrées du Gabon, jusque le long de la Nationale, on apercevait encore d’anciennes affiches « Ali Président ».
L’image, reconnaissons-le, est d’une ironie cruelle. Le visage d’Ali Bongo subsiste parfois sur les vestiges d’une campagne électorale ancienne, mais disparaît d’une représentation officielle de la succession des chefs de l’État. On peut juger sévèrement une période. Dénoncer des pratiques. Mais on ne peut effacer quatorze années de l’histoire nationale.
L’Histoire ne s’écrit pas à la gomme. Elle prend tout. Les réussites et les fautes. Les espérances et les désillusions. Les pages glorieuses et celles qui nous embarrassent. Reconnaître qu’Ali Bongo a été président du Gabon ne vaut ni réhabilitation, ni absolution. C’est respecter un fait historique. Cette exigence dépasse d’ailleurs largement sa personne. Nous devons regarder toute notre histoire ainsi. Sans héros fabriqués. Sans coupables éternels. Sans pages arrachées. Sans mémoire officielle qui changerait au gré des pouvoirs.
La République est plus grande que ceux qui l’ont dirigée.
Le 30 août nous oblige encore
Cette date, et les événements qui lui sont rattachés ont suscité une espérance immense. Au-delà du changement de régime, beaucoup de Gabonais ont cru possible une autre manière d’exercer l’autorité, une autre relation à l’État, une autre considération du citoyen, une autre gestion de la chose publique. Cette espérance ne doit pas devenir un vague souvenir. Il serait injuste de nier ce qui a été entrepris depuis lors. Des chantiers ont été lancés ou poursuivis, des recrutements effectués, des programmes engagés.
Mais le changement acquiert sa véritable profondeur lorsqu’il entre dans la vie des gens. Dans le foyer qui retrouve durablement l’eau et l’électricité. Dans le malade qui peut être soigné dignement. Dans le jeune diplômé qui trouve un emploi sans intermédiaire. Dans l’entrepreneur qui peut réussir sans appartenir à un réseau. Dans le citoyen qui découvre que ses droits, son mérite et ses compétences pèsent davantage que ses relations. C’est là que le changement prend chair.
Les raisons profondes qui avaient nourri l’adhésion populaire au bouleversement du 30 août doivent rester présentes à notre esprit.
Si elles ont disparu, réjouissons-nous. Si certaines demeurent, ayons le courage de les identifier et de les corriger. Une vieille leçon de l’Histoire nous met en garde. Les mêmes causes finissent par produire les mêmes effets.
Changer les bénéficiaires du clientélisme ne supprime pas le clientélisme. Remplacer les privilégiés d’hier par ceux d’aujourd’hui ne rétablit pas l’égalité. Une pratique condamnable ne devient pas acceptable parce qu’elle profite désormais à un autre camp. La rupture promise doit donc se lire dans la manière de servir l’État, d’exercer l’autorité et de considérer le citoyen.
Quand les positions deviennent des forteresses
Un phénomène est aujourd’hui difficile à ignorer. Certains compatriotes donnent le sentiment de vouloir sanctuariser les positions acquises. Une fonction se transforme en territoire à défendre. La proximité avec le pouvoir en capital à préserver. Un avantage acquis paraît soudain intouchable. Une parcelle d’autorité finit parfois par être vécue comme une propriété. Lorsque conserver sa place devient l’essentiel, la mesure disparaît vite. Il faut multiplier les signes de fidélité, montrer que l’on appartient au bon camp, donner toujours plus de gages, quitte à défendre aujourd’hui ce que l’on aurait condamné hier.
La nuance devient suspecte. La retenue passe pour de la tiédeur. Le jugement personnel s’efface devant la nécessité de plaire. À force, le service de l’État risque de se confondre avec la défense de ceux qui l’incarnent momentanément. On ne bâtit pas un État comme cela. On fabrique des fiefs. On entretient des féodalités. On nourrit des ressentiments.
Omar Bongo Ondimba lui-même avait employé un mot resté dans les mémoires. En 2007, il mettait en garde contre un gouvernement transformé en « rassemblement de roitelets ». Le mot appartient à une autre époque. Le danger, lui, traverse les époques. Un roitelet n’a pas besoin de couronne. Il apparaît chaque fois qu’une fonction publique devient un fief, qu’une responsabilité se transforme en privilège personnel ou qu’une proximité politique donne à certains le sentiment de se trouver au-dessus des règles communes. Pour beaucoup de Gabonais, cela devient de plus en plus difficile à supporter. D’un côté, ceux qui disposent de positions, de réseaux, d’opportunités et qui veulent préserver ce qu’ils ont acquis. De l’autre, une grande partie de la population qui affronte les difficultés quotidiennes, attend encore les effets du changement et peut finir par avoir le sentiment que le pays avance sans elle.
