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La République du spectacle ou la tentation du président-influenceur


La République du spectacle ou la tentation du président-influenceur

Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Peut-on gouverner un pays comme on anime un réseau social ? À l’heure où chaque apparition du chef de l’État est filmée, relayée et largement commentée, la frontière entre communication politique et mise en scène du pouvoir semble de plus en plus ténue.
Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah s’interroge sur cette évolution et ses conséquences pour le fonctionnement de la République. Il cite notamment l’ancienne candidate à l’élection présidentielle, Marion Nnegue Mintsa, qui affirme avoir « écouté, réécouté et minutieusement analysé » les propos du chef de l’État.
Selon l’auteur, cette précision illustre une évolution du débat public : la communication présidentielle n’est plus seulement observée, elle est désormais disséquée.

Par Michel Ongoundou Loundah

Il est des dérives politiques qui s’installent si progressivement qu’elles finissent par paraître normales. L’omniprésence médiatique du président de la République en est une.

Depuis plusieurs semaines, Brice Clotaire Oligui Nguema semble avoir fait de la communication un mode de gouvernement. Chaque déplacement, chaque visite, chaque réunion, chaque poignée de main, chaque bain de foule, chaque inspection de chantier, chaque échange avec un citoyen est filmé, photographié, scénarisé puis diffusé en boucle. Même les séquences les plus anodines deviennent des événements nationaux.

À force de tout montrer, une question finit pourtant par s’imposer : à quel moment gouverne-t-il réellement ? Car communiquer est une nécessité, certes, mais gouverner est une obligation.
Dans toute démocratie, la communication est censée rendre compte de l’action publique. Elle n’a pas vocation à s’y substituer. Or, au Gabon, l’image semble progressivement prendre le pas sur le résultat. L’annonce précède l’exécution. La caméra précède souvent le chantier. La mise en scène précède le bilan. Plus préoccupant encore, cette communication donne souvent le sentiment de vouloir transformer le spontané en méthode de gouvernement. Les rencontres paraissent improvisées, les décisions prises sur l’instant, les échanges totalement naturels. Mais la mise en scène apparaît parfois si visible que l’effet recherché produit l’inverse de celui escompté. L’improvisation est tellement travaillée qu’elle finit par paraître artificielle, voire ridicule.

Cette théâtralisation permanente, en tous cas, est totalement contre-productive. Elle ne grandit pas la fonction présidentielle. Elle risque au contraire de la banaliser. La magistrature suprême tire son autorité de la gravité de ses actes, de la rareté de sa parole et de la solennité de ses apparitions. À vouloir montrer un Président partout, tout le temps et pour tout, on finit paradoxalement par rabaisser une fonction qui devrait demeurer exceptionnelle. Pendant que les vidéos se succèdent, les difficultés, elles, demeurent : crise de l’eau, chômage, vie chère, justice en souffrance, hôpitaux délabrés, écoles confrontées à de multiples difficultés. Aucun plan de communication, aussi sophistiqué soit-il, ne remplit un robinet, ne crée un emploi ni ne soigne un malade.

Les influenceurs, nouvelle garde rapprochée ?

Un autre phénomène mérite d’être observé avec attention. La communication présidentielle n’est plus seulement assurée par les médias publics ou les canaux institutionnels. Elle est désormais relayée avec une remarquable constance par des influenceurs bien connus des réseaux sociaux. Chaque activité présidentielle est immédiatement reprise, amplifiée et mise en récit, parfois avec un enthousiasme qui dépasse largement le simple travail d’information. Et cette évolution est troublante, parce que l’influenceur n’est pas un journaliste. Son métier consiste à susciter l’adhésion, à créer de toutes pièces l’émotion et à influencer les comportements. Lorsqu’il devient l’un des principaux vecteurs de communication du pouvoir, la frontière entre information publique, communication institutionnelle et promotion politique devient particulièrement floue.
Une République digne de ce nom ne devrait jamais donner le sentiment que sa communication officielle emprunte les méthodes du marketing d’influence ou d’une campagne publicitaire permanente.

Quand les institutions disparaissent derrière un seul homme

Cette hypercommunication produit un autre effet pervers. Les ministres s’effacent. Les administrations deviennent invisibles. Les institutions disparaissent progressivement derrière une seule personne. Tout semble désormais commencer, exister et s’achever avec le Président. Pourtant, une République ne repose pas sur l’omniprésence d’un homme, mais sur la solidité de ses institutions. À mesure que tout se personnalise, les contrepoids institutionnels s’effacent de l’imaginaire collectif. Le pouvoir finit alors par être perçu non comme une organisation au service de l’État, mais comme la projection permanente d’une seule personnalité.

Pour la petite histoire, rappelons qu’en juillet 2009, à Accra, Barack Obama avait prononcé une phrase devenue une référence : « L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts. Elle a besoin d’institutions fortes. » Dix-sept ans plus tard, cette mise en garde demeure d’une remarquable actualité au Gabon. Une République ne rayonne pas parce que son président est partout. Elle rayonne et elle devient forte lorsque ses institutions fonctionnent sans dépendre de la présence permanente du chef de l’Etat. Car un homme, aussi populaire soit-il, est toujours de passage. Alors que les institutions, elles, sont faites pour durer.

Les Gabonais ne vivent pas dans une vidéo

Cette omniprésence médiatique commence d’ailleurs à produire un effet inattendu : elle suscite désormais des contre-analyses de plus en plus structurées. Dans une récente vidéo, l’ancienne candidate à l’élection présidentielle, Marion Nnegue Mintsa explique avoir « écouté, réécouté et minutieusement analysé » les propos du chef de l’État. Cette précision traduit une évolution du débat public : la communication présidentielle n’est plus seulement regardée, elle est désormais disséquée.

Avec beaucoup de pertinence et d’intelligence, Mme Nnegue Mintsa relève notamment ce qu’elle présente comme un paradoxe : comment un président élu il y a à peine un an, et qui concentre tous les leviers du pouvoir peut-il déjà évoquer « la chasse, la pêche ou le retour au village » ? Autrement dit, sa propre fin de règne... Sans porter d’accusation, elle invite les citoyens à réfléchir au sens politique de ces déclarations. Son intervention rappelle surtout une idée simple : la grandeur d’un État ne se mesure pas à la qualité de sa communication, mais à sa capacité à améliorer concrètement la vie des citoyens.

Les réseaux sociaux peuvent fabriquer artificiellement de la popularité. Ils ne fabriquent ni croissance économique, ni sécurité juridique, ni eau potable, ni confiance durable. Les Gabonais n’habitent pas dans les vidéos diffusées de manière compulsive par les
« amis du président ». Ils vivent dans des quartiers où l’eau manque, dans des hôpitaux où les difficultés persistent, dans des familles confrontées à la vie chère et dans un pays où les attentes restent immenses.

En politique, les images impressionnent un temps. Mais les résultats, eux, rendent toujours leur verdict. Et lorsqu’un pouvoir consacre davantage d’énergie et de moyens à fabriquer un récit d’autocélébration plutôt qu’à transformer le quotidien des populations, la République risque de devenir un spectacle permanent où la communication finit par dévorer l’État… avant d’éroder la dignité même de la fonction présidentielle.

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