Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Lastoursville, tout le monde connaît le nom. Mais combien connaissent réellement Mulundu ? Derrière cette ville que l’on traverse souvent sans s’y arrêter se cachent l’Ogooué, la Sébé, les piroguiers adouma, Wongo, les grottes, les anciennes circulations kota et une profondeur historique que les cartes administratives racontent mal. Dans cette nouvelle tribune, Michel Ongoundou Loundah remonte le fil du fleuve pour retrouver ce que le temps, les frontières et les changements de noms ont parfois recouvert. Une plongée dans l’histoire d’un territoire ancien, riche et encore largement méconnu.
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Avant d’être Lastoursville, cette ville avait déjà une histoire.
Le nom qu’elle porte aujourd’hui est celui de François Rigail de Lastours, compagnon de Savorgnan de Brazza, mort sur les bords de l’Ogooué en 1885. Avant Lastoursville, il y eut Madiville. Et avant Madiville, il y avait Mandji, des villages, des peuples, des chemins forestiers, des pirogues et tout un territoire organisé autour du fleuve.
C’est là qu’il faut commencer.
Non par le nom que la colonisation a laissé sur la carte, mais par ce qui existait avant lui et lui survivra : Mulundu.
Une ville que l’on traverse sans toujours la regarder
Pour beaucoup de voyageurs, Lastoursville est d’abord une ville de passage.
Depuis le Haut-Ogooué, on peut la rejoindre notamment par Mounana, sur un axe aujourd’hui bitumé. De Lastoursville, on peut poursuivre vers Koulamoutou, puis gagner Mouila par Mimongo. Dans l’autre direction, la route conduit vers Libreville par la Forêt des Abeilles, la Lopé et Ndjolé.
À force d’être située sur des itinéraires qui mènent ailleurs, Lastoursville finit parfois par devenir elle-même un simple nom sur la route.
On ralentit, on s’arrête éventuellement, puis on repart.
C’est dommage.
Celui qui prend le temps d’y rester découvre ce que les panneaux routiers ne racontent pas.
Certains matins, les levers de soleil y sont extraordinaires. Le brouillard se pose au-dessus de la forêt et forme sur la cime des arbres une immense nappe blanche. Les reliefs émergent à peine. De loin, on croirait voir un océan dont les arbres seraient les îles.
Cette image dit déjà beaucoup de Mulundu.
Ici, la forêt ne borde pas simplement la ville.
Elle l’enveloppe.
Le train qui passe à côté de la ville
Lastoursville est desservie par le Transgabonais, mais sa gare est éloignée du centre.
On peut donc y arriver en train sans véritablement découvrir la ville. C’est une faiblesse pour un territoire qui aurait beaucoup à montrer.
Des liaisons régulières entre la gare et Lastoursville, accompagnées d’une signalétique sur Mulundu, ses grottes, Wongo, l’Ogooué et son patrimoine, suffiraient déjà à transformer cette gare en véritable porte d’entrée.
Le fleuve avant la ville
À Lastoursville, l’Ogooué impose sa présence.
Pendant des siècles, il ne fut pas seulement un paysage. Il fut une route, un espace de commerce et de rencontres, parfois aussi de rivalités. Dans un pays où la forêt rendait les déplacements terrestres difficiles, le fleuve structurait les circulations bien avant les routes modernes et le chemin de fer.
Sur cette route d’eau, les piroguiers adouma occupèrent une place essentielle.
Leur force tenait à une connaissance intime du fleuve. Ils lisaient les courants, repéraient les passages, anticipaient les rapides, choisissaient les haltes et savaient jusqu’où l’on pouvait naviguer sans mettre hommes et cargaisons en danger.
Ils transportaient voyageurs, marchandises et nouvelles. Ils servaient aussi de guides et d’intermédiaires entre des communautés séparées par l’immensité forestière.
Cette connaissance constituait une véritable géographie avant la carte.
Lorsque Savorgnan de Brazza et d’autres voyageurs européens remontèrent l’Ogooué au XIXe siècle, ils ne pénétrèrent pas dans un espace vide à découvrir, mais dans un territoire connu, nommé, parcouru et organisé par ceux qui y vivaient.
Les explorateurs avaient leurs cartes à dessiner.
Les Adouma connaissaient déjà le chemin.
