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Le Gabon ou le syndrome d’Okila’seyi


Le Gabon ou le syndrome d’Okila’seyi

Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar

Le Gabon semble courir d’une urgence à l’autre. Eau, électricité, carburant, routes, santé : chaque problème à peine contenu en révèle un autre. Chez les Ambaama, une vieille sagesse résume cette course sans fin : Okila’seyi, la digue de sable.

Le Gabon ou le syndrome d’Okila’seyi

 

Chez les Ambaama, okila désigne une digue et seyi, le sable. Okila’seyi, littéralement, c’est donc la digue de sable.

L’expression vient d’une ancienne pratique de pêche collective des femmes. Lorsqu’elles descendaient à la rivière, elles construisaient une digue en amont et une autre en aval afin d’isoler une portion du cours d’eau. Elles évacuaient ensuite l’eau pour pouvoir y ramasser plus facilement le poisson.

Ces digues étaient généralement faites de branchages, de feuilles et de boue. Mais lorsque le fond de la rivière était sablonneux, il fallait composer avec ce que la nature offrait. On utilisait alors aussi le sable.
Et commençait le véritable travail.

À peine une fuite était-elle colmatée à droite qu’une autre apparaissait à gauche. On bouchait celle de gauche, l’eau trouvait un passage au milieu. On réparait au milieu, deux nouvelles brèches s’ouvraient ailleurs. Les femmes pouvaient multiplier les efforts, le problème demeurait : la digue elle-même était faite d’une matière qui ne pouvait durablement retenir l’eau.
De cette expérience est née une sagesse : Okila’seyi.

Elle désigne une situation dans laquelle les problèmes surgissent plus vite qu’on ne parvient à les résoudre. On colmate une brèche, une autre s’ouvre. Puis deux. Puis trois. La structure elle-même produit continuellement de nouvelles failles.

Mais Okila’seyi peut aussi qualifier une personne insaisissable, imprévisible, impossible à contenir. À peine l’a-t-on rattrapée sur une faute qu’elle en a déjà commis deux ou trois autres. On pense l’avoir saisie ici, elle vous échappe déjà ailleurs. Comme l’eau à travers la digue de sable, elle trouve toujours une nouvelle brèche.

Difficile de trouver meilleure image du Gabon d’aujourd’hui.

 

De « Qu’est-ce qui marche encore ? » à Okila’seyi

 

Il y a quelques jours, dans une précédente tribune, je posais cette question volontairement brutale : « Qu’est-ce qui marche encore dans ce pays ? »
Ce texte partait du quotidien des Gabonais. L’eau, l’électricité, Internet, les routes, la santé, l’école, le carburant… Les dysfonctionnements ne se succèdent même plus. Ils se chevauchent, s’alimentent et parfois s’aggravent les uns les autres.
Okila’seyi est le prolongement de cette réflexion.
La première tribune dressait l’inventaire des brèches. Celle-ci regarde la digue.

On croit avoir contenu la crise de l’électricité, celle de l’eau surgit. L’eau n’est pas encore revenue partout que les démolitions occupent l’actualité. Cette question n’est pas réglée que le carburant manque à son tour.
Les crises commencent même à s’emboîter. La pénurie de gasoil a perturbé les installations de production d’électricité et d’eau de la SEEG, entraînant des délestages et faisant peser des risques supplémentaires sur l’approvisionnement en eau.
Une défaillance en nourrit une autre.

 

Voilà Okila’seyi.

 

Courir derrière les crises

Le problème devient alors profondément politique.

Prévoir, organiser, entretenir, constituer des réserves, sécuriser les infrastructures et coordonner les administrations relèvent des responsabilités les plus élémentaires de l’État. Faute d’anticipation, une difficulté prévisible peut rapidement devenir une crise nationale.

Or l’accumulation actuelle donne le sentiment d’une action publique trop souvent condamnée à l’urgence. Une panne survient, on mobilise. Une pénurie apparaît, on réunit les responsables. Les files s’allongent, on rationne. La tension devient trop forte, on annonce un retour prochain à la normale.

Dans le cas du carburant, le ministère du Pétrole a lui-même reconnu une diminution des stocks disponibles, la mise en place d’un rationnement temporaire et l’attente d’une nouvelle cargaison pour rétablir progressivement l’approvisionnement.

Le retour à la normale laisse pourtant entière la fragilité qui a rendu la crise possible.
C’est là que l’image de la digue de sable prend tout son sens.

 

Une brèche se ferme, une autre s’ouvre
 

Même à l’intérieur de la pénurie de carburant, Okila’seyi semble se reproduire.
La semaine dernière, le problème majeur était le gasoil. Son approvisionnement a commencé à s’améliorer, sans que la situation soit encore totalement revenue à la normale.
Désormais, c’est l’essence qui vient à manquer.
Une brèche se referme, une autre s’ouvre.
Et bientôt, ce sera peut-être le gaz.

L’action publique risque ainsi de consacrer l’essentiel de son énergie à colmater les conséquences au lieu de traiter les causes. Un pays ne peut durablement être administré comme une succession d’urgences.
L’eau, l’électricité, les routes, les télécommunications, les hôpitaux, l’école, le carburant forment ensemble l’ossature d’un État et les conditions ordinaires de la vie d’une population.

Lorsque plusieurs de ces piliers vacillent en même temps, l’organisation générale finit nécessairement par être interrogée.
C’est toute la profondeur de cette vieille sagesse.
Okila, la digue. Seyi, le sable. Okila’seyi, la digue de sable.

On peut passer ses journées à en boucher les trous.
On peut mobiliser des équipes, publier des communiqués, annoncer des retours à la normale et courir d’une urgence à la suivante.
Mais vient nécessairement le moment où il faut cesser de regarder seulement les trous.

Il faut regarder la digue.

Car tant que la digue restera faite de sable, l’eau trouvera toujours un autre endroit par lequel passer.

 

Michel Ongoundou Loundah

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