Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
« Des cadavres qui ont peur de mourir. » La formule est brutale, mais elle dit quelque chose d’une peur qui persiste même lorsqu’on ne sait plus nommer ce qui nous menace. La prudence des Gabonais se comprend. Pourtant, à force d’entendre « fais attention », on finit parfois par taire ce que l’on subit, jusqu’à endurer en silence des situations que l’on aurait voulu dénoncer. Dans cette tribune inspirée de Zombie, la chanson de Fela Kuti, Michel Ongoundou Loundah s’interroge sur ce que cette peur diffuse fait à nos vies et à notre liberté de parole.
Zombie, ou quand le peuple a peur sans savoir de quoi ni pourquoi
Fela Kuti, musicien nigérian engagé et créateur de l’Afrobeat, a sorti en 1977 Zombie, une chanson qui tournait en dérision la dictature militaire de son pays. Au-delà de cette satire, il montrait ce qui arrive à ceux qui renoncent à leur libre arbitre. Ils avancent, s’arrêtent et changent de direction sur commande. Ils n’examinent plus ce qu’on leur demande. Leur jugement cède la place à l’obéissance mécanique.
La chanson fait rire au début. Puis elle inquiète. Car nul besoin de perdre son intelligence pour devenir un « zombie ». Il suffit d’apprendre à ne plus s’en servir dès lors que penser, parler ou contredire risque de déplaire. Le corps continue de marcher. L’esprit apprend à se tenir tranquille.
Quand j’écoute cette chanson, je pense au Gabon.
Nos vies ne sont, évidemment, pas celles des soldats nigérians que Fela visait. Mais une question nous concerne directement. Que devient un peuple lorsque la peur lui apprend à se taire avant même qu’on lui en donne l’ordre ?
La peur entre dans nos gestes ordinaires
L’eau manque. L’électricité disparaît pendant des jours. Nous quittons parfois notre quartier pour charger un téléphone, trouver de l’eau ou dormir là où le courant fonctionne. Le chômage prive nombre de jeunes de perspectives. Les prix montent tandis que les revenus stagnent. Nous reportons des soins, réduisons nos achats et calculons comment finir le mois.
Au matin, après une nuit passée dans la chaleur et sous les moustiques, sans électricité, on ouvre le robinet. Pas d’eau. On sort quand même, les yeux lourds, le corps épuisé, parfois sans avoir pu prendre une douche. Dans les rues, nous croisons des femmes et des hommes qui ont mal dormi et portent déjà le poids de mille soucis quotidiens. Nous les regardons passer, et nous passons parmi eux. Hagards, nous avançons comme des zombies, comme des ombres auxquelles on demande encore de trouver la force de commencer la journée.
Nous parlons de tout cela chez nous, dans les taxis, au marché, entre amis. Nous savons décrire les pannes et ce qu’elles nous coûtent. Puis, quand vient le moment de le dire publiquement, notre voix disparaît. Nous effaçons un message avant de l’envoyer. Nous retirons une phrase d’un texte. Nous déconseillons une publication. Nous appelons un ami pour lui dire de « faire attention ».
Faire attention à quoi ? Qui nous a menacés ? Que risque celui qui raconte trois nuits sans eau ou plusieurs heures sans électricité ? Souvent, personne ne sait répondre. Mais tout le monde sait qu’il faut « faire attention ». Voilà peut-être la forme la plus efficace de la peur politique. Elle n’a plus besoin de frapper à la porte. Nous lui ouvrons avant qu’elle arrive. Nous anticipons l’interdit et corrigeons nos propres phrases. Nous devenons à la fois celui qui parle et celui qui le censure.
Le système peut alors se reposer. Une bonne partie du travail est faite bénévolement.
Des cadavres qui ont peur de mourir
L’expression est dure. Des cadavres qui ont peur de mourir. Elle décrit pourtant ce que notre vie publique risque de faire de nous.
À force de ravaler nos colères, de renoncer à défendre nos droits et de détourner le regard devant l’injustice, nous laissons mourir une part de notre liberté. Même après avoir cédé notre parole, nous tremblons encore à l’idée de perdre notre emploi, notre place, une faveur, une nomination ou la tranquillité de nos proches.