Une Nation ne peut durablement vivre entre la peur de perdre chez les uns et l’épuisement d’attendre chez les autres. C’est là que grandissent les frustrations. Puis les ressentiments. Puis les colères.
Le vivre-ensemble doit être protégé
Nous aurions tort de croire que le vivre-ensemble gabonais est définitivement acquis. Il se protège. Il s’entretient. Il se répare lorsqu’il commence à se fissurer. Les événements récents ont donné à voir certains épisodes tellement dégradants que je préfère ne pas les rappeler ici. Mais nous devons regarder ce qu’ils révèlent.
Le plus préoccupant n’est pas toujours l’excès lui-même. C’est aussi l’environnement qui le rend possible. Ceux qui applaudissent. Ceux qui encouragent. Ceux qui banalisent. Ceux qui acceptent aujourd’hui ce qui les aurait indignés hier.
Une République s’abîme lorsque l’excès devient banal. Elle se fragilise davantage lorsque des compatriotes cessent de se regarder comme les membres d’une même communauté nationale pour ne plus se voir qu’à travers leurs camps, leurs intérêts ou leurs fidélités.
La concertation relève alors du simple bon sens politique. Parler avant que les frustrations ne se cristallisent. Écouter avant que le ressentiment ne se transforme en colère. Corriger avant que les contradictions ne deviennent des confrontations. Un pouvoir sûr de lui-même n’a rien à craindre de la parole de ses citoyens.
Que sont nos sages devenus ?
Une absence se fait sentir. Celle des sages. Celle des aînés. Celle de ces femmes et de ces hommes suffisamment libres à l’égard des ambitions, des partis, des carrières et des intérêts pour rappeler chacun à la mesure lorsque le pays commence à se tendre. Nous avons besoin d’eux. Pas comme figures décoratives. Pas pour cautionner des décisions déjà prises. Nous avons besoin de leur expérience et de leur mémoire.
Une génération est en train de partir. Elle a servi l’État. Elle en connaît les rouages, les dossiers, les réussites, les erreurs et parfois les secrets. Certains de ces aînés sont encore là. Ils ne demandent qu’à transmettre. Ils ne demandent qu’à servir encore, pourvu qu’on les respecte, qu’on les écoute et qu’on leur permette d’être utiles. Un pays qui se prive de sa mémoire humaine se condamne à recommencer des erreurs déjà commises. Les réseaux sociaux ne peuvent devenir notre unique arbre à palabres. Les communicants ne peuvent remplacer les médiateurs. Les militants ne peuvent être les seuls interprètes de la Nation.
Nous avons besoin de voix capables de parler au pouvoir sans flatterie, à l’opposition sans complaisance et au pays sans haine.
Dans une famille, l’aîné n’attend pas que les frères en viennent aux mains pour leur rappeler qu’ils sont frères. Il parle avant. Évaluer pour avancer Se parler suppose aussi d’accepter les faits.
La Transition a pris fin. Elle avait une feuille de route, des engagements, des moyens et des objectifs. Il serait sain d’en établir sereinement un bilan. Pour apprendre. Pour mesurer. Pour corriger.
Une démocratie adulte doit pouvoir regarder ses réussites sans autosatisfaction et ses échecs sans humiliation.
Cette culture de l’évaluation devrait accompagner toutes nos politiques publiques. Un programme annoncé ne vaut pas encore résultat. Un chantier lancé n’est pas une réalisation achevée. Une dépense engagée ne prouve pas l’efficacité d’une politique. Au bout du compte, le citoyen doit pouvoir mesurer ce qui a réellement changé dans sa vie. Évaluer, c’est respecter l’argent public, respecter le citoyen et donner à l’État la possibilité de devenir meilleur.
Quand une jeunesse regarde vers la sortie
Un chiffre devrait nous toucher plus profondément que beaucoup de discours. Selon l’institut Afrobarometer, 58 % des jeunes Gabonais âgés de 18 à 35 ans déclarent avoir envisagé l’émigration. La moitié se dit sans emploi et en recherche active. Les raisons professionnelles et économiques occupent une place centrale dans ce désir de départ. Derrière ces chiffres, il y a des visages. Des enfants que nous avons vus grandir. Des familles qui ont consenti des sacrifices pour les conduire jusqu’au baccalauréat, à l’université, au diplôme. Et des jeunes qui, au moment de commencer leur vie, regardent ailleurs.
J’ai lu récemment une très belle tribune d’une jeune compatriote qui résumait, avec une lucidité douloureuse, le sentiment d’une partie de sa génération en deux perspectives terribles. Partir ou s’abîmer. Partir chercher ailleurs une possibilité d’avenir, ou s’abîmer ici dans l’alcool, les paradis artificiels et d’autres consommations dangereuses. Lorsqu’une jeunesse en vient à penser son avenir en ces termes, ce n’est plus un simple malaise. C’est une alerte.
Le Gabon a longtemps été une terre vers laquelle d’autres venaient chercher une chance. Voir une partie importante de notre propre jeunesse imaginer désormais cette chance loin de chez elle devrait nous bouleverser. Une jeunesse qui pense à partir ne rejette pas forcément son pays. Souvent, elle l’aime profondément. Mais elle ne sait plus toujours quelle place il lui réserve. On peut aimer profondément sa terre et finir malgré tout par aller chercher ailleurs le droit d’espérer.
Notre responsabilité est de redonner à cette jeunesse des raisons de croire qu’elle peut réussir ici par son travail, son courage, ses compétences et son mérite. Sans piston. Sans réseau. Sans devoir se courber devant quiconque.
Mbanié doit nous instruire
Mbanié doit aussi trouver sa place dans cette conversation nationale.
Cette affaire ne peut seulement nous laisser une blessure ou une indignation. Elle doit nous rendre plus rigoureux. Nous avons besoin de savoir exactement quels traités et conventions le Gabon a signés depuis l’indépendance.
Il faut les répertorier. Vérifier ceux qui ont été ratifiés et identifier ceux qui doivent encore l’être. Localiser les originaux. Savoir comment ils sont conservés. Pouvoir retrouver immédiatement tout engagement international pris au nom de la République. Puis il faut numériser ce patrimoine.
Nous sommes en 2026. Alors que le Gabon parle de modernisation et de numérisation de l’administration, nos engagements internationaux devraient figurer parmi les premières priorités de ce chantier. Mais les ordinateurs ne suffiront pas. Il faut s’asseoir avec nos aînés. Avec ceux qui ont servi aux Affaires étrangères, dans nos ambassades, nos administrations et les services juridiques de l’État. Avec ces femmes et ces hommes qui connaissent encore les dossiers, les procédures et parfois l’histoire d’un document que les archives seules ne racontent plus. Certains sont à la retraite. Une génération de mémoire est en train de partir. Nous n’avons pas le droit de la laisser partir sans recueillir ce qu’elle sait. Qu’on la respecte. Qu’on la sollicite. Qu’on lui permette de transmettre.
Puis que cette mémoire soit organisée, vérifiée, archivée et numérisée afin qu’elle appartienne durablement à la République. Une déconvenue comme Mbanié doit au moins nous avoir appris cela. Sinon, nous aurons subi l’épreuve sans nous instruire de nos propres faiblesses.
Présidents, ministres, gouvernements et diplomates passent. La République, elle, doit se souvenir.
1990, lorsque le Gabon avait choisi de se parler
Notre histoire nous rappelle que le dialogue n’est pas une abstraction. Le Gabon a connu plusieurs accords politiques et plusieurs tentatives d’apaisement. Mais, dans notre mémoire collective, un moment reste à part.
La Conférence nationale de 1990.
Quelques mois auparavant, rien n’était pourtant acquis. En juillet 1989, à Bitam, Omar Bongo affichait encore publiquement son opposition au multipartisme. Il avait donc été tenté par la fermeture.
Puis il s’est ravisé. C’est aussi cela, la responsabilité politique. Savoir entendre qu’un pays a changé. Comprendre que la société ne peut plus être gouvernée exactement comme la veille. Accepter de revenir sur une position lorsque l’intérêt national l’exige. Le Gabon était alors traversé par de profondes tensions sociales, économiques et politiques. La Conférence nationale de 1990 ouvrit un espace où le pouvoir, l’opposition et les forces sociales purent enfin se parler. Elle déboucha sur le retour au multipartisme et ouvrit une nouvelle séquence de notre histoire politique. Tout ne fut pas réglé. La démocratie qui suivit ne fut pas celle dont beaucoup avaient rêvé. Les crises politiques et les contestations ne disparurent pas. Mais quelque chose s’était produit.
Je m’en souviens
Au début des travaux, les positions étaient tranchées. Les mots étaient durs. Les invectives fusaient. Par moments, les camps semblaient irréconciliables. Puis les jours ont passé. Et j’ai vu des hommes que tout paraissait séparer commencer à se parler autrement. Je me souviens notamment de Jean-Pierre Nzoghé Nguema, opposant déterminé au régime, échangeant avec des personnalités venues de l’autre rive politique, parmi lesquelles Didjob Divungi Di Ndinge. On se croisait. On marchait ensemble. Par générations. À la cafétéria, on discutait, on plaisantait, on se chahutait.
