Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Dans une tribune consacrée au Silam, Michel Ongoundou Loundah revient sur les révélations récentes autour de Jean-Charles Solon, ancien responsable du centre d’interception des communications de la présidence gabonaise. Ces informations, qui mettent notamment en lumière les activités privées développées par de l’ancien patron des écoutes, ne constituent selon lui que la partie visible d’une histoire beaucoup plus ancienne et plus complexe.
Silam : qui tient vraiment les grandes oreilles ?
Les révélations publiées ce 9 septembre par Africa Intelligence sur Jean-Charles Solon invitent à regarder au-delà des seules affaires commerciales et privées d’un ancien patron des écoutes présidentielles.
Elles ramènent surtout à une histoire ancienne qui, elle, n’est pas terminée.
Avant Solon, il y a eu Maurice Marion, puis Daniel Boisseau. Pendant des décennies, l’un des instruments les plus sensibles de la souveraineté gabonaise, celui qui permet d’intercepter les communications, de savoir qui parle à qui et surtout ce qui se dit, est placé sous la responsabilité de Français issus ou proches de l’univers du renseignement.
Maurice Marion est l’un des premiers visages de ce système. Patron des écoutes, il développe également des activités privées au Gabon, notamment avec la création de la chaîne Télé Africa.
Il meurt le 16 janvier 1999, avec son épouse Christine, dans un accident d’ULM, alors qu’il vient de prendre sa retraite et s’apprête à rentrer en France.
À cette époque circulent, dans certains cercles du pouvoir, des interrogations sur l’étendue réelle des écoutes opérées par le Silam. Quelques proches d’Omar Bongo auraient notamment redouté que le président lui-même ait pu être écouté et que Marion ait conservé des éléments sensibles. Rien, à ma connaissance, ne permet d’établir ces soupçons, encore moins de les relier à « l’accident ». Les rappeler permet seulement de restituer le climat de méfiance et de suspicion qui entoure déjà un dispositif dont très peu de personnes connaissent en réalité les limites exactes.
Daniel Boisseau prend ensuite la relève. Je l’ai rencontré personnellement, à sa demande, dans le bureau de Pierre-Marie Ndong, alors président du Conseil national de la communication. Je venais de publier une enquête journalistique qui décryptait le système des écoutes téléphoniques. Ce jour-là, Boisseau donne l’impression d’un homme déstabilisé, presque aux abois, très loin de l’image de toute-puissance que suggère sa fonction. Il semble convaincu d’avoir été lâché par le pouvoir, ou du moins par certains de ses relais.
Cette rencontre me laissera une impression durable : la puissance prêtée à ces hommes tient largement à la protection du système qui les porte. Lorsque cette protection vacille, leur pouvoir apparent se réduit singulièrement.
Boisseau quittera ensuite la scène sans fracas.
Jean-Charles Solon lui succédera et demeurera treize années à la tête du centre d’interception de la présidence. Africa Intelligence révèle aujourd’hui l’existence autour de lui d’un vaste environnement de sociétés familiales, de fournisseurs, de sous-traitants et d’intérêts privés. Le journal fait état de soupçons de confusion entre certaines activités du Silam et celles de structures contrôlées par son entourage.
Quand les grandes oreilles font des affaires
Mais cette affaire soulève une question qui dépasse largement le cas personnel de Jean-Charles Solon. Elle touche à l’éthique du renseignement, mais également à la moralité et à la déontologie de ceux auxquels l’État confie l’accès à ses informations les plus sensibles.
Peut-on disposer, par ses fonctions, d’un tel pouvoir sur les communications de l’État et développer parallèlement des intérêts commerciaux privés dans le même environnement ? Même lorsqu’aucune infraction n’est établie, le mélange des genres crée mécaniquement un doute. Dans un domaine aussi sensible, l’exigence déontologique ne consiste pas seulement à respecter la loi. Elle commande aussi de se tenir à distance de toute situation dans laquelle un intérêt personnel pourrait peser, ou simplement sembler peser, sur une décision prise au nom de l’État. Car ces décisions ne sont pas anodines. Un responsable de ce niveau peut être amené, directement ou indirectement, à peser sur le choix d’une technologie, d’un fournisseur, d’un prestataire ou d’une solution technique dont dépendra ensuite une partie de la sécurité du pays. Dès lors que des intérêts privés gravitent autour de lui, une interrogation devient inévitable : le meilleur système est-il retenu parce qu’il répond aux exigences de l’État, ou un autre peut-il être privilégié en raison de relations personnelles, d’affinités commerciales ou d’intérêts particuliers ?
