Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Dans notre précédente édition, Michel Ongoundou Loundah revenait sur le chiffre de 34,1 % d’étrangers au Gabon, en appelant à ne pas confondre présence étrangère et immigration clandestine. Cette fois, il s’intéresse aux routes, aux filières et aux mécanismes qui alimentent l’irrégularité. Un sujet qui prend une résonance particulière au moment où quelques crispations apparaissent entre Libreville et Brazzaville autour du dossier des « biens mal acquis ». Après les chiffres, place donc aux circuits de l’immigration irrégulière.
2/3 — De la frontière à Libreville : comment s’installe l’irrégularité
L’immigration irrégulière ne commence pas nécessairement par une traversée clandestine. Un étranger peut entrer légalement au Gabon avec un passeport et, lorsqu’il est requis, un visa, puis demeurer sur le territoire après l’expiration de son droit au séjour. D’autres passent par des points non autorisés, utilisent de faux documents ou bénéficient de complicités.
À un degré supérieur d’organisation apparaissent les filières. Elles recrutent, renseignent, transportent et parfois hébergent. Elles connaissent les routes, les horaires, les contrôles et surtout leurs failles.
Une filière d’immigration clandestine n’a pas de province. Elle a un itinéraire et des relais.
Du nord vers Libreville
L’axe camerounais constitue depuis longtemps l’une des principales voies terrestres d’accès au Gabon. La zone de Kyé-Ossi–Ambam, les passages vers Meyo-Kyè puis l’intérieur du Woleu-Ntem sont régulièrement cités dans les opérations menées contre les réseaux clandestins.
L’essentiel n’est d’ailleurs pas dans le comptage de quelques interpellations. Ces arrestations ponctuelles renseignent peu sur l’ampleur réelle des flux. Ce qui importe, c’est l’existence de routes connues, de relais, de transporteurs et de filières capables d’organiser le passage puis l’acheminement vers l’intérieur du pays.
Une fois dans le Woleu-Ntem, il faut encore rejoindre Oyem, puis les grands axes conduisant vers Libreville ou vers d’autres centres économiques. Transporteurs, intermédiaires, hébergeurs et parfois employeurs peuvent alors entrer dans la chaîne. Les travaux consacrés aux mobilités transfrontalières décrivent des paiements variables selon les distances et les risques ainsi que des techniques destinées à contourner les contrôles.
Le cas des ressortissants maliens permet d’éclairer le fonctionnement de certaines de ces routes. Le Cameroun et le Mali ont, semble-t-il, depuis des années, des accords ou facilités particulières de circulation. Or, pour connaître le Cameroun depuis une trentaine d’années, y séjourner régulièrement et avoir parcouru ses principales villes, je peux dire que la présence malienne y est très limitée au regard de celle que l’on observe au Gabon.
Une partie des Maliens qui rejoignent le Gabon passe par le Cameroun, profite d’abord de ces facilités de déplacement, puis gagne le sud du pays, notamment Ambam et Kye-Ossi, avant de poursuivre vers le Gabon par l’intermédiaire de réseaux organisés. Le mécanisme a été documenté. Il repose sur des relais, des transporteurs, des pistes connues, des points de passage discrets et des complicités qui permettent ensuite l’acheminement vers Oyem, puis Libreville.
Cela ne rend évidemment ni le Cameroun ni les Camerounais responsables de ces mouvements. Le pays sert ici de territoire de transit, exploité par des filières qui tirent parti de sa position géographique et des facilités d’accès dont bénéficient certains voyageurs.
Ces réseaux ne prospèrent pas seulement grâce à leur connaissance du terrain. Ils peuvent aussi chercher des relais au sein même des administrations chargées de les combattre. Une affaire ancienne, aujourd’hui largement oubliée, permet de mesurer jusqu’où peut aller cette mécanique.
