L’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze à gauche, accompagné de l’ancien Sénateur Michel Ongoundou Loundah à droite Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Dans une lettre ouverte empreinte d’humanité et de profondeur, Michel Ongoundou Loundah s’adresse à l’ex-Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze. Au-delà de cette adresse d’un aîné à son « petit frère », l’ancien sénateur propose une réflexion plus vaste sur la place que peuvent encore occuper, dans la construction de l’avenir du Gabon, celles et ceux qui ont exercé de hautes responsabilités publiques. À l’heure où le pays traverse l’une des périodes les plus déterminantes de son histoire récente, cette lettre invite à penser la transmission de l’expérience, le sens de l’engagement et le devoir de responsabilité. Nous en publions ci-dessous l’intégralité.
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Mon cher petit-frère,
Depuis quelque temps, il m’arrive souvent d’avoir une pensée pour toi. Pas un jour, naturellement. Mais suffisamment souvent pour que cette pensée revienne chaque fois que l’actualité de notre pays nous rappelle que le Gabon est en train de vivre l’un de ces moments où l’histoire s’accélère brusquement.
Alors je pense à toi. À l’homme que tu es devenu. À la terrible épreuve que tu traverses.
Puis je me surprends à me poser une question. Qu’est-ce qui fait le plus souffrir un homme dans ces moments-là ? L’enfermement ? L’attente ? L’angoisse des lendemains incertains ? Ou bien cette douleur plus silencieuse encore : regarder son pays poursuivre sa route sans pouvoir lui offrir ce que l’on a encore de meilleur ?
Puis viennent ces longues heures où les souvenirs remontent. Les années de lutte depuis l’université. Les sacrifices consentis. Les rêves que l’on nourrissait. Les combats menés. Les responsabilités assumées. Les choix que l’on revisite. Les visages qui reviennent. Et, finalement, ce face-à-face inévitable avec sa propre conscience.
Je pense aussi à ces magistrats dont personne n’imagine vraiment les tourments intérieurs. A ces femmes et à ces hommes qui, certains jours, sont confrontés à des décisions qui les obligent à mesurer la distance entre leur conscience, leur serment et à l’idée qu’ils se font de la justice. Eux aussi portent, sans doute, une part de cette épreuve. Mais, au fond, je suis persuadé que la plus grande des souffrances est ailleurs. Elle réside dans ce sentiment de voir son pays traverser une période décisive sans pouvoir lui être utile.
Pour avoir suivi ton parcours depuis de nombreuses années, pour avoir été tantôt observateur, tantôt contradicteur, parfois même adversaire politique, je crois te connaître suffisamment. Nos chemins n’ont pas toujours été les mêmes. Nos analyses ont souvent divergé. Je t’ai critiqué lorsque je pensais devoir le faire. Mais jamais je n’ai douté que le service de l’État occupait une place essentielle dans ton engagement.
Je sais que les fonctions passent, mais que le sens du service de l’État, lui, ne disparaît jamais complètement. On cesse d’être ministre. On cesse d’être Premier ministre. Mais on ne cesse jamais vraiment de porter le souci de son pays.
Or le Gabon traverse aujourd’hui une période où se prennent des décisions qui engageront son avenir pour longtemps. Le débat sur la transformation de nos matières premières, le différend frontalier autour de Mbanié, les interrogations sur notre souveraineté, les difficultés économiques, les questions de gouvernance, les attentes de nos compatriotes : tout cela exige de la mesure, de l’expérience et de la hauteur de vue.
J’ai récemment écouté les prises de parole de Raymond Ndong Sima qui, comme toi, a eu la lourde charge de conduire le gouvernement. Au-delà des sujets qu’il évoque, elles rappellent qu’à certains moments de son histoire, un pays gagne à entendre des expériences différentes, même lorsqu’elles ne convergent pas.
C’est en pensant à tout cela que j’ai eu envie de t’écrire. Parce qu’il est une conviction que rien ne pourra jamais m’enlever : une Nation ne peut pas avancer lorsqu’elle choisit de se priver durablement d’une partie de ses meilleures ressources humaines. Aucun pays ne construit son avenir en écartant des femmes et des hommes qui connaissent l’État, ses réussites, ses erreurs et ses fragilités.
Alain-Claude,
Avant de refermer cette lettre, laisse-moi te rappeler une parole de sagesse que les Anciens ont confiée à notre mémoire. Chez les Ambaama, on enseigne qu’il n’y a que celui à qui l’on confie un enfant qui puisse, éventuellement, décider de s’en séparer. En revanche, celui ou celle qui lui a donné la vie ne cesse jamais d’être son père ou sa mère. J’ai souvent médité cette sagesse. Aujourd’hui, elle me ramène à une certitude. Tu demeures un fils du Gabon.
Et le Gabon, dans ce qu’il a de plus profond, ne t’abandonnera jamais.
Va donc vers demain avec la sérénité de ceux qui savent que le temps des Hommes n’est pas toujours celui de l’Histoire, et que les mânes de nos glorieux ancêtres regardent nos vies avec une patience que les vivants ne connaissent pas.
Bien à toi, cher petit-frère.
Michel Ongoundou Loundah