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Biens mal acquis : le Gabon n’a pas encore récupéré un franc, mais s’est déjà créé d’énormes ennuis diplomatiques


Biens mal acquis : le Gabon n’a pas encore récupéré un franc, mais s’est déjà créé d’énormes ennuis diplomatiques

Michel Ongoundou Loundah Credit:© 2026 D.R./Le Radar

L’offensive judiciaire du Gabon contre les biens présumés mal acquis prend une tournure diplomatique inattendue. Les informations rapportées par Africa Intelligence sur les démarches de Denis Sassou-Nguesso auprès d’Ali Bongo Ondimba interrogent désormais la stratégie de Libreville et l’équilibre entre la récupération des avoirs et la préservation des relations avec Brazzaville.
Une analyse développée par Michel Ongoundou Loundah dans sa tribune libre.

Biens mal acquis : le Gabon n’a pas encore récupéré un franc, mais s’est déjà créé d’énormes ennuis diplomatiques

Il aura donc fallu une visite nocturne à Paris pour mesurer jusqu’où cette affaire pourrait nous conduire.

Dans son édition du 1er octobre 2026, Africa Intelligence révèle qu’en marge du sommet international sur l’espace, organisé à Paris les 9 et 10 septembre, Denis Sassou-Nguesso aurait quitté, vers 23 heures, l’hôtel Le Bristol pour se rendre au domicile parisien d’Ali Bongo Ondimba, avenue Foch. Le jour exact de cette visite nocturne n’est pas précisé par le média.

Selon les informations du journal, le président congolais, particulièrement irrité par les dernières initiatives judiciaires gabonaises dans l’affaire des biens mal acquis, aurait notamment cherché à sonder son ancien homologue sur les possibilités d’un appui politique susceptible de fragiliser Brice Clotaire Oligui Nguema.

L’affaire prend ainsi une dimension autrement préoccupante pour Libreville. Une procédure judiciaire engagée en France depuis plusieurs années, dont le Gabon ne connaît encore ni le résultat définitif ni les retombées financières exactes, se retrouve au centre d’une tension diplomatique suffisamment sérieuse pour que Brazzaville et Libreville aient à multiplier les échanges.

Il serait peut-être temps de regarder ce que nous avons réellement à gagner dans cette affaire, avant de découvrir ce qu’elle risque de nous coûter.

Cinquante-trois pages pour ouvrir un second front

À l’origine de cette nouvelle tension figure un mémoire de 53 pages déposé le 8 septembre auprès du juge d’instruction français Serge Tournaire par les avocats représentant l’État gabonais.

Selon Africa Intelligence, ce document demande notamment le renvoi devant une juridiction de jugement d’Antoinette Sassou-Nguesso, épouse du président congolais, ainsi que d’Omar-Denis Junior Bongo et de Yacine Queenie Bongo.

Dès le 11 septembre, dans une précédente tribune, j’avais pourtant mis en garde contre le risque d’ouvrir imprudemment un second front diplomatique avec le Congo, alors que notre pays avait déjà suffisamment à faire avec les conséquences du contentieux territorial relatif à Mbanié, Cocotiers et Conga.

Trois semaines plus tard, les développements rapportés par la presse donnent à cet avertissement une résonance particulière.

Des avocats avertis, une équation diplomatique sous-estimée

La qualité des avocats qui représentent l’État gabonais dans cette procédure est telle que nous refusons de croire qu’ils ignorent les mécanismes juridiques auxquels ils ont affaire. Personne ne peut imaginer un seul instant qu’ils méconnaissent les dispositions de la loi française du 4 août 2021 sur la restitution des biens mal acquis.

Expliquons-en simplement le principe.

Lorsqu’un bien mal acquis fait l’objet d’une confiscation définitive par la justice française, les autorités françaises peuvent procéder à sa vente, notamment par l’intermédiaire de l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (AGRASC). Le produit de cette vente est encaissé dans le budget de l’État français, puis affecté à un programme spécifique placé sous la responsabilité du ministère français des Affaires étrangères.

Cet argent n’est donc pas automatiquement viré sur un compte du Trésor public gabonais.

La France conserve la maîtrise administrative et financière du mécanisme. En coopération avec le pays concerné, elle définit les modalités de restitution, choisit les circuits de financement et peut confier la mise en œuvre des projets à des organismes de développement, des institutions internationales ou d’autres opérateurs habilités.

L’objectif affiché par la législation est que les populations des pays spoliés bénéficient effectivement des sommes récupérées, à travers des investissements et des projets de développement. Et là, on constate qu’il existe une différence considérable entre les milliards que l’on espère récupérer et les sommes dont le Trésor gabonais pourrait effectivement disposer.

Les précédents équato-guinéen et syrien illustrent, au demeurant, la longueur de ces procédures. Cinq ans après la confiscation définitive des biens de Teodoro Nguema Obiang Mangue, la vente de son hôtel particulier parisien demeurait encore en cours en septembre 2026.

Les conseils de l’État gabonais connaissent parfaitement ces dispositions. Certains en ont d’ailleurs donné des explications juridiques suffisamment détaillées et structurées pour que personne ne puisse sérieusement mettre en doute leur maîtrise du dossier.

Nous n’allons donc pas jouer les naïfs ni les hypocrites. Au moment d’engager cette nouvelle initiative, ses promoteurs ont sans doute sous-estimé l’ampleur des réactions diplomatiques qu’elle était susceptible de provoquer. Ils n’avaient donc probablement pas envisagé que le contentieux puisse aussi rapidement déborder du cadre judiciaire français pour prendre une tournure politique régionale.

Et nous voici aujourd’hui au milieu du gué.

Les arguments juridiques ont été longuement exposés, les intentions défendues, les démarches entreprises. Mais les développements diplomatiques semblent désormais imposer une marche arrière dont le coût politique pourrait être autrement plus lourd que prévu.

Pourtant, quelques avis éclairés, sollicités à temps, auraient peut-être permis d’éviter cette pantalonnade.

Et pendant ce temps, Sassou-Nguesso consulte Ali Bongo…

Revenons à notre visite nocturne.

Toujours selon Africa Intelligence, Denis Sassou-Nguesso, après avoir pris connaissance des observations des avocats gabonais, aurait fait part de son irritation à Emmanuel Macron, avant de rencontrer discrètement Ali Bongo. Le média évoque également les réseaux politiques dont dispose le président congolais au Gabon et les inquiétudes que susciterait à Libreville l’éventualité d’une riposte.

Ces informations, qui relèvent pour partie de confidences diplomatiques rapportées par le journal, appellent naturellement les précautions d’usage. Elles n’en méritent pas moins une attention sérieuse. D’autant que le contexte régional invite à la vigilance. Le Congo a sensiblement renforcé ses relations avec Moscou. Après la rencontre entre Denis Sassou-Nguesso et Vladimir Poutine, le 29 avril dernier, les deux pays ont poursuivi leur rapprochement, notamment dans les domaines économique, énergétique, diplomatique et sécuritaire. Un nouveau plan de coopération pour la période 2026-2028 vient d’ailleurs d’être signé.

Cette évolution ne saurait être ignorée dans l’appréciation des équilibres régionaux. Une dégradation durable des relations entre Libreville et Brazzaville pourrait exposer le Gabon à des complications diplomatiques et sécuritaires dépassant largement le contentieux judiciaire parisien.

Les avocats auront beau développer les meilleures argumentations juridiques, celles-ci ne suffiront pas à effacer les difficultés politiques provoquées par cette affaire.

Et pendant que l’on tente de réparer les dégâts diplomatiques, le premier franc attendu de cette procédure reste encore à récupérer.

Une facture diplomatique déjà bien réelle

Le Gabon est parfaitement fondé à rechercher et à réclamer les avoirs dont il pourrait établir qu’ils proviennent du détournement de ses ressources publiques. Encore faut-il que cette démarche s’inscrive dans une stratégie juridique et diplomatique cohérente, dont les objectifs, les limites et les conséquences aient été sérieusement évalués.

Le Congo demeure notre voisin. Nos populations entretiennent des liens humains, historiques, économiques et familiaux qui survivront aux susceptibilités des dirigeants et aux changements de régime. Nous avons suffisamment de difficultés économiques, financières et sociales pour éviter qu’une procédure judiciaire française vienne ajouter une crise diplomatique à notre inventaire national.

La perspective évoquée par Africa Intelligence est d’autant plus préoccupante qu’elle ferait intervenir Ali Bongo dans une affaire opposant désormais, au moins sur le terrain diplomatique, Libreville à Brazzaville. Voilà qui donnerait à cette initiative judiciaire une tournure politique que ses promoteurs n’avaient probablement pas anticipée.

Et quel paradoxe ! Alors que le Gabon cherche à obtenir réparation pour des ressources publiques présumées détournées, il doit déjà consacrer une partie de son énergie diplomatique à contenir les conséquences de ses propres initiatives.

Pour l’heure, le Gabon n’a pas récupéré un franc. Mais il a déjà fallu courir à Brazzaville pour négocier la facture de nos imprudences.

 

Michel Ongoundou Loundah

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