En avril 2012, Florentin Ngomo Assoumou, alors sergent-chef de la Sécurité pénitentiaire, avait été interpellé à Oyem alors qu’il transportait vers Libreville des immigrés clandestins. Le mode opératoire était particulièrement révélateur. Certains clandestins avaient été revêtus d’uniformes de la Sécurité pénitentiaire afin de leur donner l’apparence d’agents participant à une mission officielle et de faciliter ainsi leur passage aux différents postes de contrôle entre Oyem et Libreville.
Lors de l’interpellation de son véhicule, dans la nuit du 15 au 16 avril 2012, plusieurs passagers portaient effectivement ces uniformes. Florentin Ngomo Assoumou se serait présenté aux gendarmes comme le responsable d’une mission effectuée dans la zone. L’absence de pièces professionnelles et d’ordres de mission avait éveillé les soupçons. La fouille du véhicule avait également permis de découvrir quatre autres clandestins dissimulés sous le siège arrière.
L’épisode montre le degré d’organisation que peuvent atteindre certaines filières. On ne contourne plus seulement un contrôle par une piste forestière. On emprunte les signes extérieurs de l’État pour traverser les dispositifs censés empêcher ces passages.
La voie maritime, autre porte d’entrée
La façade maritime offre elle aussi des possibilités de passage difficiles à contrôler. La baie de la Mondah, le Cap Estérias et plusieurs points de débarquement autour de Libreville et d’Owendo ont été cités au fil des opérations de sécurité et des études consacrées à la zone côtière.
Des embarcations de pêche peuvent transporter des personnes en plus de leur activité normale. Les communautés de pêcheurs nigérians et béninois sont souvent citées, mais elles ne sauraient être toutes assimilées à des passeurs.
Pour l’État, la réponse passe par le renseignement, la surveillance côtière, le contrôle des points de débarquement, la coopération avec les communautés présentes sur le littoral et le démantèlement des réseaux. Arrêter quelques migrants au terme du parcours ne suffit pas si ceux qui organisent le voyage restent hors d’atteinte.
Du précédent camerounais au défi congolais
L’expérience du nord doit surtout nous aider à regarder vers le sud.
Ce que les filières savent déjà faire à partir du Cameroun montre comment une facilité légale de circulation dans un pays voisin peut être détournée par des réseaux lorsque le Gabon constitue la destination finale. C’est ce qui donne une importance particulière à la décision annoncée par la République du Congo de supprimer, à compter du 1er janvier 2027, l’obligation de visa pour tous les ressortissants africains.
Cette décision ne constitue ni une singularité ni une imprudence qu’il appartiendrait au Gabon de juger. Elle s’inscrit dans un mouvement continental beaucoup plus large.
De plus en plus de pays africains allègent ou suppriment les formalités de visa pour les Africains. D’autres les délivrent à l’arrivée. Cette évolution accompagne une aspiration ancienne à faciliter la circulation des personnes à l’intérieur du continent. La tendance est nette et devrait s’amplifier.
Ce mouvement doit être accompagné plutôt que redouté. Mais une circulation plus libre exige aussi des administrations capables d’en maîtriser les effets indirects.
Le Gabon partage avec le Congo-Brazzaville environ 2 000 kilomètres de frontière terrestre, contre environ 298 kilomètres avec le Cameroun. Le contraste est considérable. Cet espace traverse des forêts, des savanes, des pistes, des cours d’eau et des zones faiblement peuplées.
À compter de 2027, un ressortissant de n’importe quel pays africain pourra entrer légalement au Congo sans visa. L’immense majorité de ces voyageurs n’aura naturellement aucune intention de rejoindre clandestinement le Gabon. Assimiler libre circulation et immigration clandestine serait faux et injuste.
Les filières, en revanche, savent s’adapter aux nouvelles configurations. Pour un réseau dont le Gabon constitue la destination finale, la possibilité de rejoindre légalement le Congo avant d’approcher notre territoire peut modifier les itinéraires et réduire certains obstacles administratifs en amont.
L’expérience camerounaise prend alors tout son sens. Ce qui existe déjà sur un axe d’environ 300 kilomètres pourrait demain être tenté sur un espace près de six fois plus long.
