Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
La loi de finances rectificative 2026 constitue le premier véritable test de la Ve République gabonaise. Au-delà des ajustements budgétaires, ce document met en lumière les choix politiques du gouvernement et les priorités accordées aux différents secteurs de l’action publique. Dans cette tribune, l’ancien Sénateur, Michel Ongoundou Loundah analyse les principales orientations de ce budget, qu’il considère comme un révélateur de la crédibilité du nouveau régime face aux réalités économiques et aux attentes des citoyens.
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Avant toute chose, je voudrais inviter chaque citoyen à lire un document qui n’est ni un discours, ni un communiqué, ni une brochure de communication. Un document officiel présenté par le Gouvernement, examiné puis adopté par le Parlement : la loi de finances rectificative pour 2026. Elle a été promulguée et publiée au Journal officiel le 17 juillet 2026.
En démocratie, aucune loi n’est plus révélatrice qu’une loi de finances. Les discours annoncent des priorités. Le budget les classe. Il révèle ce que l’État décide réellement de financer lorsque les ressources deviennent limitées.
Un premier budget déjà désavoué
La loi de finances rectificative pour 2026 revêt, à ce titre, une importance particulière. Elle est la première de la Ve République. Elle constitue donc le premier document permettant d’apprécier la traduction budgétaire du projet politique de Brice Clotaire Oligui Nguema, élu Président de la République le 12 avril 2025.
Le projet de budget présenté par le Gouvernement, dont le chef de l’Etat est également le chef, s’élevait à 7 233,3 milliards de francs CFA. Lors de son examen, le Parlement de la Transition, pourtant largement composé de personnalités soutenant les nouvelles autorités, a jugé nécessaire de le ramener à 6 358,9 milliards de francs CFA. Quelques mois plus tard, le Parlement issu des élections de 2025 a adopté une nouvelle loi de finances rectificative fixant désormais le budget à 5 495,2 milliards de francs CFA.
En quelques mois seulement, le premier budget de la Ve République aura ainsi été réduit à deux reprises, pour un total de plus de 1 700 milliards de francs CFA par rapport au projet initial.
Une loi de finances rectificative n’a rien d’exceptionnel. Tous les États révisent leurs prévisions lorsque la conjoncture évolue. En revanche, l’ampleur et la rapidité des corrections opérées par le régime UDG-PDG-CTRI interrogent inévitablement sur le réalisme des hypothèses qui avaient servi à élaborer le budget initial.
Plusieurs facteurs expliquent ces ajustements : une croissance revue de 6,5 % à 4 %, une situation budgétaire plus dégradée qu’anticipé, un niveau d’endettement très élevé et la nécessité de restaurer la crédibilité financière du pays dans la perspective d’un accord avec le Fonds monétaire international. Ces contraintes ont progressivement conduit les pouvoirs publics à réduire leurs ambitions budgétaires.
Au-delà des chiffres, un fait mérite d’être souligné. Deux assemblées différentes, composées de majorités pourtant largement favorables aux autorités, ont successivement estimé nécessaire de revoir le budget à la baisse. Ce constat, à lui seul, montre que les prévisions initiales n’ont pas résisté à l’épreuve des réalités financières. Le débat dépasse donc largement la technique budgétaire.
Une loi de finances est la traduction financière d’un projet politique. Lorsqu’elle est profondément remaniée avant même la fin de son exécution, c’est la solidité des choix initiaux qui se trouve nécessairement interrogée. La lecture détaillée de cette loi de finances rectificative apporte un début de réponse. Les arbitrages opérés entre les ministères révèlent les priorités effectivement retenues par le Gouvernement dit de la Vè République. Car, en politique, les priorités ne se lisent pas dans les discours. Elles se lisent dans les crédits budgétaires.
Les chiffres révèlent les véritables priorités
Les lois de finances ne distribuent pas seulement des crédits. Elles établissent une hiérarchie entre les politiques publiques. La loi de finances rectificative pour 2026 permet de lire cette hiérarchie avec précision.
Le ministère de la Défense, par exemple, conserve plus de 307 milliards de francs CFA, dont environ 83,5 milliards pour la seule Garde Républicaine. Le ministère de la Santé, lui, dispose de près de 188 milliards, tandis que l’Enseignement supérieur reçoit environ 173,8 milliards. À l’autre extrémité de l’échelle budgétaire, les Affaires sociales ne disposent que d’environ 49,5 milliards de francs CFA et l’Agriculture d’environ 43,5 milliards. Les ministères du Commerce, de la Culture, du Tourisme et des Sports figurent également parmi les départements les moins dotés. Ces chiffres traduisent clairement un choix politique. Ils montrent que, dans un contexte de fortes contraintes budgétaires, certains secteurs ont été davantage préservés que d’autres.