Cette réalité inverse le regard. L’histoire commence bien avant celui qui arrive et décrit ce qu’il voit, avec ceux qui savent déjà où ils sont.
Le fleuve avait ses guides avant d’avoir ses explorateurs.
Wongo, lorsque la soumission n’allait pas de soi
Un autre nom appartient profondément à l’histoire de Mulundu : Wongo.
Guerrier awandji, Wongo fut l’une des grandes figures de la résistance à l’ordre colonial dans cette partie du Gabon. À la fin des années 1920, il s’opposa aux contraintes et aux abus imposés aux populations. Sa résistance marqua particulièrement les années 1928-1929.
Son parcours rappelle une réalité parfois atténuée par les récits coloniaux : la conquête du Gabon ne se fit pas dans un territoire passif.
Des communautés résistèrent. Des chefs refusèrent. Des villages se soulevèrent.
Des hommes payèrent ce refus par la mort, la prison ou la déportation.
Mais Wongo ne devrait pas être réduit à la figure solitaire d’un résistant. Il faudrait aussi retrouver ceux qui l’entourèrent, les villages qui le soutinrent, les raisons des révoltes, les solidarités qui se constituèrent et ce que les familles en ont conservé.
Un monument transmet peu lorsque l’histoire qui lui donne sens n’est plus racontée.
L’enjeu est celui de la transmission : que sait aujourd’hui l’enfant de Mulundu lorsqu’il passe devant la figure de Wongo ?
D’Okondja à Mulundu, la Sébé comme trait d’union
L’histoire de cette partie du Gabon ne se laisse pas enfermer dans les limites administratives actuelles.
Je pense notamment à Okondja.
Sur les berges de la Sébé se trouve un quartier kota appelé Oloundou. Le nom mérite attention lorsqu’on le rapproche de Mulundu et de formes anciennes telles qu’Ouloundou ou Moloundou.
Oloundou apparaît très vraisemblablement comme une déclinaison linguistique appartenant à cette même famille de mots. La proximité devient d’autant plus intéressante qu’elle se double d’une continuité humaine et géographique.
La Sébé traverse la région d’Okondja avant de poursuivre son cours vers l’aval et de rejoindre l’Ogooué dans l’espace situé au sud-est de Lastoursville. Ce réseau hydrographique a pu constituer, bien avant les routes modernes, un axe de déplacement et de communication entre ces territoires.
Des populations kota ont ainsi pu suivre le cours de la Sébé vers l’aval, puis gagner l’espace de l’Ogooué et de Lastoursville. Aujourd’hui encore, lorsqu’on quitte Okondja par la route forestière en direction de Lastoursville, on rencontre plusieurs villages appartenant au vaste ensemble kota. Des populations kota sont également établies dans la région de Lastoursville.
Le rapprochement entre Oloundou et Mulundu prend alors une autre dimension. Il ne repose plus seulement sur une ressemblance sonore. Il s’inscrit dans une géographie ancienne faite de rivières, de déplacements, de voisinages et de circulations humaines.
Les noms de lieux sont parfois des archives sans papier.
Ils peuvent conserver la trace de déplacements et de parentés que les découpages administratifs modernes ont ensuite séparés sur les cartes.
La forêt garde des histoires que nous connaissons à peine
Autour de Lastoursville, la forêt ne constitue pas seulement une ressource économique.
Elle recouvre aussi l’un des patrimoines naturels et archéologiques les plus remarquables du Gabon.
Dans la région de Mulundu, des dizaines de cavités ont déjà été recensées, parmi lesquelles Ngongourouma, Lipopa, Pahon, Siyou, Boukama, Koubou, Youmbidi ou Lihouma. L’ensemble des grottes de Lastoursville figure sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Ces cavités ne sont pas uniquement des curiosités géologiques.
Les recherches y ont mis en évidence des traces d’activités humaines remontant à plusieurs millénaires. La profondeur historique de Mulundu change alors d’échelle.
Sous cette forêt se trouvent des témoignages bien antérieurs à Brazza, à Lastours, au chemin de fer et même à la naissance du Gabon dans ses frontières contemporaines.
La forêt prend ainsi une autre dimension. Elle a aussi conservé des traces.
