Michel Ongoundou Loundah, ancien Sénateur Credit:© 2026 D.R./Le Radar
Une enquête publiée par Africa Intelligence sur le secteur minier gabonais alimente les débats autour de la gouvernance économique et de la souveraineté nationale. S’appuyant sur ces révélations et les interrogations qu’elles suscitent, l’ancien Sénateur, Michel Ongoundou Loundah, livre une tribune dans laquelle il questionne les choix opérés par les autorités et appelle à davantage de transparence dans la gestion des ressources stratégiques du pays.
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Par Michel Ongoundou Loundah
Depuis bientôt trois ans, les Gabonais entendent les mêmes promesses : rupture, souveraineté économique, restauration de l’État, gouvernance exemplaire. Le débat n’est plus là. Il est désormais soumis à l’épreuve des faits.
L’enquête qui dérange
Dans son édition du 15 juillet 2026, Africa Intelligence publie une longue enquête consacrée à l’homme d’affaires libanais Khalil Rihan. Son titre est déjà tout un programme : « L’homme d’affaires Khalil Rihan, nouveau roi des mines ».
Le média y décrit l’ascension d’un opérateur économique présenté comme ayant progressivement constitué, directement ou indirectement, le plus important portefeuille de permis aurifères du Gabon avec son beau-fils français Karl Rolly. Les deux intéressés contestent plusieurs des affirmations contenues dans cette enquête et démentent notamment certains liens ou pratiques qui leur sont attribués. Mais, au-delà des démentis, plusieurs éléments rapportés par Africa Intelligence interrogent profondément la gouvernance économique du pays depuis l’arrivée au pouvoir des militaires.
Une concentration qui interpelle
L’enquête rapporte que ce binôme contrôlerait déjà treize permis miniers et la plus importante superficie de recherche et d’exploitation aurifère du Gabon. Elle décrit également une succession d’attributions de permis de recherche sur des zones particulièrement prometteuses, ainsi que l’arrivée de nouvelles sociétés dans lesquelles le média voit des liens avec leur galaxie d’affaires. En gros, après la mainmise des Marocains sous Ali Bongo, nos mines d’or sont désormais passées sous le contrôle d’autres intérêts étrangers. Et cela, en très peu de temps.
Dans n’importe quelle démocratie, une telle situation ferait scandale et appellerait immédiatement un débat public.
Le passage le plus troublant
Le passage le plus préoccupant de l’enquête n’est peut-être pas celui consacré aux permis miniers. Il concerne surtout les relations entre les opérateurs économiques étrangers et le pouvoir. Africa Intelligence écrit que le Libanais Khalil Rihan serait devenu « le plus influent des conseillers en matière d’affaires privées et de diplomatie économique » auprès du chef de l’État, tout en ne disposant, curieusement, d’« aucune fonction officielle ». L’article rapporte également qu’il interviendrait dans des dossiers économiques majeurs, qu’il participerait à certaines renégociations et chercherait à peser sur l’évolution de la législation minière.
Que ces éléments soient confirmés ou non par la suite, ils posent une question institutionnelle essentielle. Dans la Vè République de l’UDB-PDG-CTRI, où s’arrête le conseil privé , surtout étranger et où commence la décision publique ?
« L’œil qui a vu ne ment pas »
Les soutiens du pouvoir aiment reprendre une formule du Président de la République devenue quasiment un slogan : « L’œil qui a vu ne ment pas. » Prenons-les au mot. Oui, l’œil qui a vu ne ment pas.
Mais cet œil a-t-il vu dans quelles conditions calamiteuses leur pays est obligé de négocier avec le Fonds monétaire international ? A-t-il vu une dette publique qui continue de grimper au point d’hypothéquer l’avenir sur plusieurs générations ? A-t-il vu les sacrifices budgétaires demandés aux Gabonais ? Et surtout, a-t-il vu, comme le rapporte cette enquête d’Africa Intelligence, que des interrogations de plus en plus sérieuses émergent sur la gouvernance de secteurs parmi les plus stratégiques de notre économie ?
« L’œil qui a vu ne ment pas ». Encore faut-il accepter de regarder autre chose que les cérémonies, les inaugurations et les images soigneusement mises en scène pour donner au peuple l’illusion que le pays se développe.
La vraie souveraineté
Pendant que l’État s’endette pour financer des projets immobiliers présentés comme les symboles de la modernité, le débat public est désormais rattrapé par une autre interrogation : qui contrôle réellement notre économie ?
La souveraineté ne consiste pas à prononcer ce mot dans les discours. Elle consiste à faire en sorte que les richesses nationales soient administrées selon des règles transparentes, sous le contrôle des institutions, dans l’intérêt de tous les enfants du pays.
Or là, ce qui saute immédiatement aux yeux, c’est que les Gabonais sont de plus en plus réduits au rôle de spectateurs d’un banquet organisé par leurs « Libérateurs », mais qui se tient sans eux, parfois même contre eux, dans leur propre maison.
Et c’est précisément ce que résume, avec une troublante actualité, la formule de l’écrivain italien Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans son roman Le Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »