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Mémoire, justice et réconciliation : le rendez-vous que la cinquième République ne pourra pas repousser éternellement


Mémoire, justice et réconciliation : le rendez-vous que la cinquième République ne pourra pas repousser éternellement

Michel Ongoundou Loundah sur l’emblématique place du Trocadéro à Paris Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Dix ans. Une décennie s’est écoulée, mais certaines blessures refusent de cicatriser. À quelques semaines de la célébration du 30 août, qui correspond à la journée nationale de la Libération, Michel Ongoundou Loundah à travers cette analyse rappelle qu’une autre date s’impose à la conscience nationale : le 31 août 2016. Entre la promesse d’un nouveau départ et le poids d’un passé encore douloureux, le Gabon se retrouve face à une question qu’il ne pourra repousser indéfiniment.

Dix ans après, le sang n’a toujours pas séché

Le Gabon s’apprête à entrer dans un mois d’août chargé d’histoire et de symboles. Le 30 août, la République célébrera la « Libération », désormais érigée au rang de date fondatrice de la Ve République. Vingt-quatre heures plus tard, le 31 août rappellera une tout autre mémoire : celle des violences post-électorales de 2016. Dix années se seront alors écoulées.

Le silence n’efface jamais les blessures

Dix années de deuil pour de nombreuses familles. Dix années d’attente pour celles et ceux qui espèrent encore que toute la vérité soit enfin établie. Dix années durant lesquelles le temps a poursuivi sa course, sans jamais refermer complètement les plaies.
C’est dans ce contexte qu’une lettre ouverte, non signée, circule depuis quelques jours sur les réseaux sociaux. Présentée comme émanant de victimes et de rescapés des événements de 2016, elle exprime une souffrance qui, manifestement, n’a jamais disparu. Son anonymat commande la prudence : il interdit de tenir pour acquises toutes les affirmations qu’elle contient. Pour autant, il serait tout imprudent de l’écarter d’un revers de main. Car, au-delà de son contenu, elle révèle une vérité plus profonde : dix ans après, les événements de 2016 demeurent une blessure ouverte dans la mémoire nationale.
Il est des blessures que le temps apaise. D’autres ne guérissent jamais vraiment. Elles apprennent seulement à se taire.

Une Nation à l’épreuve des ruptures

Depuis lors, plusieurs événements majeurs sont intervenus dans notre pays. Entre autres, une transition politique, une nouvelle Constitution, une Ve République. Mais ces transformations se sont déroulées au terme d’une période d’une exceptionnelle instabilité institutionnelle. En l’espace de quatre ans, le pays a connu deux coups d’État militaires : celui conduit par le lieutenant Kelly Ondo, le 7 janvier 2019, puis celui du 30 août 2023 qui a renversé le régime en place. Peu de nations traversent, en si peu de temps, de telles secousses sans en conserver des cicatrices durables.
Ces ruptures successives, ajoutées au traumatisme des violences post-électorales de 2016, racontent une même histoire : celle d’un pays qui peine encore à se réconcilier avec lui-même. Les crises se succèdent, mais les blessures demeurent. On change les institutions, sans toujours apaiser les consciences.

Ce que le Dialogue a refusé de dire

Les autorités actuelles invoquent régulièrement les conclusions du Dialogue national inclusif comme socle politique et moral de la Ve République. Pourtant, une absence continue d’interroger. Parmi les propositions qui auraient dû nourrir les débats figurait la création d’un mécanisme indépendant chargé de faire toute la lumière sur les violences de 2016. Cette perspective a tout simplement été écartée par le CTRI. Dix ans après les exactions, tueries et persécutions de 2016, la question ressurgit avec une force intacte. Comme si une page que l’on avait voulu tourner refusait obstinément de se refermer.
Le calendrier lui-même semble nous interpeller. Le 30 août célébrera un événement que les putschistes de 2023 présentent comme une « libération », tandis que le 31 août rappellera à de nombreuses familles le souvenir des disparus.
Je l’avoue : ce voisinage entre ces deux dates me met profondément mal à l’aise. Non parce qu’il faudrait demander à la coalition UDB-PDG-CTRI de renoncer à célébrer le 30 août, mais parce qu’il est difficile de parler pleinement de libération lorsqu’une partie de nos concitoyens estime que sa douleur attend toujours reconnaissance, vérité et justice. Une République ne se construit pas seulement avec des institutions. Elle se construit aussi et surtout avec une mémoire assumée.

Une mémoire qui dépasse les frontières

À cela s’ajoute une autre coïncidence. Cette lettre réapparaît à la veille d’un déplacement officiel du président gabonais en France. Les événements de 2016 n’ont jamais été une affaire exclusivement gabonaise. Ils ont touché des familles franco-gabonaises, suscité de nombreuses enquêtes dans la presse internationale et marqué durablement les relations entre Libreville et Paris. Cette mémoire dépasse désormais les frontières du Gabon.
Au fond, la lettre ouverte des victimes ne demande peut-être pas qu’on lui donne raison. Elle demande simplement qu’on accepte d’entendre une douleur que dix années de silence n’ont jamais réussi à effacer. C’est pourquoi le moment est peut-être venu d’organiser une véritable catharsis nationale. Non pas un procès politique, ni une chasse aux sorcières, mais un espace indépendant où victimes, témoins, familles, responsables d’hier et institutions pourraient enfin être entendus. La vérité n’est pas une menace pour une démocratie, elle en est l’un des fondements. Les nations qui refusent de regarder leur passé finissent toujours par le revivre.

Aucun avenir sans mémoire

Les peuples savent patienter. Ils savent parfois pardonner. Mais ils oublient rarement les tragédies qui ont façonné leur destin. On peut changer un régime. On peut réécrire une Constitution. On peut inaugurer de nouveaux édifices à longueur de journées. Mais aucune République ne devient véritablement nouvelle si elle laisse les fantômes de l’ancienne continuer à hanter la conscience nationale.

Le sang de 2016 n’a peut-être plus la couleur des premiers jours. Mais il n’a toujours pas séché. Et tant que la vérité n’aura pas rencontré la justice, tant que la mémoire n’aura pas trouvé sa place dans le récit national, la Ve République restera inachevée. Car un peuple peut survivre à une crise politique, à un coup d’État, voire à deux en quatre ans. Il survit beaucoup plus difficilement à l’oubli organisé de ses morts.

Dans tous les cas, aucune Nation ne bâtit durablement son avenir sur des tombes auxquelles elle refuse de donner un nom, une histoire et une justice.

Par Michel Ongoundou Loundah

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