Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
À Libreville, trouver de l’eau ou de l’électricité relève parfois moins d’un droit que d’une véritable course contre la montre. Quand le courant s’éteint et que les robinets se tarissent, les habitants s’adaptent : on change de quartier, on transporte des bidons, on recharge les téléphones et les batteries là où l’électricité est encore disponible. Ces déplacements, devenus presque ordinaires, racontent une capitale où l’accès aux services essentiels conditionne désormais les gestes les plus simples du quotidien. Une réalité qui conduit l’ancien sénateur Michel Ongoundou Loundah à parler de « réfugiés énergétiques et hydriques ». Derrière cette expression se cache une question plus profonde : que devient une ville lorsque ses habitants doivent se déplacer pour avoir accès à l’eau et à l’électricité ?
Libreville ou Bidons-ville, capitale des réfugiés énergétiques et hydriques
Vendredi. Pour beaucoup, c’est l’annonce d’un peu de repos. À Libreville, c’est aussi le moment où certaines familles commencent à calculer où elles pourront trouver de l’eau et de l’électricité pendant le week-end. Un parent, un frère, une sœur ou un ami appelle : « Ici, le courant est revenu. » Et le déplacement s’organise.
On connaissait les réfugiés politiques, climatiques ou économiques. Libreville voit apparaître une autre forme d’exil, beaucoup plus proche, parfois à quelques rues seulement : le réfugié énergétique et le réfugié hydrique. Pas de frontière à franchir. Pas de visa. Quand un quartier reste plongé dans le noir pendant de longues heures, téléphones, ordinateurs, batteries et chargeurs finissent dans un sac. On part chez celui qui a encore du courant. On recharge, on travaille, on repasse quelques vêtements. Puis on attend de savoir si l’électricité est revenue chez soi avant de rentrer.
Le téléphone peut voyager. Le congélateur, non. La viande décongèle, le poisson s’abîme, des provisions achetées pour plusieurs jours ou plusieurs semaines sont perdues. Pour des ménages qui comptent déjà chaque franc, les coupures imposent une dépense supplémentaire. La rupture de la chaîne du froid pose aussi un problème sanitaire, notamment pour certains aliments et médicaments.
La coupure de courant ne plonge donc pas seulement une maison dans l’obscurité. Elle frappe le portefeuille, désorganise la famille, menace la santé et finit par atteindre le travail.
Après une nuit passée dans la chaleur, sans eau ni électricité, parfois à surveiller les provisions ou à chercher un endroit où dormir, il faut pourtant se rendre au bureau, à l’école, ou dans une administration. La fatigue suit. La concentration baisse. Des heures de travail se perdent. La productivité aussi paie les délestages. Cette facture-là n’apparaît sur aucune quittance. Elle est pourtant payée chaque jour par les ménages, les entreprises, les commerces et les administrations. Pendant que les inaugurations se succèdent, que les rubans se coupent et que les plaques se dévoilent, cette autre facture grossit. Elle est moins spectaculaire, certes, mais elle finira pourtant par peser sur tout le pays.
Il reste cette scène, totalement ahurissante, mais devenue banale. Après plusieurs heures de coupure, la lumière revient brusquement et le quartier applaudit. Des cris éclatent. On célèbre le retour du courant. Nous en sommes donc arrivés à applaudir le rétablissement d’un service que nous payons. Très cher, en plus ! Mais à force de privations, la normalité devient un événement et un droit élémentaire finit par ressembler à une faveur. Pour l’eau, le scénario change à peine. Le robinet est sec. On appelle ailleurs : « Chez vous, ça coule ? » Si la réponse est oui, les bidons sortent. Certains empruntent un pousse-pousse, d’autres chargent des jerricans dans une voiture ou un pick-up. À Libreville, le bidon est devenu un équipement domestique indispensable.
La capitale pourrait même être rebaptisée Bidons-ville. Pas le bidonville de la géographie sociale. Bidons-ville, avec un « s », cette ville où les jerricans circulent mieux que l’eau dans les canalisations.
D’autres partent simplement avec une serviette. Un frère, une sœur, un ami a encore de l’eau. On va y prendre une douche. Lorsque la pénurie dure, le dépannage se transforme en hébergement pour la nuit ou pour le week-end. Derrière l’ironie, le quotidien est devenu absurde. Une partie de la vie familiale s’organise autour de deux informations : « Le courant est revenu chez vous ? » et « Vous avez de l’eau ? » Un quartier qui dispose des deux devient presque une terre d’accueil.
À cela s’ajoute une communication très défaillante. Des habitants restent des heures, des jours, des semaines sans savoir pourquoi le service est interrompu, combien de temps la coupure durera, ni à quel moment l’eau ou l’électricité reviendra. Chacun improvise, remplit ses bidons au moindre filet d’eau, recharge ses appareils dès que possible et organise sa vie au rythme des pannes.
L’eau ne coule plus, le courant ne passe plus et, trop souvent, l’information non plus.
Les plans, les réformes, les annonces et les milliards promis semblent circuler plus facilement que l’eau dans les tuyaux ou l’électricité dans les câbles. Pendant ce temps, les habitants se déplacent avec leurs bidons, leurs chargeurs et leurs serviettes. On ne quitte plus seulement son quartier pour travailler, faire ses courses ou rendre visite à un proche. On le quitte pour se laver, remplir un jerrican, charger un téléphone ou simplement retrouver quelques heures de vie normale.
Dans une 5è République où la surveillance des populations, de leurs moindres faits et gestes compte parmi les activités les mieux organisées, autant pousser la logique jusqu’au bout.
Il va peut-être falloir instaurer une fiche de circulation. Motif du déplacement, réfugié énergétique ou réfugié hydrique. Adresse d’origine : Libreville. Pardon, Bidons-ville.
Michel Ongoundou Loundah

