La route Ovan–Makokou : derrière les nouveaux maîtres du Gabon, quelques vieilles connaissances
Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar
En 2012, Michel Ongoundou Loundah révélait, documents à l’appui, les curieuses relations entre l’entreprise chinoise CRBC et la Fondation Sylvia Bongo Ondimba : une montre Chopard en or et diamants offerte à la Première dame de l’époque, des marchés routiers de plusieurs centaines de milliards et un projet de reversement annuel de 1 % de leur valeur à la Fondation. Quatorze ans plus tard, sur l’interminable chantier de la route Ovan–Makokou, l’ancien sénateur retrouve une autre entreprise chinoise, CFHEC, juridiquement distincte, mais appartenant au même groupe que CRBC. Les maîtres du Gabon ont changé. Les vieilles connaissances, elles, ont toujours leurs entrées au Palais. Quant aux populations, elles attendent encore le bitume.
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Lors de mon récent passage sur cet axe, l’activité du chantier m’a paru quasiment à l’arrêt. Mais c’est surtout le nom de l’entreprise chargée des travaux qui a retenu mon attention.
China First Highway Engineering Company (CFHEC).
Un nom qui, à première vue, ne m’évoquait rien. Jusqu’à ce que je m’intéresse à sa maison mère, le groupe public chinois China Communications Construction Company (CCCC), auquel appartient également China Road and Bridge Corporation (CRBC).
CRBC ! Voilà qui me ramenait directement au 21 novembre 2012, à une enquête que j’avais personnellement publiée dans l’hebdomadaire Le Temps. Une histoire de marchés routiers, de fondation caritative, de curieux arrangements financiers et d’une montre Chopard en or et diamants.
Une montre Chopard, une fondation et cinq milliards potentiels
Au cœur de mon enquête figuraient des échanges électroniques entre Carlos Ramjanali, intermédiaire agissant pour le compte de CRBC, et l’entourage de Sylvia Bongo Ondimba.
J’ai conservé ces documents originaux, dont quelques extraits accompagnent aujourd’hui cette tribune.
Dans un courriel du 26 novembre 2011 adressé à Murielle Ndong, de la Fondation Sylvia Bongo Ondimba, Carlos Ramjanali annonçait le dépôt d’un cadeau destiné à la Première dame : une montre Chopard en or et diamants. Trois jours plus tard, il confirmait la venue à Libreville, du 5 au 8 décembre, du vice-président de CRBC, M. Du Fei, ainsi que des rendez-vous avec le Premier ministre et les ministres des Travaux publics et de l’Économie.
Le 7 décembre, il remerciait la Fondation pour l’accueil réservé à la délégation chinoise et confirmait la signature, la veille, d’une convention entre les deux structures. Il envisageait déjà un soutien annuel régulier aux projets de la Fondation, avec un budget prévisionnel à long terme.
Archives : extraits des courriels de Carlos Ramjanali, novembre–décembre 2011.
L’enquête publiée un an plus tard révélait également une proposition de reversement annuel à la Fondation de 1 % de la valeur totale des projets de CRBC en cours au Gabon. Il était aussi question d’un compte bancaire à l’étranger, destiné à recevoir des fonds provenant du bureau de Dubaï.
Deux marchés routiers étaient notamment mentionnés : Alembé–Mikouyi, 320 kilomètres pour 300 milliards FCFA, et le contournement de Libreville, 60 kilomètres pour 200 milliards FCFA.
1% de ces deux montants représentait tout de même cinq milliards de francs CFA.
La montre Chopard faisait presque figure de petit cadeau de courtoisie.
Quand L’Union volait au secours de la Première dame
La publication de mon enquête avait naturellement provoqué quelques remous.
La Fondation Sylvia Bongo Ondimba et une partie des médias proches du pouvoir avaient choisi une curieuse ligne de défense. L’authenticité des documents publiés n’était pas au centre de leurs attaques. On m’accusait plutôt de vouloir saboter le développement du Gabon et de décourager, par mes écrits, les investisseurs étrangers.
J’en conserve une illustration assez savoureuse : un billet de L’Union, signé Makaya, dont je reproduis également un extrait.
L’auteur s’y indignait des attaques contre les Chinois venus, selon ses propres termes, « avec la ferme volonté de nous accompagner ». Il prenait ensuite la défense de la Première dame, présentée comme une bienfaitrice injustement prise pour cible.
Pas un mot sur la montre Chopard. Pas davantage sur le contenu des courriels. En revanche, les contradicteurs du régime avaient droit à une généreuse distribution d’invectives.
La Fondation reconnaissait néanmoins ses relations de mécénat avec CRBC, faisant état d’une contribution officielle de 50 millions FCFA versée en 2011, tout en contestant les accusations de commissions occultes.
Archives : billet « Pour moi quoi… », signé Makaya dans L’Union.
Des menaces de poursuites judiciaires avaient été brandies. Aucune plainte n’a jamais été déposée contre moi dans cette affaire.