Un simple rapprochement permet d’en mesurer la portée : le budget de la Garde Républicaine est proche du double de celui des Affaires sociales. Il ne s’agit pas, ici, d’opposer les missions de l’État les unes aux autres. La défense nationale est une fonction régalienne essentielle. Mais toute loi de finances conduit inévitablement à s’interroger sur les priorités retenues lorsque les ressources deviennent rares. Ces arbitrages interviennent alors même que le pays demeure confronté à des difficultés sociales persistantes : impayés dus aux PME et PMI, retards dans le paiement de certaines bourses étudiantes et vacations d’enseignants, tensions financières à la CNAMGS, coupures récurrentes d’eau et d’électricité, vie chère, dégradation du réseau routier et situation toujours non résolue de nombreux déguerpis. Dans un tel contexte, les crédits consacrés aux ministères directement chargés de répondre à ces préoccupations revêtent une signification particulière.
La lecture du budget soulève également une autre question : celle de l’organisation même du Gouvernement. Au regard de leurs dotations, plusieurs départements ministériels disposent de moyens si limités qu’ils s’apparentent davantage, sur le plan budgétaire, à de grandes directions administratives qu’à de véritables ministères de plein exercice. Cette observation n’enlève rien à l’importance des missions qui leur sont confiées. Elle conduit en revanche à s’interroger sur la cohérence de l’architecture gouvernementale. Un ministère dont les crédits ne lui permettent qu’une capacité d’action très réduite peut difficilement porter une politique publique ambitieuse. La multiplication des portefeuilles ne produit pas, à elle seule, davantage d’action publique. Une organisation plus resserrée, adossée à des moyens mieux concentrés, aurait peut-être permis de renforcer l’efficacité de l’État plutôt que de disperser des ressources déjà contraintes.
Le premier test de crédibilité de la Ve République
Au fond, cette loi de finances ne révèle pas seulement des montants. Elle révèle une vision de l’action publique de l’UDB-PDG-CTRI. Et, comme toujours en matière budgétaire, ce sont les chiffres qui donnent aux priorités leur véritable échelle. Les choix opérés dans cette loi de finances rectificative répondaient à un objectif clairement identifié : rétablir les équilibres des finances publiques et convaincre les partenaires financiers du Gabon, en particulier le Fonds monétaire international, de la crédibilité de la trajectoire budgétaire du pays. C’est dans cet esprit que les dépenses ont été revues à la baisse, que les prévisions ont été corrigées et que plusieurs arbitrages ont été opérés.
Pour autant, le résultat attendu n’est toujours pas au rendez-vous. Malgré ces ajustements successifs opérés à la va-vite, le Gabon ne dispose pas encore du programme d’appui financier qu’il espérait obtenir du FMI. Autrement dit, les sacrifices budgétaires consentis n’ont pas, à ce stade, produit l’effet recherché.
Ce constat est lourd de conséquences. D’un côté, les moyens consacrés à plusieurs politiques publiques sont revus à la baisse. De l’autre, l’objectif de rétablissement de la confiance financière internationale demeure inachevé. Les citoyens supportent les effets des restrictions budgétaires sans que le bénéfice attendu soit encore acquis. Mais, au-delà des chiffres, la loi de finances rectificative 2026 constitue le premier véritable examen de passage de la Ve République. Le verdict est sévère. En quelques mois seulement, le premier budget du nouveau régime aura été corrigé à deux reprises et amputé de plus de 1 700 milliards de francs CFA.
Ce n’est pas une simple péripétie budgétaire. C’est un signal politique. La loi de finances est la loi la plus importante de l’année. Elle mobilise pendant plusieurs mois les administrations, les meilleures expertises de l’État, les arbitrages du Gouvernement, l’examen du Parlement, la promulgation du Président de la République et l’attention des partenaires techniques et financiers. Aucun autre acte gouvernemental n’est soumis à un niveau de préparation et de contrôle aussi élevé.
Et pourtant, c’est précisément cette loi, la plus préparée, la plus débattue et la plus contrôlée, qui a dû être profondément corrigée quelques mois seulement après son adoption. La question est alors inévitable. Si la Ve République se prend les pieds dans le tapis sur la seule décision publique que les citoyens peuvent vérifier ligne par ligne, chiffre par chiffre, que faut-il penser de toutes les autres décisions, de toutes les annonces et de toutes les promesses qui, elles, échappent entièrement au contrôle du public ? C’est peut-être là le principal enseignement de cette première loi de finances.
Elle ne révèle pas seulement un écart entre des prévisions et la réalité. Elle met à l’épreuve la crédibilité du régime en place.
Par Michel Ongoundou Loundah