Michel Ongoundou Loundah et l’ONG Agir pour le Gabon. Ici, au cœur du quartier Sociga en 2010, pour dire non aux addictions Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Longtemps reléguées au second plan des politiques publiques, les addictions et les troubles de la santé mentale s’imposent aujourd’hui comme l’un des plus grands défis de santé publique auxquels le Gabon est confronté. Entre drames familiaux, insuffisance des structures de prise en charge et progression inquiétante de la toxicomanie, cette crise dépasse largement le seul champ médical. Elle touche désormais la sécurité, l’éducation, la cohésion sociale et l’avenir même du pays. Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah, vice-président de l’ONG Agir pour le Gabon, appelle à une mobilisation nationale. Il plaide pour une stratégie ambitieuse fondée sur la prévention, l’accès aux soins, la prise en charge des troubles mentaux et la réinsertion des personnes dépendantes, convaincu que le Gabon ne peut plus se permettre d’ignorer une crise silencieuse qui fragilise des milliers de familles.
Imaginez une mère qui, chaque soir, se couche sans vraiment dormir. Non parce que son enfant souffre d’une maladie ordinaire, mais parce qu’elle redoute qu’au milieu de la nuit, sous l’emprise de la drogue ou en pleine crise psychiatrique, il ne s’en prenne à elle, à ses frères et sœurs, voire aux voisins. Pour beaucoup, cette scène paraît inimaginable. Pour d’autres, elle est devenue le quotidien. Et parfois, le pire finit par arriver.
Le Gabon a malheureusement connu de tels drames. Il y a quelques années, une ancienne gendarme perdait la vie sous les coups de son propre fils. L’émotion fut immense. Puis, comme tant d’autres avant elle, cette tragédie disparut progressivement de l’actualité. Cette tragédie n’était pourtant pas un simple fait divers. Elle révélait une réalité bien plus profonde : celle des addictions, des troubles de la santé mentale et de l’immense solitude des familles qui y sont confrontées. Nous sommes face à l’un des plus grands défis sanitaires, sociaux et sécuritaires auxquels le Gabon est désormais confronté.
Or ce sujet reste largement absent du débat public.
Le drame dont personne ne parle
Nous débattons d’économie, de gouvernance, d’infrastructures, de souveraineté ou d’investissements. Ces sujets sont essentiels. Mais à quoi sert de bâtir un pays moderne si, dans le même temps, nous abandonnons les plus vulnérables ? La santé mentale demeure entourée de nombreux préjugés. Les addictions, quant à elles, sont encore trop souvent perçues comme une faiblesse morale ou comme une simple question d’ordre public. C’est une erreur. L’alcoolisme, le tabagisme, les dépendances aux stupéfiants ou aux médicaments psychotropes sont des maladies reconnues par la communauté scientifique internationale. Elles modifient profondément le fonctionnement du cerveau, altèrent le jugement, détruisent progressivement les liens familiaux, scolaires, professionnels et sociaux. Lorsqu’elles ne sont pas prises en charge, elles peuvent conduire à la violence, à l’exclusion, à l’incarcération, voire à la mort. Mais les premières victimes ne sont pas seulement les personnes dépendantes. Ce sont aussi leurs parents. Leurs conjoints. Leurs enfants. Leurs frères. Leurs sœurs.
Essassa, 6 novembre 2013 – Michel Ongoundou Loundah, vice-président d’Agir pour le Gabon, aux côtés du Dr Louma, à l’issue de la 15ᵉ Journée nationale sans alcool et sans tabac au Lycée international Berthe et Jean.
Combien de familles vivent aujourd’hui dans une angoisse permanente ? Combien de parents cachent la maladie de leur enfant par peur du regard des autres ? Combien de mères pleurent en silence parce qu’elles ne savent plus vers qui se tourner ? Au Gabon, faute de structures adaptées, les familles sont devenues, malgré elles, le premier lieu de prise en charge. Ce sont elles qui veillent. Qui accompagnent. Qui financent. Qui supportent les rechutes. Qui vivent dans la peur permanente qu’un nouveau drame ne survienne. Elles assument, presque seules, un fardeau qui devrait être partagé par toute la collectivité.