Plus intéressant encore, un responsable de l’entreprise chinoise avait pris contact avec la direction du journal Le Temps pour tenter de négocier la publication d’une forme de démenti qui aurait permis à son groupe de sauver la face.
La démarche n’avait pas abouti.
Quatorze ans plus tard, en découvrant le nom de CFHEC sur le chantier Ovan–Makokou, j’ai donc retrouvé une vieille connaissance. Ou, plus exactement, une entreprise de la même famille.
Ovan–Makokou : on change de régime, on garde l’entreprise
CFHEC et CRBC sont deux sociétés juridiquement distinctes, mais toutes deux appartiennent au groupe public chinois CCCC, l’un des géants mondiaux des infrastructures.
Et CFHEC n’est pas une nouvelle venue sur l’axe Ovan–Makokou.
Elle était déjà associée à ce projet sous Ali Bongo, dès 2012. Le montant alors annoncé avoisinait 120 millions d’euros, soit près de 79 milliards FCFA, avec une perspective d’achèvement à l’horizon 2017.
Sept ans après cette échéance, le 22 mars 2024, les travaux faisaient l’objet d’un nouveau lancement officiel, sous les auspices du pouvoir issu du 30 août 2023.
Toujours avec CFHEC.
Dès avril 2024, le ministère des Travaux publics relevait pourtant les difficultés de l’entreprise à réunir la logistique nécessaire au démarrage effectif du chantier.
En février 2026, le taux de réalisation annoncé atteignait environ 50 %. Six mois plus tard, en août, il était évalué à près de 55 %, tandis que le ministre Edgard Moukoumbi reconnaissait des difficultés de trésorerie rencontrées par l’entreprise.
Cinq points de progression en six mois.
Lors de mon récent passage, je n’ai guère observé une activité laissant présager une livraison prochaine de cette route de quelque 98 kilomètres, indispensable au désenclavement de Makokou.
Il serait désormais utile de connaître l’histoire contractuelle complète de ce chantier. Qu’est devenu le premier marché conclu sous Ali Bongo ? Dans quelles conditions a-t-il été repris ou renouvelé en 2024 ? Quelles sommes ont été engagées et effectivement décaissées depuis 2012 ?
Les populations de l’Ogooué-Ivindo attendent cette route depuis suffisamment longtemps pour obtenir quelques explications.
La rupture politique a-t-elle traversé les marchés publics ?
Le rapprochement entre mon enquête de 2012 et le chantier actuel présente un intérêt qui dépasse la simple curiosité journalistique.
Les militaires arrivés au pouvoir le 30 août 2023 avaient promis de rompre avec les pratiques de l’ancien régime. Pourtant, à l’examen de certains grands marchés d’infrastructures, on retrouve les mêmes partenaires industriels, parfois les mêmes entreprises, et des projets dont l’origine contractuelle remonte à la présidence d’Ali Bongo.
Bien entendu, la continuité d’une relation commerciale avec un groupe étranger ne constitue aucune irrégularité en soi. Les engagements de l’État survivent aux changements de régime.
Mais lorsqu’un groupe industriel dont l’une des filiales avait été au centre de révélations aussi embarrassantes continue de bénéficier d’une place dans les grands chantiers nationaux, la transparence sur les conditions d’attribution, les intermédiaires et les circuits financiers devient d’autant plus nécessaire.
Les faits révélés en 2012 concernaient CRBC et ne sauraient être imputés à CFHEC. Cette distinction juridique est essentielle. Elle n’interdit cependant pas de s’intéresser à la permanence des partenaires économiques et aux conditions dans lesquelles certains marchés traversent les alternances politiques.
On peut changer les ministres, les directeurs généraux et les discours officiels tout en conservant une grande partie de l’architecture économique héritée du régime précédent.
Les Gabonais gagneraient à savoir ce qui a réellement changé dans la manière de négocier, d’attribuer et de contrôler leurs marchés publics.
Petit argent, petit travail… Gabon y’a bon !
En 2012, il était question d’une montre Chopard, d’une fondation et de correspondances que certains auraient préféré voir disparaître de la mémoire collective.
Dessin de presse — Les histoires de Biliba.
En 2026, une autre filiale du même groupe chinois poursuit, sous le nouveau pouvoir, un chantier routier engagé à l’époque d’Ali Bongo et dont l’achèvement semble encore bien incertain.
Je laisse aux autorités compétentes le soin d’expliquer cette longue histoire contractuelle, son coût réel et les raisons de ses interminables retards.
Pour les habitants de l’Ogooué-Ivindo, les changements de régime, les cérémonies de lancement et les visites ministérielles commencent à faire beaucoup de monde sur une route qui attend toujours son bitume.
Il y a quatorze ans, dans cette histoire, on parlait d’une montre Chopard. Aujourd’hui, c’est toute une province qui regarde sa montre en attendant sa route.
Michel Ongoundou Loundah