Nous nous taisons pour nous protéger sans savoir si notre silence nous protège vraiment.
Nous en sommes peut-être arrivés à quelque chose de plus grave.
Nous ne vivons plus. Nous existons tout simplement.
Vivre, c’est pouvoir se projeter. Choisir. Décider. Entreprendre. Préparer l’avenir de ses enfants. Imaginer autre chose qu’une succession d’urgences.
Exister, c’est tenir jusqu’à demain. Trouver de l’eau aujourd’hui. Recharger le téléphone quelque part. Sauver ce qui reste dans le congélateur. Calculer ce qu’on peut acheter. Reporter ce qui peut attendre. Espérer qu’aucune maladie ni dépense imprévue ne vienne ébranler davantage un quotidien déjà fragile.
Beaucoup d’entre nous ne construisent plus leur avenir. Ils administrent leur survie.
Lorsqu’une société oblige une part croissante de sa population à consacrer toute son énergie à tenir, elle lui vole davantage que son confort. Elle lui retire la possibilité de se projeter dans sa propre vie.
Voilà aussi comment on fabrique des zombies. Pas nécessairement en donnant des ordres. Parfois, il suffit d’épuiser les gens jusqu’à ce que toute leur énergie serve à survivre au présent. La peur modifie alors ce que nous jugeons normal. Quand le courant revient, nous applaudissons. Quand l’eau coule de nouveau, nous remplissons nos bidons avant la prochaine coupure. Ce soulagement est humain. Mais que dit-il de notre abaissement collectif, si le retour d’un service essentiel ressemble à une faveur ?
Nous payons pourtant l’électricité et l’eau. Nous payons des impôts et des taxes. Nous sommes des citoyens, pas les bénéficiaires reconnaissants d’une distribution de bienfaits.
Pendant ce temps, les pertes restent à notre charge. Le commerçant jette ses produits. Le malade attend. L’élève étudie à la lumière d’un téléphone, si la batterie n’est pas déjà épuisée.
Et il faudrait encore remercier lorsque la lumière revient ?
Nous sommes en droit de demander pourquoi ces défaillances persistent, quelles mesures ont été prises et quand leurs effets seront visibles, sans être aussitôt soupçonnés de subversion, d’aigreur ou d’opposition systématique.
Quand le silence travaille pour le pouvoir
Nous parlons d’eau, d’électricité, d’emplois, de justice et du coût de la vie. On nous répond parfois par cette formule devenue presque une institution nationale : « Fais attention, le pays est devenu bizarre. »
À force d’être répétée, cette mise en garde finit par tenir lieu d’ordre. Elle nous ramène à la chanson de Fela Kuti. Il tournait en ridicule l’homme qui attend qu’on lui dise quand bouger.
Nous avons peut-être inventé quelque chose de plus sophistiqué : l’homme qui attend une permission avant de parler alors que personne ne le lui a officiellement interdit. Le zombie de Fela recevait des ordres. Le nôtre les devine. Il baisse la voix, supprime son message et regarde autour de lui avant de prononcer un nom. Puis il appelle cela de la prudence.
Je fais partie de ce « nous ». Je connais les conseils que l’on nous donne, les phrases que l’on hésite à publier et cette peur dont nous cherchons en vain l’origine. Je sais aussi ce que coûte le silence lorsqu’il entoure chaque injustice.
Nous n’avons pas tous les mêmes opinions politiques. Nous n’avons pas à les avoir. Mais nous partageons l’eau qui manque, le courant qui s’éteint, les prix qui montent, les difficultés pour se soigner et l’inquiétude pour l’avenir de nos enfants.
Nous devons pouvoir le dire. Sans permission. Sans commencer chaque critique par une déclaration d’amour au pouvoir en place. Un peuple qui ne sait plus nommer ce dont il a peur risque, un jour, de ne plus oser nommer ce qu’il subit.
Et lorsque le silence devient un réflexe, le pouvoir n’a même plus besoin de donner des ordres.
Les zombies savent déjà ce qu’ils ont à faire.
Michel Ongoundou Loundah