Si j’ai souhaité écrire cette tribune, ce n’est ni pour accuser qui que ce soit, ni pour désigner des coupables. Les addictions et les troubles de la santé mentale dépassent les clivages politiques. Ils peuvent frapper n’importe quelle famille. Aucun milieu social n’est à l’abri. Nous sommes tous des victimes potentielles de ce fléau, directement ou à travers un enfant, un frère, une sœur, un parent, un ami ou un voisin. C’est précisément pour cette raison que ce combat doit nous rassembler. Il ne s’agit ni d’un combat du gouvernement, ni de celui de l’opposition, ni de celui des médecins ou des forces de sécurité. C’est un combat national. Parce qu’au bout du compte, c’est la jeunesse gabonaise, la stabilité de nos familles et l’avenir même de notre Nation qui sont en jeu.
Une mission fondamentale de l’État
La première mission d’un État est de protéger sa population. Cette protection ne se limite ni à la défense des frontières ni à la lutte contre la criminalité. Elle consiste aussi à prévenir les grands fléaux qui menacent la santé, l’équilibre et l’avenir de la Nation. Les addictions et les troubles de la santé mentale en font incontestablement partie. De ce point de vue, le Gabon accuse un retard préoccupant. Le premier constat concerne la psychiatrie publique.
Sur un territoire de 267 000 km2, notre pays ne dispose que d’un seul établissement spécialisé dans la prise en charge des maladies mentales : l’hôpital psychiatrique de Melen, à Libreville. À lui seul, ce constat devrait susciter une prise de conscience nationale. Comment une famille vivant à Minvoul, Makokou, Mékambo, Okondja, Koulamoutou, Tchibanga ou Mayumba peut-elle faire soigner un proche atteint de troubles psychiatriques graves ? Une telle organisation crée une profonde inégalité d’accès aux soins. La maladie mentale ne s’arrête pas aux portes de Libreville. Il est donc totalement injuste de faire porter cette responsabilité aux équipes de l’hôpital psychiatrique de Melen.
Médecins, psychiatres, psychologues, infirmiers et personnels de soutien accomplissent, avec un engagement remarquable, un travail souvent héroïque malgré des moyens très insuffisants, voire inexistants.
Dans les rues de Libreville comme dans celles de nombreuses villes de l’intérieur du pays, des femmes et des hommes souffrant de troubles psychiatriques errent sans soins, sans suivi médical et sans accompagnement social. Une telle situation ne devrait plus être considérée comme une fatalité. Elle traduit les limites de notre système de santé. Pourtant, des solutions existent. Depuis plusieurs années, l’Organisation mondiale de la Santé recommande d’intégrer la santé mentale aux soins de santé primaires, de rapprocher les services des populations, de former davantage de professionnels et de lutter contre la stigmatisation. Plusieurs pays africains ont engagé cette évolution en créant des unités de psychiatrie dans les hôpitaux régionaux, en développant les consultations de proximité et en renforçant les dispositifs communautaires.
Le Gabon gagnerait à s’inspirer de ces expériences. Notre pays dispose de professionnels compétents. Ce qui lui manque, c’est une stratégie nationale, des moyens adaptés et une volonté politique durable. Au fond, cette question renvoie à l’une des fonctions les plus essentielles de l’État. Avant de construire des routes, des ponts ou des bâtiments publics, un État doit protéger ses citoyens. Protéger la population, c’est aussi protéger sa jeunesse contre des fléaux qui détruisent des vies, désagrègent les familles et hypothèquent l’avenir de la Nation. Force est de constater que cette priorité n’a pas reçu, au cours des dernières années, l’attention qu’elle mérite. Ce constat n’a pas vocation à désigner des responsables. Il invite simplement à reconnaître un décalage devenu préoccupant entre l’ampleur du phénomène et les moyens qui lui sont consacrés. Reconnaître cette réalité n’est pas un aveu d’échec. C’est la condition indispensable pour bâtir une politique publique enfin à la hauteur des enjeux.
