Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Après une première escale à Lastoursville, Michel Ongoundou Loundah poursuit son voyage dans le département de Mulundu. Cette fois, il regarde sous la terre et remonte dans la mémoire. Du manganèse de Lipaka 2 à la dolomie, des retombées attendues par les populations à l’histoire encore incomplète de Wongo et Lissibi, cette deuxième tribune révèle un territoire dont les richesses, les hommes et le passé ont encore beaucoup à raconter.
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Lorsque j’ai décidé d’écrire sur Lastoursville et le département de Mulundu, je pensais n’y consacrer qu’une seule tribune. Mon ambition était modeste : jeter un coup de projecteur sur cette ville et cette région, rappeler quelques pages de leur histoire et, surtout, donner envie de les découvrir.
Les réactions provoquées par ce premier texte en ont décidé autrement.
J’ai reçu des messages, des témoignages, des précisions, parfois des pistes de recherche. Certains m’ont rappelé des faits que je n’avais fait qu’effleurer. D’autres m’ont conduit vers des sujets que je n’avais pas abordés. J’ai compris que Lastoursville ne pouvait pas tenir dans une seule tribune.
Voici donc un deuxième chapitre.
Il en appellera peut-être d’autres. Sous ma plume ou, je l’espère, sous celle de femmes et d’hommes qui connaissent cette région, détiennent des documents, portent une mémoire familiale ou peuvent simplement contribuer à mieux faire connaître cette ville magnifique, chargée d’histoire et dotée d’un potentiel exceptionnel.
Un sous-sol qui travaille, des populations qui attendent
Parler de Mulundu uniquement à travers son histoire serait oublier ce qui se passe aujourd’hui sous les pieds de ses habitants.
Le sous-sol du département ne se résume d’ailleurs pas au manganèse. Les registres miniers ont également recensé plusieurs titres concernant l’or dans les secteurs de Ndangui et de Longo. Un permis de recherche attribué à la COMILOG à Ngouadi portait, lui, sur l’or et le manganèse. Tous ces titres ne signifient évidemment pas qu’une exploitation industrielle est aujourd’hui en cours sur chaque site, mais ils donnent une idée d’un potentiel minier beaucoup plus large que ce que l’on imagine généralement lorsque l’on évoque Lastoursville.
Le manganèse constitue, en tout cas, désormais la partie la plus visible de ce potentiel. À Lipaka 2, la société Africa Mining Development (AMD), à capitaux chinois, exploite aujourd’hui le minerai. L’entreprise est présente dans la région depuis 2021. AMD décrit un gisement exploité à ciel ouvert, relativement proche de la surface, avec des couches de manganèse situées à environ trois à cinq mètres de profondeur. Sa production reste encore modeste au regard des géants du secteur gabonais, puisqu’elle est donnée à moins de 500 000 tonnes par an.
Cette exploitation a déjà soulevé une question essentielle. En février 2026, des populations de Lipaka 2 ont bloqué l’accès au site d’AMD pour réclamer le respect d’engagements sociaux, notamment concernant l’eau potable et les infrastructures sanitaires. Voilà qui ramène brutalement la richesse du sous-sol à la réalité quotidienne de ceux qui vivent juste à côté.
Et puis il y a la dolomie. Le mot est peu familier. La dolomie est une roche riche en carbonate de calcium et de magnésium. Elle possède de nombreux usages industriels. Celle extraite à Lastoursville n’est destinée ni à être vendue telle quelle ni à être exportée. Elle est acheminée vers le Complexe métallurgique de Moanda, où la COMILOG l’utilise comme intrant dans la fabrication du silico-manganèse, alliage employé notamment dans la production d’acier.
Une présentation technique consacrée au Complexe métallurgique de Moanda évaluait les besoins en dolomie provenant de Lastoursville à environ 16 000 tonnes par an. Ce chiffre donne un ordre de grandeur utile, même s’il ne doit pas être confondu avec une statistique récente de la production annuelle de la carrière. Cela représente des milliers de tonnes de roche sorties chaque année du sous-sol de Mulundu, chargées, transportées et intégrées à une chaîne industrielle située ailleurs.
Et c’est ici que le sujet devient politique et économique. Derrière les permis, les tonnages, les autorisations et les statistiques se pose une question beaucoup plus concrète : que reste-t-il sur place ?
Que voit l’habitant de Mulundu de la richesse extraite de son territoire ?
La loi prévoit pourtant des mécanismes. Les quantités de dolomie extraites sont soumises à une taxe d’extraction. Une partie de cette taxe revient aux collectivités locales et une autre alimente le Fonds de développement des communautés locales. L’accord entre l’État et la COMILOG prévoit également qu’une fraction de la taxe d’extraction des carrières de Lastoursville participe à ce fonds.
La question est alors très simple : combien l’exploitation de la dolomie de Lastoursville a-t-elle rapporté depuis 2016, combien est effectivement revenu à Mulundu et qu’a-t-on réalisé avec cet argent ?
Ce sont des chiffres que les populations devraient pouvoir connaître.
Au-delà de Lastoursville, cette interrogation traverse toutes les régions minières du Gabon. Un minerai peut être extrait, transporté, vendu ou transformé, générer du chiffre d’affaires et des recettes fiscales sans que le village situé à quelques kilomètres du gisement voie véritablement changer son quotidien.