Rien ne permet d’affirmer que tel a été le cas. Mais c’est justement ce que les règles de déontologie ont vocation à empêcher : qu’un doute de cette nature puisse seulement naître autour de décisions engageant la souveraineté nationale.
Le risque devient alors beaucoup plus sérieux qu’un simple conflit d’intérêts. Si le choix d’un équipement, d’un logiciel ou d’un prestataire peut être influencé par des considérations étrangères à sa fiabilité, à sa sécurité ou à ses performances, c’est la qualité même du dispositif de renseignement qui peut s’en trouver affectée.
Certains peuvent donc légitimement considérer qu’à ce niveau de responsabilité, le mélange entre fonctions régaliennes et affaires privées est susceptible de mettre l’État en danger. Dans le renseignement, une mauvaise décision commerciale peut devenir une vulnérabilité stratégique. Un prestataire mal choisi, une technologie insuffisamment maîtrisée ou un accès laissé entre des mains extérieures peuvent ouvrir une brèche bien au-delà de la personne qui en a pris la décision.
Qui contrôle ceux qui nous écoutent ?
C’est ici que le débat prend toute sa dimension. Derrière un service d’interception se trouve une architecture technologique complexe dont la sécurité dépend autant de la compétence de ceux qui l’exploitent que de la fiabilité des équipements, des logiciels et des prestataires qui interviennent sur le système. La maîtrise de cette architecture détermine directement la capacité de l’État à protéger les renseignements qu’il recueille.
Celui qui fournit une technologie, en assure la maintenance, intervient sur ses logiciels ou conserve un accès technique au système occupe donc une position particulièrement sensible. Il peut connaître ses capacités, ses vulnérabilités et, selon le niveau d’accès dont il dispose, entrer au cœur même du dispositif.
Le Gabon possède-t-il aujourd’hui l’expertise nécessaire pour évaluer lui-même les technologies qui lui sont proposées, en apprécier les performances et les failles, administrer les systèmes installés et s’assurer qu’aucun accès extérieur ne subsiste à son insu ? C’est à ce niveau que se joue la maîtrise réelle d’un appareil d’interception.
Il reste également à savoir dans quel cadre les écoutes sont décidées, contrôlées et exploitées, comment les données recueillies sont conservées et protégées, et quelles garanties encadrent l’intervention éventuelle de prestataires extérieurs sur des systèmes capables d’accéder aux communications les plus sensibles du pays.
C’est toute la chaîne qu’il faut regarder, et pas seulement l’homme installé au sommet.
Le contribuable paie pour être écouté
Car pendant ce temps, le contribuable gabonais continue de financer le système.
Avec ses impôts sont achetés les équipements capables de l’écouter, de suivre ses communications et de pénétrer jusque dans sa vie privée. Avec ses impôts sont également rémunérés les hommes qui font fonctionner cette machine.
Le citoyen paie donc lui-même les oreilles braquées sur lui. C’est là que la situation devient profondément cynique. Celui qui finance l’appareil peut en être la cible, alors qu’il ignore qui décide de l’écouter, pour quelles raisons, pendant combien de temps et ce que deviennent ensuite ses conversations.
Les révélations concernant Jean-Charles Solon devraient donc provoquer autre chose qu’un examen de ses activités privées.
Elles offrent l’occasion d’ouvrir enfin le dossier du Silam lui-même : ses missions, son financement, ses marchés, ses équipements, ses prestataires, ses archives, les règles encadrant les interceptions et les conditions dans lesquelles les renseignements recueillis sont exploités et conservés.
La maîtrise d’un tel dispositif suppose des compétences nationales solides, un contrôle rigoureux de la technologie, des règles déontologiques exigeantes et une chaîne de responsabilité suffisamment claire pour que personne ne puisse transformer un instrument de sécurité de l’État en outil de surveillance incontrôlée ou en source d’intérêts privés.
De Marion à Boisseau, de Boisseau à Solon, puis de Solon à aujourd’hui, les hommes changent.
Les grandes oreilles restent.
Et la question est désormais : qui écoute les Gabonais, qui en donne l’ordre et qui, réellement, maîtrise ce que le Silam entend et enregistre ?
Michel Ongoundou Loundah