Soigner une addiction coûte cher. Ne pas la soigner coûte infiniment plus cher
Si la prise en charge des troubles de la santé mentale demeure insuffisante, celle des addictions est encore plus préoccupante. Le phénomène progresse sous nos yeux. L’alcoolisme gagne du terrain. Le tabagisme touche des jeunes de plus en plus précocement. Les stupéfiants circulent avec une facilité…stupéfiante. Des médicaments psychotropes sont détournés de leur usage thérapeutique. Derrière chacune de ces dépendances, il y a des vies brisées, des familles déchirées, des parcours scolaires interrompus, des carrières compromises et, parfois, des drames irréparables. Une question simple mérite d’être posée. Où un Gabonais souffrant d’une addiction peut-il être soigné ? La réponse est inquiétante. Le Gabon ne dispose d’aucun établissement public spécialisé dans la prise en charge des addictions. Depuis environ 6 ans, une clinique privée, animée par des spécialistes compétents, tente de répondre à cette immense demande. Son engagement mérite d’être salué. Mais un seul établissement ne peut répondre aux besoins d’un pays tout entier.
Surtout lorsque les traitements s’étendent sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avec un coût inaccessible pour la majorité des familles. Car une addiction ne se soigne ni comme un paludisme ni comme une infection. C’est une maladie qui exige un accompagnement de longue durée. Elle mobilise des psychiatres, des addictologues, des psychologues, des infirmiers spécialisés, des travailleurs sociaux et, selon les besoins, des ergothérapeutes, des éducateurs sportifs ou des art-thérapeutes. À cela s’ajoutent les groupes de parole, le soutien aux familles, les activités physiques, les ateliers thérapeutiques et les programmes de réinsertion. Autrement dit, un véritable parcours de reconstruction. Or, aujourd’hui, ni l’État ni la protection sociale ne permettent à la majorité des familles d’y accéder. Beaucoup renoncent par manque de moyens.
Parler aux enfants aujourd’hui, c’est protéger les adultes de demain. À Akanda, Michel Ongoundou Loundah engage un échange direct avec les élèves d’une école primaire sur les dangers de l’alcool, du tabac et des stupéfiants.
Il y a quelques années, au cours d’un échange avec le directeur de l’hôpital psychiatrique de Melen, celui-ci me confiait que plus de 70 % des patients reçus en consultation présentaient des troubles directement ou indirectement liés à la toxicomanie. Si cette réalité demeure, elle révèle une évidence : prévenir les addictions, c’est aussi prévenir une part importante des troubles psychiatriques. Autrement dit, investir dans la prévention, c’est également soulager notre unique hôpital psychiatrique. La lutte contre les stupéfiants ne peut donc se limiter aux saisies et aux interpellations. Elle exige une stratégie nationale.
À cet égard, il convient de saluer le professionnalisme des agents de l’Office central antidrogue de la Police nationale. Leur engagement est réel. Leurs compétences sont reconnues. Mais leurs moyens restent notoirement insuffisants. Aucun service, aussi compétent soit-il, ne peut obtenir des résultats durables sans équipements, sans logistique et sans ressources adaptées.
L’autre grand chantier est celui de la prévention. Personne ne commence à fumer sa première cigarette à cinquante ans. Les premières consommations surviennent presque toujours pendant l’adolescence. C’est donc dès le collège et le lycée que cette bataille doit être engagée. Or, dans nos établissements scolaires, la prévention demeure largement insuffisante. Les infirmiers scolaires accomplissent un travail précieux. Mais ils ne sont ni formés ni outillés pour détecter précocement les conduites addictives, accompagner les élèves concernés ou orienter leurs familles. Chaque établissement secondaire devrait disposer d’un référent spécifiquement formé à ces questions.
Dans certains établissements, des enfants du primaire partagent les mêmes espaces que des collégiens et des lycéens beaucoup plus âgés.
Les spécialistes savent que les réseaux de trafic cherchent souvent à instrumentaliser les plus jeunes, précisément parce qu’ils éveillent moins la méfiance. Sans vigilance, ces situations peuvent devenir des facteurs de vulnérabilité.
Enfin, un rappel s’impose
Au lendemain du 30 août 2023, le porte-parole du CTRI citait le trafic de stupéfiants parmi les dérives ayant motivé l’intervention des forces armées. Pour tous ceux qui alertent depuis des années sur ce fléau, cette déclaration avait suscité un immense espoir. Beaucoup pensaient que la lutte contre les stupéfiants deviendrait l’une des priorités de la transition. Force est de constater que ces attentes restent largement déçues. Il ne s’agit pas de jeter la pierre à qui que ce soit. Il s’agit de rappeler qu’une politique antidrogue ne commence pas au commissariat. Elle commence dans la famille. À l’école. Dans les quartiers. Dans les centres de soins. Et dans une véritable politique publique. Une société qui renonce à prévenir et à soigner les addictions finit toujours par en payer le prix dans ses hôpitaux, ses écoles, ses commissariats, ses tribunaux et ses prisons.