Le véritable enjeu réside donc dans la capacité du Gabon à adapter ses moyens, son renseignement et sa coopération avec ses voisins à cette évolution des routes migratoires.
Une ligne de près de 2 000 kilomètres ne se garde pas avec quelques postes
Imaginer que l’espace séparant le Gabon du Congo pourrait être contrôlé intégralement par des postes fixes relèverait de l’illusion.
L’efficacité repose sur des patrouilles mobiles, le renseignement, les échanges d’informations avec les autorités congolaises, la connaissance des pistes secondaires, la surveillance des principaux axes routiers et le suivi des réseaux de transport.
La géographie devient réellement vulnérable lorsqu’une organisation sait exploiter ses failles.
Quand ceux qui doivent contrôler deviennent un maillon de la filière
L’affaire Florentin Ngomo Assoumou rappelle que le problème ne se situe pas uniquement dans les forêts, sur les pistes ou aux points de passage.
Lorsqu’un agent investi d’une mission de sécurité utilise son uniforme, son véhicule ou sa connaissance des procédures pour faciliter le déplacement de clandestins, la filière dispose soudain d’un avantage autrement plus redoutable qu’un simple sentier dissimulé dans la forêt.
Le port d’un uniforme de la Sécurité pénitentiaire par des migrants transportés vers Libreville en 2012 en dit long sur cette capacité d’adaptation.
Un cas individuel ne saurait jeter le soupçon sur l’ensemble des forces de sécurité. Il rappelle cependant qu’une politique migratoire perd une grande partie de son efficacité dès lors que des complicités internes viennent neutraliser le travail des agents chargés de faire respecter la loi.
La lutte contre l’immigration clandestine doit donc viser aussi ceux qui organisent, facilitent ou protègent ces passages depuis l’intérieur de l’appareil public.
Le cercle des contrôles et des régularisations
Depuis des années, le Gabon connaît des campagnes ponctuelles de contrôle, des éloignements, des régularisations, puis de nouvelles opérations. Leur répétition donne parfois le sentiment d’un mouvement circulaire dans lequel l’administration traite périodiquement les conséquences sans parvenir à tarir les mécanismes qui les produisent.
La régularisation peut être parfaitement légitime lorsqu’une personne est installée depuis longtemps, travaille, a une famille et remplit les conditions prévues par la loi. L’éloignement peut l’être tout autant lorsque les conditions légales du séjour ne sont plus réunies et que les garanties prévues par le droit sont respectées. Reste à comprendre pourquoi l’irrégularité se reconstitue si rapidement après chaque campagne.
Affirmer sans preuve que ces cycles seraient volontairement entretenus pour les recettes générées par les titres de séjour serait hasardeux. Leur répétition justifie en revanche un audit transparent des coûts, des recettes, des procédures et des résultats.
Le clandestin est aussi souvent une proie
Vivre sans titre de séjour rend particulièrement vulnérable.
L’étranger en situation irrégulière peut être exploité par un employeur qui sait qu’il protestera difficilement, par un bailleur abusif, un intermédiaire ou un agent corrompu. Parce qu’il craint lui-même l’administration, il hésitera davantage à saisir la police, l’inspection du travail ou la justice.
Combattre l’immigration clandestine exige donc aussi de combattre l’économie qui prospère sur elle. Employer sciemment des personnes sans titre pour les payer moins, confisquer leurs documents ou leur imposer des conditions contraires à la loi participe du même système.
Une politique responsable doit parallèlement prévoir des mécanismes de retour volontaire assisté pour ceux qui souhaitent repartir ainsi que des procédures de régularisation fondées sur des critères publics et objectifs.
Notre histoire devrait nous rendre prudents
Le Gabon a déjà connu des tensions graves autour des populations étrangères.
Les crises du début des années 1960 avec le Congo-Brazzaville, le départ forcé de milliers de Béninois à la fin des années 1970 puis celui de nombreux Camerounais en 1981 rappellent combien une question administrative peut rapidement devenir une crise humaine et diplomatique.