Et pourtant, une mine ne devrait jamais être une enclave économique posée sur un territoire pauvre.
L’exploitation d’une ressource naturelle devrait se lire dans l’état des routes, l’accès à l’eau et à l’électricité, les emplois locaux, la formation des jeunes, l’habitat, la sous-traitance accordée aux entreprises de la région, les équipements sanitaires, les écoles et l’activité économique créée autour du site.
Lorsque la richesse part et que la pauvreté reste, quelque chose ne fonctionne pas.
Mulundu doit donc savoir ce que produit son sous-sol, qui l’exploite, dans quelles quantités, sous quels titres et avec quelles contreparties pour les collectivités et les populations. La transparence n’est pas une faveur accordée aux habitants. Une ressource appartient au patrimoine national et son exploitation engage nécessairement le territoire qui la porte.
Wongo, au-delà du monument
Et puis, Lastoursville, c’est aussi Wongo, un nom qui appartient à l’histoire. Son monument rappelle sa présence à ceux qui traversent la ville. Mais derrière la figure du résistant et l’image devenue familière se trouve un homme dont une partie de l’histoire reste étonnamment peu connue du grand public. Les travaux historiques disponibles permettent néanmoins d’établir quelques faits solides.
Wongo est présenté comme un chef traditionnel et guerrier awandji, lié à Bembikani, village situé sur la route de Beladi. Son soulèvement de 1928-1929 s’inscrit dans un contexte marqué notamment par la pression de l’impôt colonial et le travail forcé.
Il ne fut pas seul. Les travaux de l’historien Juste-Roger Koumabila Abougave font apparaître aux côtés de Wongo une autre figure majeure, Lissibi. Tous deux sont associés à cette résistance et meurent en exil en 1930. La prudence s’impose dès que l’on veut aller plus loin. Les récits ne concordent pas toujours et certaines informations transmises au fil du temps demandent encore à être vérifiées.
Un témoignage publié plusieurs décennies plus tard évoque l’arrestation d’un neveu de Wongo, qui aurait servi à contraindre celui-ci à se rendre. Wongo et ce neveu auraient ensuite été déportés en Oubangui-Chari. Le neveu serait mort quelques jours avant lui.
Ces éléments ouvrent davantage de pistes qu’ils n’apportent encore de réponses. Qui était ce neveu ? Quel lien exact existait entre Wongo, Lissibi et les autres acteurs de cette résistance ? Que savons-nous aujourd’hui de leurs familles et de leurs descendants ?
Même le nom de Lissibi invite à poursuivre les recherches. Sa proximité avec les formes locales par lesquelles la Sébé — ou Lessibi — est désignée dans la région d’Okondja ouvre une piste intéressante. Elle ne permet, à elle seule, d’établir aucun lien historique ou géographique. Elle justifie en revanche que l’on recherche davantage les anciennes circulations entre le pays awandji de Lastoursville et le bassin de la Sébé.
Bembikani, là où la mémoire pourrait encore parler
Cette localité justifie à elle seule le déplacement. Des témoignages relativement récents signalent encore dans ce village ce qui est présenté comme la maison de Wongo.
Est-elle authentique ? A-t-elle été transformée ? Que savent les anciens du village ? Existe-t-il encore une mémoire familiale suffisamment précise pour retrouver sa lignée ?
Voilà un travail passionnant pour les historiens, les journalistes, les chercheurs, mais également pour les habitants eux-mêmes. Car la mémoire de Wongo ne devrait pas s’arrêter à une statue.
Son monument actuel aurait été réalisé en 2004 par le sculpteur français Mauro Corda. Cette information soulève à son tour une interrogation passionnante : comment a-t-on reconstitué le visage de Wongo ? À partir de quelle photographie ? De quelles archives ?
Retrouver l’histoire de la commande de ce monument permettrait peut-être de retrouver, par la même occasion, une partie de la généalogie de Wongo.
Chercher avant de raconter
Finalement, ce deuxième voyage à Lastoursville m’a appris une chose essentielle : plus on cherche, plus la ville s’agrandit.
Sous la Lastoursville que nous traversons apparaît une autre ville. Celle des minerais que l’on extrait sans toujours savoir ce qu’ils rapportent réellement aux populations. Celle de Bembikani. Celle de Wongo et de Lissibi. Celle des résistances à l’ordre colonial. Celle des familles qui détiennent peut-être encore des fragments d’histoire que personne n’a pris le temps de recueillir. Et probablement bien d’autres choses.
C’est pourquoi cette deuxième tribune ne referme rien. Elle ouvre plutôt une porte.
J’invite ceux qui possèdent des documents, des photographies, des témoignages, des souvenirs familiaux ou simplement une connaissance particulière de Mulundu à raconter à leur tour. L’histoire d’une ville appartient à tous ceux qui l’ont vécue, à ceux qui en ont hérité et à ceux qui refusent qu’elle disparaisse.
Lastoursville possède un passé considérable. Son sous-sol recèle des richesses. Sa géographie lui offre des possibilités remarquables. Encore faut-il relier ces trois dimensions : la mémoire, la richesse et l’avenir.
Le premier texte devait être une simple escale.
Lastoursville vient peut-être de m’obliger à prolonger le voyage.
Michel Ongoundou Loundah