Soigner une addiction coûte cher. Ne pas la soigner coûte infiniment plus cher.
Faire de la santé mentale une grande cause nationale
Le temps est venu de changer d’échelle. Les addictions et les troubles de la santé mentale ne sont ni des problèmes individuels ni des sujets réservés aux spécialistes. Ils concernent toute la société. Les familles. L’école. Les professionnels de santé. Les forces de défense et de sécurité. La justice. Les collectivités locales. Les associations. Les communautés religieuses. Les médias. Les responsables politiques.
Le Gabon doit désormais se doter d’une véritable stratégie nationale de prévention, de prise en charge et de réinsertion. Cette stratégie devrait poursuivre quelques objectifs clairs. Créer progressivement des unités de psychiatrie et d’addictologie dans les principaux hôpitaux régionaux afin de rapprocher les soins des populations. Développer des centres publics spécialisés dans la prise en charge des addictions. Permettre à la CNAMGS de couvrir, au moins partiellement, les traitements liés aux addictions et aux troubles de la santé mentale. Renforcer les effectifs de psychiatres, de psychologues, d’addictologues, d’infirmiers spécialisés et de travailleurs sociaux. Former les personnels des infirmeries scolaires au repérage précoce des conduites addictives et désigner des référents dans les collèges et les lycées. Lancer de véritables campagnes nationales de prévention dès l’adolescence. Donner enfin aux services spécialisés de lutte contre les stupéfiants les moyens humains, matériels et logistiques correspondant à leurs missions.
Créer un Observatoire national des addictions et de la santé mentale chargé de produire des données fiables, d’évaluer les politiques publiques et de formuler des recommandations. Au-delà des réformes institutionnelles, c’est aussi notre regard qui doit évoluer. Une personne dépendante n’est pas d’abord un délinquant. C’est un malade. Une personne souffrant de troubles de la santé mentale n’est pas un être à exclure. C’est un citoyen qui a droit à des soins, à un accompagnement et au respect de sa dignité. Les addictions ne relèvent pas seulement de la santé publique. Elles touchent également la sécurité, l’éducation, la cohésion familiale, l’économie et, finalement, le développement du pays. Chaque jeune qui bascule dans la dépendance est un élève qui risque d’abandonner ses études. Un travailleur qui peut perdre son emploi. Un parent qui peut voir sa famille se disloquer. Un citoyen qui peut sombrer dans la marginalisation ou la violence.
À terme, c’est la société tout entière qui en supporte les conséquences. Chaque franc investi aujourd’hui dans la prévention permettra d’économiser demain des dépenses bien plus importantes en matière de santé, de sécurité, de justice et de protection sociale.
Prévenir coûte toujours moins cher que réparer
Je voudrais, pour conclure rappeler le véritable esprit de cette tribune. En ma qualité de Vice-président de l’ONG Agir pour le Gabon, je ne l’ai pas écrite pour accuser, encore moins pour opposer les Gabonais. Elle est née d’une conviction profonde : les addictions et les troubles de la santé mentale peuvent frapper n’importe quelle famille. Nous sommes tous concernés. Face à un tel défi, la seule réponse possible est la solidarité.
Les personnes souffrant d’addictions ou de troubles de la santé mentale ne demandent ni privilège ni compassion. Elles demandent simplement ce que tout citoyen est en droit d’attendre de son pays : être soigné, être accompagné et avoir une chance de reconstruire sa vie.
Le Gabon ne pourra construire durablement son avenir si des milliers de familles continuent d’affronter seules cette épreuve. Car derrière chaque personne dépendante, il y a une mère qui ne dort plus. Un père qui s’épuise. Des enfants qui grandissent dans la peur. Une famille qui vacille. Il est encore temps d’agir. Non dans la polémique. Mais dans le rassemblement. Non pour désigner des coupables. Mais pour construire des solutions. Les addictions et les troubles de la santé mentale ne sont plus un sujet secondaire.
Ils sont devenus un défi national que le Gabon ne peut plus ignorer.
Michel Ongoundou Loundah