Mulundu possède une sorte de bibliothèque dont les livres sont des grottes, des sols, des objets, des noms de lieux et des traditions orales.
Une grande partie reste encore à lire.
L’or, le bois et la vieille question de la richesse
Mulundu possède aussi des ressources considérables. La forêt fournit du bois. Le sous-sol contient de l’or. L’exploitation aurifère a notamment marqué la zone de Ndangui et ses environs.
Une question familière à beaucoup de régions gabonaises revient alors : que laisse durablement une richesse au territoire dont elle est extraite ?
La valeur d’un gisement devrait aussi se lire dans les routes construites, les écoles, les centres de santé, l’habitat, les entreprises créées, les compétences transmises et les emplois qualifiés laissés sur place. Un territoire peut produire beaucoup et rester pauvre.
L’or peut quitter le sous-sol pendant des années sans transformer durablement la vie de ceux qui habitent au-dessus du gisement. Le bois peut sortir de la forêt sans faire naître autour de lui une véritable économie locale de transformation.
C’est toute la différence entre exploiter une ressource et construire un territoire.
Même la terre sait produire
Mulundu n’est pourtant pas seulement forêt et sous-sol.
Sa terre produit aussi. La région est notamment réputée pour la qualité de sa banane. Agriculture vivrière, pêche et activités liées à la forêt continuent également à faire vivre une partie des populations. La banane peut paraître dérisoire lorsqu’on parle d’or, de bois, de chemin de fer ou de grandes infrastructures. Elle ne l’est pas.
Le développement d’un territoire repose aussi sur ce que ses habitants savent produire, transformer et vendre. La banane de Lastoursville pourrait ainsi devenir un produit territorial à part entière, mieux valorisé, mieux commercialisé, associé à une origine et à un savoir-faire.
Un gisement s’épuise.
Un savoir agricole transmis, organisé et valorisé peut durer.
Un récit territorial à reconstruire
Lastoursville possède finalement ce que beaucoup de territoires chercheraient à inventer : une histoire suffisamment dense pour donner du sens à son avenir.
L’Ogooué et les piroguiers adouma racontent les circulations anciennes.
Wongo rappelle les résistances à l’ordre colonial. Mandji renvoie au territoire antérieur aux dénominations imposées de l’extérieur.
Oloundou, Mulundu et la Sébé ouvrent une piste sur les langues, les peuplements et les déplacements anciens. Les grottes donnent à ce territoire une profondeur de plusieurs millénaires.
La forêt, l’or et l’agriculture posent la question très actuelle de la transformation des ressources en développement. Le chemin de fer et les routes replacent enfin Lastoursville dans les circulations du Gabon contemporain. Ces éléments racontent un même territoire à différentes époques.
C’est à partir de cette matière que pourrait naître un centre consacré à l’histoire de Mulundu. On y raconterait les populations anciennes, la navigation sur l’Ogooué, les piroguiers adouma, Wongo et les résistances, Mandji et Madiville, les expéditions coloniales, les grottes, la forêt, les ressources et les transformations contemporaines.
Mais le travail pourrait commencer bien avant la construction d’un bâtiment.
Recueillir la parole des anciens. Enregistrer les noms des villages, des rivières et des anciens chemins. Cartographier les migrations et les parentés. Faire travailler des linguistes et des historiens sur Oloundou, Ouloundou, Moloundou et Mulundu. Associer les écoles à cette histoire. Créer depuis la gare des circuits qui conduiraient réellement vers la ville, ses paysages et son patrimoine. Promouvoir les productions locales. Tout cela répond à une même exigence : ne pas laisser Lastoursville devenir seulement un point de passage.
L’Ogooué peut en être le fil conducteur.
Pendant des siècles, il a transporté des hommes, des marchandises, des nouvelles et des savoirs. Aujourd’hui encore, il relie les différentes strates de l’histoire de Mulundu.
Il faudrait apprendre à s’y arrêter. Alors apparaissent, derrière le nom de Lastoursville, les profondeurs d’un territoire bien plus ancien.
Mandji. Les Adouma. Wongo. Les villages. Les grottes. La forêt.
Et toujours l’Ogooué, qui relie les lieux, les hommes et les époques.
Au fil du fleuve, c’est Mulundu qui se raconte.
Michel Ongoundou Loundah