Quelques jours auparavant, certains se parlaient à peine. Et soudain, derrière les étiquettes politiques, les Gabonais recommençaient à voir des Gabonais. Le pays s’était retrouvé. Voilà ce que la parole peut accomplir. Elle n’efface pas les désaccords. Elle ne transforme pas les adversaires en amis. Mais elle remet de l’humain là où la confrontation avait dressé des murs.
La Conférence nationale de 1990 ne saurait être reproduite à l’identique. L’époque a changé. Les institutions ont changé. Les enjeux aussi. Son enseignement, lui, demeure intact. Il arrive un moment dans la vie d’un pays où accepter de se parler devient un acte de courage politique.
Omar Bongo l’avait compris. Le dialogue coûte toujours moins cher que la fracture. Et il vaut infiniment mieux rapprocher des compatriotes autour d’une table que tenter, plus tard, de réparer une société qui se serait profondément déchirée.
Ce soir, une parole est attendue
Ce soir, à la veille du soixante-sixième anniversaire de notre indépendance, le président de la République va s’adresser à la Nation. Il dressera certainement le bilan de son action. Il tracera des perspectives. J’aimerais que, parmi ces perspectives, trouve place une ambition qui ne nécessite ni béton, ni milliards, ni cérémonie d’inauguration.
Nous remettre autour d’une même table. Faire parler le Gabon avec lui-même. Pas de grandes assises coûteuses. Pas des centaines de participants réunis pour écouter des discours interminables. Pas un rapport supplémentaire destiné à dormir dans une armoire.
Une concertation sobre. Libre. Pluraliste. Utile. Un espace où personne ne viendrait chercher un poste ou défendre un privilège. Un lieu où chacun garderait ses convictions mais accepterait d’entendre celles des autres. Les jeunes et les anciens. La majorité et l’opposition. La société civile. Les syndicats. Les universitaires. Les entrepreneurs. Les magistrats. Les diplomates. Les autorités traditionnelles et religieuses. La diaspora. Et surtout les compétences, d’où qu’elles viennent. Notre pays n’en manque pas. Elles vivent parfois loin du pouvoir. Parfois loin de Libreville. Parfois même loin du Gabon.
Beaucoup ne demandent ni poste ni faveur. Ils veulent simplement être utiles. Une Nation de notre taille ne peut gaspiller une seule intelligence au motif qu’elle ne fréquente pas le bon cercle ou qu’elle ne pense pas comme ceux qui gouvernent. La compétence n’a pas de parti politique.
Nous parler avant d’avoir à nous affronter
Soixante-six ans après l’indépendance, nous devrions avoir suffisamment vécu ensemble pour pouvoir nous dire la vérité sans nous détester. Le désaccord politique ne devrait jamais faire du compatriote un ennemi. Nous avons hérité d’un pays avec ses réussites, ses fautes, ses blessures et ses promesses inachevées. Aucune génération ne l’a reçu parfait. Aucune ne le transmettra parfait. Mais chacune a le devoir de le laisser un peu plus solide, un peu plus juste, un peu plus fraternel qu’elle ne l’a trouvé.
Voilà peut-être aussi ce que signifie l’indépendance. Le 17 août.
Se souvenir de la souveraineté conquise en 1960, bien sûr. Mais surtout mesurer, soixante-six ans plus tard, notre responsabilité envers ce pays qui nous a été confié.
Ne laissons pas se dresser entre nous des murs que nos enfants devront demain abattre. Ne laissons pas les privilèges des uns devenir la colère des autres. Ne laissons pas l’appartenance à un camp devenir plus importante que l’appartenance au Gabon. Nous avons encore le temps de nous entendre. Le temps de corriger. Le temps de nous retrouver. Mais il faut commencer.
D’où venons-nous ? Où en sommes-nous ? Où voulons-nous aller ?
« Au commencement était la Parole. »
Rien de mystique dans ces mots. Seulement une conviction profondément humaine. Il vaut toujours mieux se parler avant d’avoir à s’affronter.
Demain, notre drapeau montera dans le ciel pour rappeler soixante-six années de souveraineté. Le plus bel hommage que nous puissions peut-être lui rendre serait de nous souvenir d’une chose simple.
Avant d’être de la majorité ou de l’opposition, anciens ou nouveaux, puissants ou modestes, nous sommes les enfants d’un même pays.
Et ce pays mérite que nous recommencions à nous parler.
Bonne fête de l’indépendance à tous !
Michel Ongoundou Loundah