Mais l’un des épisodes les plus tragiques reste celui de Gros-Bouquet, à Libreville, en février 1994.
Le 2 février, plusieurs centaines d’immigrés soupçonnés d’être entrés clandestinement au Gabon avaient été regroupés dans le camp de détention de la gendarmerie de Gros-Bouquet, dans l’attente de leur rapatriement. Dès le lendemain, 67 d’entre eux étaient morts.
Amnesty International rapporta que plus de 200 personnes avaient été entassées dans une même cellule et que les victimes étaient vraisemblablement mortes par suffocation. D’autres sources internationales évoquèrent également la déshydratation, les conditions extrêmes de détention et, pour certaines victimes, des violences subies avant ou pendant leur enfermement.
Le gouvernement gabonais reconnut officiellement la mort de 67 immigrés clandestins le 3 février 1994. Dans une communication adressée aux Nations unies, il invoqua notamment l’ampleur des flux migratoires et l’insuffisance des structures destinées à accueillir les personnes en attente de rapatriement.
L’affaire prit une dimension internationale. Des militaires français participant alors à la coopération avec la gendarmerie gabonaise furent rappelés à Paris pour enquête après le drame.
Plus de trente ans après, Gros-Bouquet demeure un avertissement. Une politique migratoire peut être ferme. Elle ne peut jamais s’affranchir des conditions de détention dignes, des garanties élémentaires et du respect de la vie humaine.
Cette histoire impose une ligne claire.
Contrôler, oui. Humilier, non.
Contrôler sans désigner l’étranger comme ennemi
Le Gabon est souverainement fondé à contrôler les entrées sur son territoire. Il peut exiger des titres valides, sanctionner les faux documents, démanteler les filières et éloigner les personnes qui ne remplissent plus les conditions légales de séjour.
Cette fermeté gagne en légitimité lorsqu’elle repose sur des procédures connues, des droits de recours effectifs et le respect de la dignité humaine.
Les contrôles au faciès, les humiliations et les rafles indistinctes ne rendent pas le pays plus sûr. Ils favorisent la peur, la dissimulation et parfois la xénophobie, tout en détournant les forces de sécurité de leur véritable cible : les réseaux organisés.
Passer de la réaction à la prévision
Le Gabon gagnerait à se doter d’une véritable capacité de renseignement migratoire.
Cela suppose de mieux connaître les routes et les points de passage, d’identifier les organisateurs, les transporteurs liés aux filières, les faux documents, certains lieux d’hébergement ou employeurs et, lorsque les investigations le permettent, les circuits financiers.
Police, gendarmerie, immigration, justice, inspection du travail, affaires étrangères et collectivités locales doivent pouvoir échanger l’information utile. Une personne éloignée du territoire ne devrait pas pouvoir réapparaître quelques semaines plus tard sous une autre identité simplement parce que les fichiers publics ne communiquent pas entre eux.
L’échéance congolaise du 1er janvier 2027 ajoute désormais un paramètre à intégrer dans cette politique. Elle commande d’évaluer les zones les plus vulnérables, les moyens réellement disponibles sur le terrain et la coopération nécessaire avec Brazzaville.
Le mouvement vers une Afrique où les Africains circuleront plus librement devrait continuer à s’amplifier. Le Gabon doit pouvoir y prendre toute sa place tout en disposant des moyens administratifs, sécuritaires et diplomatiques nécessaires pour en accompagner les effets.
L’immigration irrégulière révèle finalement beaucoup plus que la porosité d’un territoire. Elle mesure la capacité d’un État à connaître les mouvements qui le traversent, à protéger l’intégrité de son administration, à faire respecter son droit du travail et à maîtriser les conditions d’entrée et de séjour sur son sol.
Le 1er janvier 2027 est encore devant nous. Il nous laisse le temps d’agir.
Michel Ongoundou Loundah